Le Kitesurf : De ses Origines Bretonnes à l'Élite Mondiale et le Parcours Inspirant de Nathalie Lambrecht

Le kitesurf, sport de glisse aquatique dynamique et spectaculaire, puise ses racines dans des courants distincts et des innovations pionnières. Bien qu'il serait exagéré de le considérer comme une invention entièrement bretonne, un rôle capital est indéniablement revenu à des Bretons dans le développement de l'aile moderne. Aujourd'hui, des athlètes comme Nathalie Lambrecht incarnent l'apogée de cette discipline, repoussant sans cesse les limites de ce qui est possible sur l'eau, à l'instar des défricheurs qui l'ont précédée.

Les Fondations Bretonnes du Kitesurf Moderne : L'Invention des Frères Legaignoux

L'histoire du kitesurf est profondément marquée par l'ingéniosité de Bruno et Dominique Legaignoux, deux frères Bretons originaires du Finistère sud. Ce sont eux qui ont imaginé et développé l'aile de kite à boudins gonflables telle que nous la connaissons aujourd'hui, une innovation qui a permis l'essor fulgurant de ce sport. Dès l'âge de 10 ans, les frères Legaignoux ont appris l'art de naviguer sur la côte bretonne, s'illustrant très tôt en compétition sur des dériveurs et devenant champions de France Junior en 1979, puis Espoirs nationaux. Après dix ans de compétition sur Optimist, Vaurien, Laser, 420 et 470, ils ont choisi de ne naviguer que pour le plaisir. À cette époque, Dominique surfait principalement sur le spot de La Torche, célèbre pour avoir accueilli plusieurs Coupes du Monde de Funboard.

Animés par une soif d'aventure, Dominique et Bruno ont réuni leurs économies pour acheter des bateaux de croisière et réaliser leur rêve : faire le tour du monde à la voile. En 1983, après une année de croisière hauturière sur des routes différentes, ils se sont retrouvés au Sénégal. C'est là, au cours de longues discussions sur les engins de vitesse et les voiles à haut rendement, une autre de leurs passions, que l'idée d'utiliser des cerfs-volants comme moyen de propulsion a germé. Inspirés par le "Jacob's Ladder", un catamaran tiré par un train de cerfs-volants qu'ils avaient vu à la Semaine de Vitesse de Brest et qui s'était avéré plus rapide qu'un catamaran Tornado à gréement classique, les cerfs-volants leur sont apparus comme une alternative prometteuse aux voilures performantes, chères et complexes qu'ils avaient initialement envisagées. Le "BirdSail", breveté et fabriqué par le Breton Roland Le Bail en 1982, visant à sustenter le pilote pour des sauts plus hauts et plus longs, a également été une source d'inspiration.

N'ayant jamais fait voler de cerf-volant pilotable, Dominique et Bruno ont commencé par fabriquer une maquette pour comprendre la théorie du vol et la possibilité de remonter au vent. Ils ont rapidement perçu tous les avantages des cerfs-volants comme voilure marine. Après des essais initiaux avec un cerf-volant à deux lignes et l'annexe du catamaran, ils sont passés à des trains de sept, puis douze cerfs-volants de 0,5 m² rigidifiés par des lattes de fibre de verre. Cependant, après plusieurs mois de travail et de nombreuses maquettes, ils ont conclu qu'une aile unique était plus efficace qu'un train et qu'une structure gonflable surpasserait une structure rigide. Pour poursuivre leurs recherches sur une aile gonflable de grande taille, ils ont dû abandonner leur tour du monde et rentrer en Bretagne, non équipés pour de telles fabrications au Sénégal.

Leur première aile à structure gonflable est sortie en octobre 1984. Leurs premiers essais de glisse, ils les ont faits avec des planches, mais leurs ailes étaient difficiles à redécoller, ils ont donc trouvé les skis nautiques plus maniables. La puissance des ailes était telle qu'ils ont fabriqué de très petits skis pour une liberté maximale. Convaincus du fort potentiel de leur concept, les frères Legaignoux ont déposé leur premier brevet sur l'aile à structure gonflable le 16 novembre 1984. S'en est suivie une longue période de recherche et développement pour améliorer le concept, avec pour objectifs prioritaires la remontée au vent, la vitesse et le redécollage de l'eau. Durant cette période, ils ont fabriqué de nombreux prototypes d'ailes de 5 à 17 m² avec différents allongements et profils. Ils ont participé à leur première Semaine de Vitesse à Brest en avril 1985, où ils ont remporté le Prix de l'Ingéniosité, et à deux autres en 1986. Leur but était de convaincre un fabricant de planches de lancer ce sport, mais c'était trop tôt, le marché de la planche à voile étant à son apogée.

