Le chantier naval Neel Trimarans, solidement implanté à La Rochelle et reconnu pour sa spécialisation dans la construction de trimarans de croisière de luxe, a traversé une période particulièrement houleuse, marquée par une procédure de redressement judiciaire. Cette situation, qui a secoué le plateau nautique rochelais, illustre les défis contemporains auxquels est confronté le secteur de la plaisance et témoigne de la capacité de l'industrie à se réinventer face à l'adversité. L'entreprise, fondée en 2009 et dont le chantier nautique est bien connu en Charente-Maritime, s'est imposée en quinze ans comme un acteur de poids, comptabilisant à son actif plus de 200 trimarans construits. Neel Trimarans s'est construit une identité forte autour de multicoques atypiques, mariant astucieusement volume et performance, des caractéristiques qui ont largement contribué à son rayonnement sur le marché international. Ses modèles, produits sur le site rochelais, sont majoritairement destinés à l'exportation, une stratégie qui a forgé sa réputation mais également exposé sa vulnérabilité aux fluctuations des marchés étrangers.
Contexte et Origines des Difficultés de Neel Trimarans
L'avis de tempête sur le chantier Neel Trimarans n'était pas un phénomène isolé, mais plutôt le symptôme de tensions plus larges dans l'industrie nautique. Placée en redressement judiciaire à la fin de l’année 2025, l’entreprise rochelaise s’est retrouvée confrontée à des difficultés financières dans un contexte global de ralentissement du marché nautique. Cette décision est intervenue dans un marché de la plaisance globalement marqué par un essoufflement, particulièrement sensible aux États-Unis. Un facteur aggravant majeur a été la défaillance d’un client américain important, qui n’a pas honoré le paiement de plusieurs unités commandées. Dans ce dossier précis, NEEL Trimarans avait fait le choix d'auto-financer la production de ces unités sans règlement anticipé. Un tel mécanisme, courant dans certains chantiers à forte valeur ajoutée, comporte un risque majeur lorsque le client fait défaut, comme cela s'est malheureusement produit.
Au-delà de cette défaillance spécifique, des tendances macroéconomiques ont également pesé lourdement sur l'équilibre financier de l'entreprise. Toujours aux États-Unis, le ralentissement de la demande a frappé de plein fouet la filière. Les chantiers français qui exportent vers l'Amérique du Nord ont dû faire face à une contraction significative du marché, liée à l'inflation grandissante, à la hausse des taux de crédit et à une évolution rapide des attentes des plaisanciers. En outre, le coût de production des bateaux a connu une augmentation substantielle, avec des prix qui ont "pris entre 15, 20, voire 30 %", selon des acteurs du secteur. Cette flambée des prix n'a pas été bien comprise par la clientèle, entraînant une réduction "de 30 % de chiffre d'affaires par entreprise" dans certains segments. Neel Trimarans, réalisant une part importante de son chiffre d'affaires à l'international, n'a pas échappé à cette tendance baissière. La situation est d'autant plus complexe que, depuis plusieurs années, le secteur connaît un ralentissement tant dans la production que dans la vente. Si à la fin de l'ère Covid, la demande en bateaux avait explosé et les stocks s'étaient rapidement écoulés, la situation s'est inversée, laissant de nombreuses entreprises, y compris Neel Trimarans, dans une mauvaise passe. Le chantier, créé en 2009 par Eric Bruneel et dirigé par Christian Mocquery depuis 2023, avait pourtant ouvert son capital en 2020 à deux fonds d’investissement dans l'objectif de poursuivre son développement et d'assurer sa croissance.
Le Cadre Juridique du Redressement Judiciaire et ses Objectifs
Face à ces difficultés, la procédure de redressement judiciaire s'est avérée être un instrument juridique essentiel pour tenter de sauvegarder l'activité de Neel Trimarans. Le jugement d'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire a été prononcé le 05 décembre 2025 par le tribunal de commerce de La Rochelle, la date de cessation des paiements étant fixée au 01 novembre 2025. Cette procédure vise à permettre une reprise de l'activité sans liquidation immédiate, offrant ainsi un sursis à l'entreprise pour réorganiser ses opérations et ses finances. L'objectif affiché est clair : maintenir l'emploi, sécuriser l'activité industrielle, et restaurer la confiance des partenaires financiers. Christian Mocquery, PDG de Neel Trimarans, a souligné dans un communiqué que « l’ouverture de cette procédure vise en priorité à protéger les femmes et les hommes qui font vivre Neel, à préserver les emplois, à assurer la continuité des activités industrielles, et à créer les conditions d’une reprise solide et pérenne au bénéfice des salariés et de l’entreprise. »
Aurélien Boulineau, avocat spécialiste en droit administratif, a précisé la philosophie derrière une telle démarche : « C'est justement tout l'intérêt de la procédure de redressement judiciaire. On a beaucoup de travail à faire pendant cette période-là. On peut trouver de nouveaux associés, on peut trouver de nouveaux marchés. » Pour lui, l'objectif fondamental est de « montrer que l'entreprise est viable et qu'elle est juste dans une mauvaise passe. Au contraire, elle est rentable, elle est productive et elle a intérêt à être conservée. » Ce processus a conduit à des étapes cruciales, dont le jugement arrêtant un plan de cession le 20 mars 2026, puis le jugement de conversion en liquidation judiciaire prononcé à la même date. Ce dernier, tout en officialisant la liquidation, a désigné un liquidateur et maintenu la mission de l'administrateur pour des tâches spécifiques, cruciales à la bonne exécution du plan de reprise.
