La voile moderne est entrée dans une ère de transformation profonde, et au cœur de cette mutation se trouve la technologie du foil. Cette innovation, permettant aux embarcations de s'élever au-dessus de la surface de l'eau, redéfinit les notions de vitesse, de sensations et même de stabilité. Parmi les pionniers de cette révolution, l'International Moth, souvent simplement désigné sous le terme "Moth", occupe une place emblématique. Ce dériveur solitaire, grâce à son système de foils sophistiqué et à son design audacieux, est devenu un laboratoire flottant pour les avancées hydrodynamiques et un terrain d'expression pour les marins cherchant à repousser les limites. L'intégration des foils sur le Moth a non seulement changé sa dynamique de navigation, mais elle a également ouvert un débat passionnant sur l'apprentissage, les coûts et l'avenir de la voile.
Le Moth International : Une Ingénierie de Pointe pour le Vol
Le Moth est bien plus qu'un simple bateau ; c'est une plateforme technologique où chaque élément est optimisé pour le vol. Les foils, ces appendices porteurs qui génèrent la portance nécessaire pour élever la coque hors de l'eau, sont au centre de cette prouesse. La configuration la plus répandue et considérée comme la plus mature est celle d'une aile sous la dérive et une autre sous le safran. C'est sans doute la solution la plus mature et celle sur laquelle les pros ont jeté leur dévolu, témoignant de son efficacité et de sa fiabilité. Cependant, le champ d'exploration est vaste, et d'autres configurations existent, démontrant la constante évolution de ces systèmes. On trouve par exemple un plan canard à l'avant et une aile sous la dérive. Une autre approche est la configuration en diamant, où les foils sont en trapèze autour de la dérive. Cette disposition pourrait permettre de faire l'économie du système de réglage automatique, puisque la portance diminue avec la hauteur, créant ainsi un équilibre intrinsèque. Il est évident que nous ne sommes qu'au début d'un changement majeur de la voile et qu'on n'en est pas à la version finale de ces technologies. Cette dynamique de recherche et développement suggère que les meilleurs ingénieurs et navigateurs, notamment en Angleterre, travaillent de concert pour développer leurs foils, poussant sans cesse les limites de ce qui est possible.
Les foils eux-mêmes sont des structures complexes, bien loin de la simple aile d'avion. Leur forme chiadée décrit un état plus évolué, adapté aux contraintes spécifiques de la navigation en voile légère. Il est vrai aussi qu'un foil de planche ne répond pas au même besoin qu'en voile. Par exemple, sur les planches, il n'y a pas de réglage en route, et ils permettent d'effectuer de sacrés sauts. Le système utilisé sous certaines planches est celui qu'on retrouve en ski nautique aux États-Unis depuis vingt ans, où l'on se fait tracter en position assise sur un siège fixé sur une planche (wakeboard) avec ce foil en dessous. Il n'est donc pas étonnant de voir la même chose en planche à voile, puisque la conduite est similaire. Pour un Moth, la situation est différente : le barreur ne peut pas déplacer son poids si rapidement, ni autant par rapport à la taille de l'ensemble, ce qui demande une gestion plus fine et automatisée. C'est ici qu'intervient la "baguette" ou "wand", une petite tige qui touche l'eau. Reliée au foil de dérive, elle règle automatiquement l'aileron de dérive, assurant ainsi une hauteur de vol constante et une stabilité cruciale. Avoir un peu de stabilité longitudinale nécessite d'avoir deux plans porteurs, à l'image d'un avion, d'où la configuration avec deux appendices, chacun doté d'une aile.
La jauge actuelle du Moth ne donne pas de limites minimales, ouvrant la porte à des expérimentations. Théoriquement, on pourrait construire un Moth de deux mètres de long par exemple, avec des sangles pour les pieds façon planche, et le conduire debout. Cependant, et c'est un grand mais, la jauge a choisi d'interdire une voile tenue à la main, ce qui obligerait à trouver comment se mettre au rappel en même temps, posant un défi majeur pour une telle configuration.
L'Accessibilité Économique et la Construction du Moth à Foils
L'entrée dans le monde fascinant du Moth à foils représente un investissement, mais des options existent pour rendre cette technologie plus accessible. Pour le prix, le Moth neuf complet qui vole, il faut compter 8000 livres, soit environ 12000 euros, ce prix incluant le bateau australien avec l'envoi en Europe. Si l'on ne prend que les foils, il faut compter 1800 livres, qu'il s'agisse d'un set anglais ou australien, les prix étant sensiblement les mêmes. C'est un coût significatif, mais les passionnés peuvent réaliser des économies substantielles sur le reste de l'embarcation.