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À cette époque, leurs ailes n'étaient encore que des prototypes et ne permettaient pas une remontée au vent satisfaisante. Ils ont donc continué à travailler des années sur les ailes, les planches et les engins, testant de multiples utilisations pour trouver des marchés plus réceptifs. En 1985 et 1986, ils ont construit des ailes très performantes, basées sur un très grand allongement et une double surface intégrale, mais elles étaient lourdes, instables et exigeaient un contrôle permanent. Dominique et Bruno ont réalisé que le sport grandirait plus vite avec une aile stable. En 1987, Bruno a fait une démonstration à La Torche durant la Coupe du Monde avec leur plus grande aile de 17 m², alors que le vent était trop faible pour les funboarders. Finalement, après une longue période de recherches et près d'une centaine de prototypes, une aile stable, plus légère (simple surface) et plus facile à décoller et à contrôler a vu le jour en 1988-1989. L'aile était presque prête pour la production en série, mais la capacité de leurs planches et skis à remonter au vent était insuffisante pour lancer le sport. Ils ont fabriqué une dizaine d'engins divers capables de remonter au vent, mais les ont jugés trop grands, trop lourds et trop chers.

Les Pionniers Français et l'Émergence d'une Nouvelle Discipline

L'invention de Legaignoux a suscité un intérêt plus important à la fin des années 1990, lorsque des professionnels des sports de glisse ont commencé à utiliser son aile pour se propulser sur un surf. Manu Bertin a effectivement importé le concept de l'aile gonflable à Hawaï, berceau de la glisse et du windsurf. Laird Hamilton, légende incontournable de la glisse aquatique, s'est essayé à ce nouveau sport, alors baptisé "Flysurf". Le magazine Wind a d'ailleurs fait sa couverture de février 1997 avec Manu Bertin en Flysurf, photographié d'hélicoptère, créant une vraie rupture et lançant le sport. Les médias généralistes ont rapidement emboîté le pas à Wind. De son côté, Legaignoux, de plus en plus sollicité, a continué à faire évoluer son concept, l'aile n'étant pas très performante pour remonter au vent et la configuration à deux lignes limitant son utilisation.

Dans le sud de la France, des pionniers comme Raphaël Salles, Mat Pendle et Laurent Ness ont exploré le potentiel aérien de ce nouveau sport. Laurent Ness, considéré comme l'un des pionniers mondiaux, a même été le premier à enseigner le kite au monde. Sa contribution au développement du kitesurf et du kitefoil a commencé en 1992, alors qu'il découvrait par hasard le cerf-volant moderne sur l'Île du Saulcy à Metz. Passionné, il a acquis un cerf-volant delta Paimpol Supertonic de 1,80 m d'envergure. Arrivé à Montpellier fin 1993, le vent fort local lui a permis de faire voler régulièrement son cerf-volant. La puissance du « hyperto » lui a donné l'idée, après avoir testé le Diskyfun de Jacques Herment qui ne pouvait pas remonter au vent faute de carres droites. Lors d'une discussion avec Jacques, Laurent a dessiné sur une nappe en papier la forme qu'il imaginait plus adaptée à la navigation, réalisant avec surprise qu'il dessinait une planche de funboard, dont il avait justement une de 2,70 m construite en 1982.

Laurent Ness a expérimenté de multiples formes de glisse sous un cerf-volant avec l'aide de Sami Sayeg pour ses premiers essais à Plage-Nord, Port Camargue. Il fut le seul à persister, croyant dur comme fer au potentiel de ce sport. En 1994, il a ouvert son magasin de cerfs-volants Axel’Air (initialement Imagin’Air), fabriquant ses propres deltas de traction et affinant sa pratique du "surf tracté" qu'il a baptisé "Skite", un néologisme issu de "Skurfer" et "kite". Entre 1994 et 1995, il a progressivement extrait la théorie de la navigation de ses essais, apprenant à se maintenir en équilibre sur la planche en faisant voler le cerf-volant sur le bord de fenêtre. En 1995, il a formalisé la théorie de la remontée au vent, bien qu'il ait rarement réussi à la maîtriser à cause de son isolement. La même année, il a découvert le Kiteski fabriqué aux USA dans les Gorges de l’Orégon, commandant une cassette vidéo NTSC pour voir cet engin remonter au vent, ce qui a suscité un immense enthousiasme. Sa compagne Catherine lui a offert un ensemble Kiteski pour son anniversaire. Bien qu'il se soit rapidement désintéressé de la voile du Kiteski qu'il trouvait trop physique, il a continué à utiliser le monoski.

