La mer, ses horizons infinis et ses défis redoutables ont toujours attiré les âmes intrépides, mais peu d'histoires de navigation solitaire ont captivé l'imagination du public autant que celle de Guirec Soudée et de sa fidèle compagne à plumes, Monique. Une aventure hors du commun, jalonnée de périls et de moments de grâce, qui a profondément marqué des milliers d'admirateurs à travers le monde. Récemment, une page majeure de cette saga a été tournée avec le départ de l'héroïne à plumes, plongeant ses nombreux fans dans une émotion partagée, marquant la fin d'une époque extraordinaire.
L'Adieu à une Icône : Le Départ de Monique
C'est avec une profonde tristesse que le monde a appris la nouvelle : Monique, la poule de Guirec Soudée, qui l’a accompagné sur son tour du monde, est décédée à l’âge de 9 ans. La poule la plus connue de France s’en est allée, laissant derrière elle un héritage d'aventure et de résilience. Guirec Soudée, le skipper de l’Imoca Freelance, a annoncé cette disparition ce mercredi dans un long message posté sur ses réseaux sociaux, un témoignage émouvant de l'attachement indéfectible qui le liait à son oiseau. "Ma petite Momo est partie," écrivait-il, reconnaissant la difficulté de clore un chapitre si important de sa vie. "Je savais qu’elle n’était pas éternelle, mais c’est dur de me résoudre à tourner la page d’un chapitre aussi important de ma vie, 9 ans mais surtout 5 ans à bord d’Yvinec, à vivre les expériences les plus folles, les plus inoubliables."
Si la nouvelle peut faire sourire par son côté inattendu - l'évocation d'une poule de mer - l’animal aura été un vrai soutien moral pour Guirec pendant ces cinq années de voyage en solitaire. Au-delà de son rôle de simple mascotte, Monique s'est avérée être une véritable confidente et une source inépuisable de réconfort dans les moments les plus difficiles. Le navigateur l'exprime avec une sincérité touchante : "Ma petite Momo, après tout ce qu’on a vécu, je sais même pas par où commencer. Sans toi je serais devenu fou pendant nos 130 jours d’hivernage en autarcie au Groenland dont une bonne partie de nuit polaire." Dans l'isolement extrême des étendues glacées, son seul compagnon à plumes représentait un lien vital avec la vie, une présence chaleureuse et constante.
Monique ne se contentait pas d'être présente ; elle était active, apportant une forme d'équilibre et de légèreté à la routine parfois implacable de la vie en mer. "Tu avais le don de me faire rire pour un oui et pour un non, quand on se bagarrait pour attraper les poissons volants," se remémorait Guirec, évoquant ces instants de camaraderie. Les descriptions de ses maladresses et de sa détermination sont devenues des anecdotes célèbres : "Quand tu glissais à chaque coup de gîte du bateau, quand tu essayais de nager pour me rejoindre." Elle a également semé des frayeurs mémorables : "Tu m’en as faites des frayeurs, j’ai bien cru te perdre plusieurs fois." Son comportement espiègle, comme "se lâcher sur le clavier de mon ordi dès que tu t’ennuyais !", ajoutait une touche d'humour indispensable à bord.
L'impact de Monique ne se limitait pas à l'intimité du bateau. "Grâce à toi c’était aussi beaucoup plus facile de sympathiser avec les gens à chaque escale." Son existence même était une curiosité qui ouvrait les portes et les cœurs. "Il faut dire qu’à Saqqaq, personne n’avait jamais vu de poule vivante !" Son rôle allait au-delà de l'amitié animale ; elle était une alliée précieuse. "Non tu n’étais pas malade ! C’était moi le plus malade des deux, mais il n’y a que toi qui le sais," confiait Guirec, soulignant la compréhension profonde qui unissait ce duo improbable. "Chaque fois que j’ai craqué, de rage, de joie ou de tristesse, tu me comprenais. Tu savais quand te faire petite, tu savais quand faire diversion." Monique, par sa seule présence, offrait un ancrage émotionnel indéniable au marin solitaire.