Lire aussi: Le guide complet de la planche à voile iQFOiL
L'une des voies privilégiées par les mothistes pour maîtriser les coûts est la construction artisanale de la coque. Pour une coque en trois morceaux plus le pont, avec l'assemblage et la finition à faire, une proposition de Linton s'élevait à largement plus de 3000 euros. Cependant, on peut estimer à moins de 1200 euros le prix du matériel pour une coque carbone complète, permettant une économie considérable pour ceux qui ont les compétences et le temps de se lancer dans un projet de construction. De nombreux Mothistes vont vous dire que le truc, c'est de construire soi-même sa coque et le reste pour ne plus avoir éventuellement qu'à acheter les foils et encore… Cette approche DIY témoigne de l'esprit d'ingéniosité et de l'engagement profond qui animent la classe Moth.
Au-delà des Moth, d'autres initiatives visent à démocratiser le foiling. Le nouveau trimaran F101, par exemple, permet de voler en solitaire ou en double jusqu'à 150 kilos de poids d'équipage, ouvrant la porte à une plus large gamme de pratiquants. Des événements comme les "Foils journées", organisées par l'École Nationale de Voile (ENVSN) dans la baie de Quiberon, ont connu un succès retentissant, démontrant l'attrait croissant du vol pour tous.
Maîtriser le Vol : Préparation et Techniques de Navigation Spécifiques au Moth
La navigation en Moth à foils est une discipline exigeante qui demande à la fois une préparation méticuleuse et une technique de pilotage affûtée. L'apprentissage du décollage et du maintien du vol est une danse délicate entre équilibre, puissance et finesse.
Préparation du Bateau (Gréement)
Avant de toucher l'eau, le gréement du Moth nécessite une attention particulière. Il est essentiel de tout apporter à la plage et de mettre les foils de côté, en sécurité, loin du bateau et de tout spectateur, pour éviter tout dommage.
La mise en place du mât commence par le faire glisser dans la voile, en veillant à le maintenir au-dessus de tous les inducteurs de cambre. Les cames inférieures sont généralement les plus faciles à passer. Une technique astucieuse consiste à utiliser une ficelle avec des boucles épissées comme cunningham temporaire ; il suffit de la serrer juste assez pour que le support d'écartement soit positionné dans son logement découpé. Ensuite, on pousse les cames sur le mât et on ferme la fermeture éclair de la gaine, en commençant par le haut (lors du dégréement, on commencera par le bas). Si le bateau est équipé d'un étai réglable, il est conseillé de mater avec le réglage de l'étai à son desserrage maximal.
Lire aussi: Guide pratique du Foil Surf
Pour les haubans, positionnez le bateau de manière à ce qu'il pointe à environ 10 degrés du vent de face. Accrochez le hauban côté au vent et l'étai long. Le vent fera la majeure partie du travail, et le mât tombera sous le vent, vers le hauban non serré. Attachez la bôme au vit-de-mulet, puis accrochez le cunningham et serrez-le.
L'attache de l'écoute de bordure à l'œillet de la voile peut parfois nécessiter trois mains : deux pour rapprocher la voile et la bôme contre le hale-bas, et une troisième pour installer la goupille fendue. Une astuce consiste à caler la bôme dans le creux du coude et à tirer simultanément sur la chute avec la même main, jusqu'à ce que l'œillet de la voile s'aligne avec le chariot d'écoute. On peut alors installer la goupille avec l'autre main.
Sur la plage, il est crucial de ne pas oublier de placer une pierre plate, une serviette ou tout autre objet, sauf du sable, sous l'extrémité du bout-dehors et le boulon de l'axe de la baguette, afin de protéger ces éléments. Assurez-vous que les lattes de la voile sont bien en place pour que la voile ne soulève pas le bateau prématurément.
Enfin, assemblez la barre et le safran et installez-les sur le tableau arrière. Retirez le chariot de mise à l'eau et insérez le foil principal dans son logement, puis insérez la goupille de retenue de la dérive. Pour une vérification finale, utilisez une règle rigide pour vérifier l'écart du volet de foil avec la ligne de commande du barillet de réglage de la hauteur de vol au milieu de sa plage. Enlevez les protections des foils et vous êtes prêt.
Techniques de Décollage et de Vol
Le décollage et le maintien en vol sur un Moth demandent une séquence d'actions rapides et précises. Ce n'est pas facile jusqu'au moment où l'on réfléchit et où l'on comprend qu'il faut sauter le plus vite possible sur la coque au centre du bateau, mettre juste l'écoute sous tension pour commencer à avancer. Il faut attraper tout de suite le stick (rallonge de barre) derrière soi et border progressivement en se déplaçant pour maintenir l'équilibre. La meilleure position est à moitié debout, une jambe tendue sur le trampoline et l'autre fléchie sur la coque au centre. L'avantage d'être debout est que l'on se déplace plus vite, mais il faut avoir un peu d'équilibre ! Il est impératif de faire tout cela en un quart de seconde si l'on ne veut pas se retrouver de nouveau à la patouille !