La rencontre avec Emmanuel Bertin (à ne pas confondre avec Manu Bertin d'Hawaï), un planchiste qui observait de loin ses essais et pressentait le potentiel d'une nouvelle glisse, a été déterminante. À sa question "est-ce que tu remontes au vent ?", Laurent a répondu qu'il connaissait la théorie et y parvenait occasionnellement. Il avait alors compris l'importance cruciale de la forme de la planche. En moins de 15 jours, l'objectif a été atteint lors d'une session mémorable sur l'étang d'Ingril aux Aresquiers avec Emmanuel Bertin, avec une aile à boudins Wipika de 8,5 m et un surf modifié. Les conditions de vent, entre 12 et 14 nœuds, étaient idéales, car les premières voiles à boudins avaient une finesse si mauvaise qu'il était impossible de remonter au vent en dehors de cette plage.

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Le début de l'année 1997 a marqué une accélération. La première série de 50 ailes Wipika a été construite par Neil Pryde pour Bruno Legaignoux, rendant possible l'apprentissage du kitesurf pour le grand public sans être obligé de nager après chaque chute. Laurent Ness et Raphaël Salles avaient démontré la remontée au vent et le redécollage des voiles. Raphaël a dessiné et produit la première F-one 215 directionnelle, inspirée d'un surf d'Eric Arakawa. Grâce à l'internet émergent, les pionniers géographiquement éloignés ont commencé à échanger. La première compétition a été organisée au Cap Vert par Fred Gravoilles en 1997, et Red Bull a sponsorisé le premier King of the Air en 1998 à Hawaï, auquel Laurent Ness a participé.

En 1997, Laurent Ness a ouvert la première école mondiale de Kitesurf au sein de son magasin Axel’Air. Les premières planches de série n'étant pas encore disponibles, il a dû utiliser des prototypes. Les autres écoles sont apparues les années suivantes, et le kitesurf a été accueilli par la Fédération Française de Vol Libre (FFVL) en 1998. En 1998, Laurent a obtenu le premier diplôme fédéral reconnu par la FFVL et le ministère des sports, avec la spécificité activités nautiques. À partir de 1998, les médias, notamment les télévisions, ont commencé à diffuser des images de kitesurf, souvent appelé "Flysurf" par Manu Bertin pour éviter la confusion avec le "Sky surf". Laurent a été rapidement sollicité pour son expertise pédagogique par les magazines spécialisés et généralistes, rédigeant des articles qui ont permis à de nombreux pratiquants d'apprendre le kitesurf. En l'an 2000, il a organisé le premier séjour kite et catamaran aux Grenadines, son magasin connaissant une forte croissance, tandis que sa compagne Anne-Laure Pégon remportait le premier championnat du monde. Cependant, la concurrence s'est intensifiée, et après une pause de quelques années, Laurent Ness est revenu à la discipline avec l'émergence du kitefoil en 2008. En 2018, il a fondé une nouvelle école, Kite Inside, sur l'île d'Oléron, poursuivant ses recherches pour faciliter l'apprentissage du sport.

L'Essor Commercial et la "Naish Wave Party"

Entre les années 2000 et 2004, le kitesurf a connu un incroyable essor, notamment en Bretagne, où de nombreuses écoles d'apprentissage de cette nouvelle discipline ont vu le jour. La marque hawaïenne Naish, lancée dans la commercialisation d'équipements de kitesurf, a organisé sa première "Naish Wave Party" en l'an 2000, dans le Finistère nord, à Santec, sur le spot du Dossen. Cet événement a marqué les esprits, avec la présence de Robby Naish et de son équipe de riders. Robby Naish jouissait déjà d'une notoriété en Bretagne dépassant le milieu de la glisse, les gens ayant encore en tête les images du champion bravant les éléments déchaînés lors des coupes du monde de windsurf à La Torche, plus d'une décennie auparavant.

Les conditions lors de la Naish Wave Party n'étaient pas exceptionnelles, avec une bonne brise mais des vagues absentes. Malgré cela, Flash Austin (Marcus Austin), un des riders du team, a réalisé des sauts à des hauteurs encore inimaginables à l'époque. Le fait que ces sauts aient été réalisés dans des conditions médiocres, sur un plan d'eau plat, a électrisé la foule et révélé tout le potentiel de ce sport en devenir. Sur le site du Dossen, 25 000 personnes ont fait le déplacement. La prestation des kitesurfeurs du team Naish a complètement éclipsé celle des windsurfeurs présents, incapables de rivaliser en termes de spectaculaire dans de telles conditions. Après l'événement, les ailes de kitesurf à bordé/choqué de la marque Naish sont devenues très convoitées, à tel point qu'il est devenu difficile de s'en procurer une. De son côté, Bruno Legaignoux, ayant créé sa propre marque d'équipement baptisée "Wipika", a également connu un succès grandissant, partageant le marché avec son concurrent "Naish".

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