Lire aussi: Martine et la voile : Une histoire passionnante
Le navigateur a également fait de nombreux sacrifices pour sa compagne. "J’en ai fait des sacrifices pour toi aussi, j’ai fait de la prison au Canada pour tes beaux yeux et j’ai renoncé à Tahiti parce que personne ne voulait de toi là-bas à cause de la grippe aviaire." Ces anecdotes illustrent la force de leur lien et la détermination de Guirec à protéger Monique, même face à des obstacles inattendus. Le message de deuil est également imprégné d'un humour tendre : "Et oui, parfois je t’aurais bien rôtie sur le poêle, mais tu sais bien que je ne l’aurais jamais fait." Monique, qui avait "pris un coup de vieux" ces derniers temps, a vécu une vie pleine, exceptionnelle. Guirec conclut son hommage par une promesse émouvante : "Moi je ne t’oublierai jamais ma petite Momo. Toutes les belles choses ont une fin il paraît. Ce n’était pas bon signe, même si c’est la vie aussi."
Guirec Soudée : L'Aventurier au Grand Cœur et son Parcours Hors Normes
Pour comprendre l'histoire de Monique, il est essentiel de se pencher sur celle de son skipper, Guirec Soudée, un homme dont la vie est une ode à l'aventure et à la liberté. Il est l’aventurier, celui qui s’est forgé au large tout seul. Sa vie est un roman, ancrée dans une enfance bretonne, "sur une petite île bretonne balayée par les flots." Dès son plus jeune âge, les signes d'un esprit indomptable étaient là, marqués par "ses petits bonheurs à partir pêcher seul, ses difficultés à rester en place à l’école et puis les rêves de voyage plein la tête." L'école, comme il le confie, "ce n'était pas mon fort."
À 18 ans, poussé par cette soif d'ailleurs, il décide de "tout arrêter car je voulais découvrir le monde." Avec seulement 200 € en poche, il part en Australie "pour enchaîner les petits boulots, mettre de l’argent de côté et apprendre l’anglais." L'objectif était clair et l'envie "chevilée au corps de partir naviguer." Deux ans et plusieurs petits boulots plus tard, il revient en France avec suffisamment d'argent et achète un voilier abîmé de dix mètres en acier, qu'il surnomme Yvinec, du nom de la petite île où il vit. Après quelques mois de réparations intensives, il largue les amarres, un certain jour de novembre 2013, pour ce qui allait devenir une circumnavigation épique.
L'Épopée d'Yvinec : Un Tour du Monde Inoubliable avec Monique
Le voyage de Guirec et d'Yvinec commence par une série d'escales initiatiques : Espagne, Portugal, Madère, Canaries. C'est précisément aux Canaries que l'aventurier croise la route de la désormais célèbre poule rousse. Cette rencontre fut un véritable "coup de foudre", comme il le décrit, quand on la lui a proposée. Son idée d'embarquer un animal n'était pas sans controverse : "Je voulais un animal avant d'embarquer, je trouvais qu'une poule c'était sympa. Mais on m'avait dit qu'une poule stressée ne pondait pas d'œufs, et qu'elle ne survivrait pas." Cependant, "C'était sans compter que Monique est tout sauf une poule mouillée." C’est ainsi que la plus aventurière des poulettes embarque sur le voilier, défiant toutes les attentes.
Ensemble, ils traversent l’Atlantique en solitaire, sans moyen de communication, en totale autonomie, direction les Antilles. Adoptée aux Canaries, la poule Monique assure "à merveille ses fonctions de pondeuse… mais aussi de confidente !" Leur duo insolite crée rapidement le buzz, fédérant sur leur page 140 000 fans, avides de lire "ses récits." Ce n'était que le début de leur célébrité.
Lire aussi: Découverte de "Martine Apprend à Nager": Thèmes et Époque
Un an plus tard, l'aventure les mène vers des latitudes plus froides : "cap vers le Groenland, en passant par les Bermudes, le Canada, St-Pierre-et-Miquelon." L'arrivée au Groenland est un moment d'exaltation pour Guirec : "« Quand nous arrivons, je hurle ma joie, c'est le plus beau jour de ma vie… »." Ce bonheur intense est cependant "très vite terni par l'annonce du décès de son père, apprise par un pêcheur inuit." Face à cette tragédie personnelle dans un isolement extrême, Guirec n'a pas le choix : "« Un cauchemar. Mais je n'ai pas eu le choix, il m'a fallu transformer cette peine en force. Mon père était fier de moi, il aurait rêvé d'être là »."