Lire aussi: Tout savoir avant d'acheter une planche à voile foil d'occasion
Une fois que le bateau a pris de la vitesse, il faut caler les pieds entre la coque et le trampoline et pomper pas mal la grand-voile pour maintenir l'assiette. Si l'on contregite trop, un coup sec pour abattre permet de repartir. Par contre, si l'on borde trop, le bateau n'avance plus, et c'est le dessalage assuré à contre. Ce qui est marrant, c'est que par moments, on choque et on accélère ! Une fois l'assiette stabilisée à l'écoute, on tourne le stick pour commencer l'ascension. Pour éviter toute confusion, certains ont des flèches sur le stick pour ne pas se tromper de sens. Un quart de tour suffit généralement pour contrôler la hauteur. La baguette qui touche l'eau, reliée au foil de dérive, règle automatiquement l'aileron de dérive, un système ingénieux qui facilite grandement le maintien du vol. Ensuite, il faut jouer de l'écoute et du stick pour gérer la hauteur. Il est crucial de ne pas faire de coups de barre trop violents, sinon l'on risque de décoller excessivement et de décrocher, ce qui entraînerait un crash assuré !
L'une des expériences les plus remarquables du vol en Moth est le silence, ou plutôt l'absence de bruit. Ce qui est excellent, c'est le bruit, ou plutôt le silence que fait le bateau quand on décolle et quand on est sur les foils ! Cependant, il faut reconnaître que l'apprentissage est progressif. Malgré les moments de vol exaltants, il est courant de passer encore beaucoup de temps en dessalages à barboter autour du bateau, comme en témoignent les expériences des nouveaux pratiquants.
Le Débat sur l'Apprentissage : Faut-il Commencer par la Tradition ?
La question de l'apprentissage du Moth à foils est au cœur de vifs débats au sein de la communauté vélique. Faut-il passer par un apprentissage "traditionnel" sur un Moth sans foils avant d'aborder la version volante, ou peut-on se lancer directement dans le foiling ?
Une vision plus traditionnelle suggère qu'il faut passer quelques heures sur l'eau avec un International Moth "standard", qui est déjà suffisamment difficile à équilibrer sans foils, avant d'aborder un tant soit peu sérieusement la question du vol. Cette approche est parfois perçue comme une vision très "traditionnelle", pour ne pas dire "rétrograde", de la pratique de la voile moderne. Pour ses défenseurs, elle permettrait de construire une base solide avant d'ajouter la complexité du vol.
Cependant, une autre école de pensée soutient qu'il est possible de se lancer sur un Moth sur foil sans avoir préalablement navigué sur la version qui en est dépourvue. Cette perspective s'inscrit dans l'idée que la révolution des foils est un peu comme celle des skiffs face aux dériveurs traditionnels : beaucoup de repères sont brouillés, et c'est justement le fait d'oublier ses réflexes traditionnels qui conditionne sans doute le plus la réussite sur ce nouveau support. Tant qu'on n'aura pas tenté l'expérience de mettre un mothiste conventionnel et un non-mothiste, chacun sur un Moth avec foil, on ne peut pas affirmer que le passage par le non-foil est nécessaire. Il est vrai que pour certains aspects, comme le fait d'arriver à décoller et à manœuvrer, l'expérience préalable pourrait être un avantage comparatif. Mais en vol, tout le monde est à zéro à mon avis, sauf pour ceux qui sont déjà loin devant. De plus, à partir du moment où le bateau avance, le foil apporte peut-être beaucoup plus de stabilité, ce qui pourrait paradoxalement faciliter l'apprentissage une fois le seuil du décollage franchi.
Des témoignages récents viennent étayer cette dernière approche. Un marin, avec une solide expérience sur divers dériveurs (Opti en compétition, 420, Europe) et habitables (Class 8, Melges, Mumm30), a partagé son expérience : après seulement sa troisième sortie sur un Moth à foils, il avait déjà réalisé deux runs excellents. Ayant été séduit par des photos dans des magazines anglais, il a sauté sur une bonne occasion et s'est lancé. Son conseil est clair : le mieux, c'est de se lancer comme moi une bonne fois pour toute et voir ce que ça donne ! Il imagine que la classe aura plus de chance de se développer si des nouveaux venus peuvent se mettre directement sur des foils et éviter le côté rébarbatif d'un apprentissage long et fastidieux. Cependant, il faut aussi éviter le piège de vouloir sauter les étapes et de se retrouver avec un engin finalement impraticable. Ce témoignage illustre que l'engagement et l'expérience générale en voile peuvent compenser l'absence de pratique préalable sur un Moth non foiler, soulignant que la persévérance et l'adaptation sont les clés.