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Les Acteurs Clés de la Procédure
La complexité d'une procédure de redressement et de liquidation judiciaire requiert l'intervention de plusieurs acteurs institutionnels aux rôles bien définis. Dans le cas de Neel Trimarans, la SELAS AJIRE, prise en la personne de Maître César Hubben, a été désignée en tant qu'administrateur judiciaire dès l'ouverture de la procédure. Ses pouvoirs initiaux étaient vastes, lui permettant d'assister le débiteur pour tous les actes relatifs à la gestion de l'entreprise, jouant un rôle de conseil et de supervision des opérations courantes et des décisions stratégiques.
Parallèlement, la SCP Delphine Raymond, en la personne de Maître Delphine Raymond, a été nommée mandataire judiciaire. Son rôle principal a été d'agir dans l'intérêt collectif des créanciers. C'est auprès d'elle que les créances devaient être adressées, dans les deux mois suivant la publication du jugement, ou via le portail électronique prévu par les articles L. 814-2 du Code de commerce. Lors de la conversion en liquidation judiciaire le 20 mars 2026, Maître Delphine Raymond a été désignée liquidateur, prenant la responsabilité de la réalisation des actifs et de la répartition des sommes aux créanciers. Cependant, la mission de l'administrateur SELAS AJIRE, représentée par Maître César Hubben, a été maintenue spécifiquement pour procéder à la signature des actes de cession et pour gérer le licenciement des salariés non repris dans le cadre du plan de reprise. Cette distinction des rôles assure une transition ordonnée et la bonne exécution des différentes phases de la procédure, de la gestion de la crise à la concrétisation de la reprise d'activité et la gestion des aspects sociaux.
Le Processus de Reprise et les Offres Évaluées
Le point culminant de cette procédure a été l'examen des offres de reprise, un processus minutieux visant à garantir la pérennité de l'activité et la préservation de l'emploi. Selon les éléments communiqués au cours de la procédure, deux offres de reprise principales ont été examinées par l’administrateur judiciaire. L’une émanait d’un fonds d’investissement basé à Paris, une proposition qui représentait une solution financière potentiellement robuste, mais potentiellement moins ancrée dans le tissu économique local. L'autre offre, celle qui a finalement été retenue, était portée par un projet d'acteurs économiques locaux, issus de la filière nautique rochelaise. La décision finale du tribunal, rendue le vendredi 20 mars 2026, a tranché en faveur de cette dernière.
La décision du tribunal a dû prendre en compte plusieurs critères essentiels, parmi lesquels la solidité financière des candidats, l’engagement pour la continuité de l’activité industrielle du chantier, et les garanties apportées en matière d’emploi. Le consortium d’entrepreneurs rochelais a su convaincre par la cohérence de son projet et la complémentarité de ses membres. Le premier point concernant le profil des repreneurs met en lumière leur parcours diversifié, couvrant la production, la distribution et la gestion de chantier, offrant ainsi une expertise à 360 degrés.
L'idée de ce projet de reprise a germé dans l'esprit de Martin Volt, un ingénieur des mines âgé de 38 ans. Ancien directeur de production de SNCF Réseau, Martin Volt a créé en 2021 une petite entreprise spécialisée dans la maintenance, Bosco, située à proximité de la concession nautique MV Yachtings. C’est là qu’il a rencontré Maxime Védrenne, 41 ans, directeur de MV Yachtings. Maxime Védrenne connaît déjà la marque Neel Trimarans en tant que concessionnaire, y ayant travaillé et représentant la marque au sein de sa propre structure. Il a suffi d’une conversation "autour d’un café" pour que ce duo décide de tenter sa chance. Une première offre a été présentée début janvier aux dirigeants du chantier alors en redressement, mais elle n’a pas immédiatement donné suite. Cet "un mal pour un bien" a ouvert la voie à l'intégration de Martin Lepoutre dans le projet. Martin Lepoutre, qui apporte une expérience significative de direction industrielle avec Fora Marine, est également le fondateur de l’Atlantic Cluster et un ancien administrateur de la Fédération des industries nautiques (FIN). Son expérience et son réseau se sont avérés être des atouts précieux pour le consortium. Martin Lepoutre a d'ailleurs confié : « Je l’ai fait parce que c’étaient eux. Notre projet est extrêmement bien construit dans sa mise en œuvre opérationnelle. Il réunit des actionnaires solides sur le plan financier et l’addition de nos trois compétences. »
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Le trio initial a été complété par l'arrivée d'investisseurs stratégiques. Richard Poupart, à la tête de la holding Haliotis Corporation et lui-même propriétaire d'un Neel, a rejoint le projet en tant qu'investisseur principal, apportant une expertise industrielle et managériale significative. Olivier Guicherd Callin, patron de Digital Force et spécialiste de l’e-commerce, a également intégré l'équipe, renforçant ainsi les compétences commerciales et de développement numérique. Cette "palette de compétences" sur laquelle repose le sort de Neel Trimarans a été concrétisée par la création de deux nouvelles sociétés : MV² (acronyme des initiales des deux repreneurs initiaux, Martin Volt et Maxime Védrenne) et Immobilière Heriot.