L'hivernage au Groenland, une étape majeure de leur périple, s'étend sur 130 jours d'autarcie, dont une bonne partie en nuit polaire. Les conditions sont d'une rudesse inimaginable. "Dehors, il fait nuit en permanence, le ressenti est régulièrement de -60 degrés." Le bateau lui-même est mis à rude épreuve : "Il faut aussi compter sur les pannes de chauffage, qui font chuter le thermomètre à -4° dans l'habitacle." Malgré cela, "le bateau tient finalement le choc, résiste aux glaces qui viennent se fracasser contre la coque." Guirec se souvient de moments où il a failli tout abandonner : "« Plusieurs fois, j’ai cru tout perdre », reconnaît le Breton. Mais ils s'en sortent." Dans ces circonstances extrêmes, Monique devient plus qu'une simple distraction. "Il faut dire que la copine à plumes aura joué à merveille son rôle d'équipier, du haut de ses 106 œufs pondus, tenant volontiers le rôle de confidente." Sa capacité à continuer de pondre des œufs quotidiens était une source de survie et d'espoir, comme le confie Guirec : "Moi qui n’arrivais même pas à pêcher à travers la banquise, tu as continué de pondre chaque jour, en sachant que notre vie en dépendait." Cet hivernage éprouvant, où Guirec s'était contenté de riz pour sa propre subsistance, fut une épreuve de résilience. "Guirec et son bateau, Yvinec, volontairement emprisonné dans les glaces du Groënland" symbolise cette détermination à affronter l'impossible.
En avril 2016, la fonte de la banquise les délivre, marquant la fin de cette période intense. "« Cette expérience a été la plus dure, mais aussi la plus magique," résume Guirec. L’été qui suit, Guirec devient le plus jeune marin à traverser le fameux passage du Nord-Ouest en solitaire, un exploit maritime majeur. L'aventure se poursuit avec des étapes emblématiques : "32 jours plus tard, ce sera l'Alaska, le Canada, la Californie, puis la traversée du Pacifique jusqu’en Antarctique en 80 jours de mer, en passant par le mythique Cap Horn." Au programme, des conditions maritimes extrêmes : "des tempêtes, des creux vertigineux…" Les descriptions de la "navigation dans la tempête et le froid glacial" font écho aux paroles de Guirec qui se souvient du "retournement dans les cinquantièmes, le bateau en vrac." Ces épreuves renforçaient le lien entre l'homme et la poule, pour qui un "bungalow en Polynésie" aurait été un rêve.
Malgré les dangers, la beauté du monde n'a cessé de les émerveiller : "« Mais il y a toujours une telle magie quand on aperçoit les côtes… Et puis nous avons été accueillis par les albatros et les manchots qui dansaient sur les icebergs »," se souvient l'aventurier. "Ensemble on a vu des icebergs, des ours, des narvals, des baleines à gogo et des dauphins par milliers. On a rêvé comme des enfants et on a eu peur comme jamais." Le Cap Horn, passage légendaire, fut un point culminant de ces années d'exploration. La suite les mène à "la remontée de l'Atlantique jusqu'aux Caraïbes, en juin 2018, avant de regagner la Bretagne, en décembre," marquant la fin de leur Odyssée. L'équipage a reçu "un accueil digne des plus grands héros au port de Paimpol, accueillis par une foule d'admirateurs, dont la plupart avait suivi les aventures sur les réseaux sociaux." C'est sur son "île paradisiaque à moi, en Bretagne" qu'ils sont finalement arrivés "5 ans plus tard."
Le Retour à Terre et les Nouveaux Horisons du Skipper
Le retour à la terre ferme a marqué une transition pour le duo. "C'est ici que le navigateur et sa petite poule ont posé les pieds et les pattes en décembre dernier, après cinq années passées sur les mers du monde." Pour Guirec, il était temps de retrouver "le confort, les amis, la famille. Avoir un point fixe est essentiel." Monique a également trouvé une nouvelle routine. "Au début il fallait que tu dormes dans la maison et tu ne me quittais pas d’une semelle." Mais très vite, elle est devenue "la star des grands espaces avec tes nouvelles copines à plumes, à retourner la terre, le sable et toutes les algues sur ton passage."
Lire aussi: Décryptage de la position de Martine Aubry face au voile
Cependant, l'esprit d'aventure de Guirec ne pouvait rester longtemps en sommeil. "À ce moment-là je me suis lancé dans la rame !" Son défi suivant fut de traverser l'Atlantique à la rame, une entreprise qui, par sa nature même, ne pouvait inclure Monique. "Traverser l’Atlantique dans un rafiot minuscule et hermétique, ce n’était pas possible de t’embarquer." Guirec explique les raisons de cette séparation temporaire : "Tu m’en as voulu je sais, mais c’était pour ton bien, tu n’aurais pas survécu 24H !" C'était aussi le début de la retraite bien méritée de Monique. "Tu la méritais ta retraite."
Le Rêve du Vendée Globe et la Philosophie d'un Marin
Après ses exploits en solitaire et à la rame, Guirec Soudée cultive alors un autre rêve : participer au Vendée Globe. "Je m’étais promis de revenir un jour dans les mers du Sud avec un bateau digne de ce nom et pourquoi pas avec un IMOCA." En moins de quatre ans, il a œuvré sans relâche : "il monte un projet, trouve le financement, constitue une équipe et participe pour la première fois à des courses au large." Les préparatifs pour cette course mythique sont intenses. "Je me sens bien, je suis content que l’échéance se rapproche." Chaque détail compte : "Jusqu’à l’ouverture du village, on a essayé de naviguer au maximum pour peaufiner les réglages et passer en revue tous les aspects techniques qui peuvent l’être. Nous avons d’ailleurs reçu il y a quelques jours une nouvelle voile et un nouveau spi."
Le marin prépare son corps et son esprit pour l'immense défi à venir. "J’ai hâte de pouvoir jouer avec les systèmes météos, être malin dans les réglages et dans la façon d’appréhender ces mers-là…" Il a une vision claire des défis et des sensations que procurent les mers du Sud : "Les 40èmes rugissants, c’est comme un péage : tu commences à sentir la grosse houle rentrer et tu arrives enfin dans le vif du sujet."
Sa candidature au Vendée Globe résonne avec des paroles inspirantes qu'il a reçues. "J’ai eu la chance de beaucoup échanger dans les Caraïbes avec Éric Dumont (participation en 1996 et en 2000). Il m’avait dit mot pour mot : « Guirec, le Vendée Globe, c’est une course qui est faite pour toi. Le Vendée, c’est une aventure, pas une régate. Et tu es un aventurier »." Cette pensée l'a marqué profondément, même si à l'époque, son objectif semblait lointain : "À ce moment-là, j’étais sur mon vieux bateau, je n’avais jamais fait de course de ma vie mais c’est resté dans ma tête, même si ça me paraissait impossible."
Guirec adopte une philosophie pragmatique face aux embûches, citant des figures emblématiques de la voile. "Un bon copain m’a répété ce qu’avait dit Francis Chichester, premier vainqueur de la Transat anglaise en 1960. Il assurait qu’un « bon marin qui fait le tour du monde doit pousser son bateau à 70% »." Il nuance toutefois cette approche avec un trait d'humour, notant que "70% de la polaire, ce n’est pas terrible." Il se réfère également à une maxime célèbre du monde de la course au large : "Vendée Globe : Michel Desjoyeaux disait qu’un Vendée Globe, « c'est une emmerde par jour »." À cela, Guirec répond avec optimisme : "Si ce n’est qu’une par jour, ça va ! (rires)." Sa solution est simple et directe : "Ce qui compte, c’est de les prendre une par une, dans l’ordre, et de ne pas attendre pour les résoudre. En fait sur un bateau, tu n’as pas le droit d’être feignant. Si tu as un souci, tu ne peux pas attendre, il faut le réparer tout de suite."
Le navigateur est aujourd'hui un père de famille, avec une petite fille, Maé (née en novembre 2021) et un petit garçon, Manec (né en septembre 2023). Le Vendée Globe représentera une longue séparation : "Ce sera la première fois que je partirai aussi longtemps sans les voir." Il se console en sachant que "Ma petite Maé qui a 3 ans commence à bien parler, elle comprend tout donc c’est vraiment chouette." La paternité apporte une nouvelle dimension à ses choix : "Au-delà du fait de se sentir plus responsable, je me dis que ma place est plus à terre qu’en mer." Pourtant, l'appel du large reste irrésistible. Quant à la nourriture en mer, son expérience l'a rendu résilient : "Oui mais je ne suis pas difficile. S’il faut se contenter de plats lyophilisés pendant plusieurs semaines, ça ne me pose pas de problème !" Il se permettra néanmoins quelques plaisirs au départ : "Après, je vais embarquer du « frais », des fruits au départ, un peu de charcuterie et du fromage."
Sur sa terre natale, Guirec Soudée savoure la vie sur la terre ferme, "finalise ses projets de livre et de film," et avait même imaginé "offrir à Monique des copines poules" avant son départ. Il fourmille déjà de projets de voyages, animé par une conviction profonde : "« Quand on a des rêves, on peut tout faire. Il ne faut jamais baisser les bras car il y toujours une solution. Il faut y aller !" C'est cette détermination inébranlable qui a défini son parcours, depuis les premières pêches solitaires jusqu'aux défis les plus extrêmes, toujours avec l'esprit libre de celui qui refuse de se conformer.