La Nouvelle Direction et la Stratégie de Relance
La reprise de Neel Trimarans par ce consortium d'entrepreneurs locaux marque le début d'une nouvelle ère pour le chantier naval, axée sur une stratégie de relance audacieuse et ajustée aux réalités du marché. Les nouveaux dirigeants ont pris des engagements clairs, notamment celui de conserver 46 des 57 salariés. Cette réduction d'effectif, bien que nécessaire, implique une réorganisation structurelle du chantier. Cette nouvelle direction s'engage à relancer l'activité en adoptant une approche renouvelée : "faire moins et mieux". Cette philosophie se traduit par un ajustement des ambitions de production. Loin des objectifs passés, le projet prévoit désormais une production autour d'une dizaine d’unités par an. Comme l'ont expliqué Martin Volt et Maxime Védrenne : « Il est utopique de dire qu’on va vendre 20 bateaux par an. On va en sortir neuf cette année, dont trois sont en cours de construction. »
L'objectif primordial est de "monter en gamme" et de s'assurer qu’un bateau soit "parfaitement fini quand il est livré". Cette insistance sur la qualité et la finition impeccable répond à une problématique passée où, comme l'ont souligné les repreneurs, le service après-vente (SAV) avait "coûté très cher au chantier". L'amélioration du SAV est donc une priorité stratégique, visant à restaurer la confiance des clients et à garantir une expérience propriétaire irréprochable. La "façon de vendre" est également appelée à évoluer de manière significative. Les nouveaux dirigeants envisagent de proposer au client un suivi détaillé et transparent à chaque étape de la construction, depuis la conception initiale jusqu’à la mise en main finale du navire. Cette approche personnalisée vise à renforcer la relation client et à anticiper les besoins, réduisant ainsi les potentielles sources d'insatisfaction.
Concernant l'offre de produits, les modèles phares comme les Neel 43, 47 et 52 continueront de figurer au catalogue du chantier. Cette continuité assure une base solide sur laquelle la nouvelle stratégie pourra s'appuyuyer. Par ailleurs, un nouveau modèle est déjà en réflexion, signalant la volonté d'innovation et d'adaptation aux demandes du marché. Le chantier Neel Trimarans, qui produit également des trimarans à moteur en plus de ses célèbres trimarans à voile, entend ainsi capitaliser sur son savoir-faire et sa renommée, tout en apportant les ajustements nécessaires pour une croissance plus pérenne.
Une Vision Ajustée pour l'Avenir
La feuille de route des nouveaux dirigeants de Neel Trimarans est claire : il s'agit de conforter la position du chantier en tant que référence dans le monde du multicoque de grande croisière, tout en s'adaptant à un marché en constante évolution. L'entreprise, qui s'est distinguée sur le marché international grâce à une gamme de multicoques de croisière conçus pour la navigation hauturière, doit désormais retrouver une dynamique commerciale forte. La présence annoncée à l'International Multihull Show avec plusieurs modèles s'inscrit pleinement dans cette logique de reconquête des parts de marché et de présentation de la nouvelle vision.
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Avec plus de 210 unités naviguant aujourd'hui, les marques NEEL et LEEN représentent une niche dynamique de la grande croisière à voile et à moteur. Le dernier-né, le Neel 48, qui devait initialement être mis à l'eau prochainement, symbolise la capacité d'innovation du chantier. L'avenir dépendra de la capacité de la nouvelle équipe à réorganiser efficacement les flux financiers, à sécuriser les commandes dans un environnement concurrentiel, mais aussi et surtout à adapter l'offre de produits et services à un marché en évolution rapide et aux attentes changeantes des plaisanciers. La décision du tribunal, en retenant une offre ancrée localement et portée par des professionnels reconnus, mise sur la combinaison de compétences solides et d'une connaissance intime du secteur pour assurer un redressement durable. Reste désormais à confirmer cette dynamique dans la durée, en transformant les engagements pris en réalisations concrètes et en prouvant que "faire moins et mieux" est la clé d'une croissance renouvelée.