# La Maison-Musée de Salvador Dalí à Portlligat : Un Univers Surréaliste Entre Mer et Création

C'est en Catalogne, au bord de la Méditerranée, dans une des baies de Cadaqués, que se niche la maison-musée de Salvador Dalí, sur le cap de Creus, le point le plus à l’Est de l’Espagne. D’une simple cabane acquise en 1930, le maître espagnol du surréalisme a fait un petit palais, un lieu de création et finalement aussi une de ses œuvres à part entière. Cette demeure unique, inspirée comme pour ses tableaux du paysage, des couleurs et de la lumière directement sur place, est une immersion profonde dans l'esprit de l'un des plus grands peintres du XXe siècle. L'empreinte de Dalí se ressent encore aujourd’hui aussi bien à l’intérieur de sa maison, remplie d’objets hétéroclites, qu'à l’extérieur jusqu’à la plage.

Un Refuge Créatif Ancré dans le Paysage Natal

La maison de Portlligat est d’abord le fruit d'une histoire d’amour, un refuge, un repli loin de Paris et de New York, construit avec Gala, sa muse et compagne. L'excentrique inventeur des "montres molles", de la "beauté comestible" et de la "méthode paranoïa-critique", Salvador Dalí, avait une affection particulière pour cet endroit. "Je ne suis chez moi qu’en ce lieu. Ailleurs, je campe", déclarait Dalí, soulignant l'importance existentielle de Portlligat pour lui.

En 1930, Dalí n’a que 25 ans lorsqu’il décide de s’installer à Portlligat avec la Russe Elena Ivanovna Diakonova, connue par tous sous le nom de Gala. Il venait un an plus tôt de la ravir à son premier époux, le poète Paul Eluard, et à son amant, le peintre et sculpteur Max Ernst. Dalí était alors rejeté par son père, un notaire de Figueras libéral mais pas au point de supporter les provocations et blasphèmes de son fils ni une relation avec une femme divorcée et plus âgée, de 10 ans son aînée. La famille du peintre, notables de Figueras, située à quelques kilomètres dans les terres, voyait d’un mauvais œil la relation que leur rejeton avait nouée avec Gala, une femme mariée et déjà mère. Chassé, le couple trouva refuge dans les années 1930 au sein d’une petite maison de pêcheur au bord de l’eau à Port Lligat, tout près de Cadaqués où le môme Dalí passait ses étés. Le paysage de son enfance, sa « matrice », a profondément marqué l'artiste. C’est aussi là qu’à l’été 1929, le jeune homme de 25 ans avait eu le coup de foudre pour Gala, laquelle accompagnait Éluard et un ami galeriste chez lui.

S'il choisit la baie de Portlligat, c’est d'abord en souvenir de ses grandes vacances à proximité, dans une propriété familiale au village de Cadaqués. Son père avait fait passer le message explicite : "Il est hors de question que mon fils habite ici avec sa maîtresse !". Nicolas Descharnes, spécialiste de Dalí dont le père Robert Descharnes a été le secrétaire, et qui s’est rendu enfant à plusieurs reprises à Portlligat, raconte que Dalí a été forcé de s’installer là. Cependant, Portlligat est extrêmement calme le soir, offrant une mer d’huile et l'impression d'être hors du temps dans cette baie. En fin de journée, après avoir plaisanté avec des pêcheurs qui rentraient tous ensuite à Cadaqués, comme le montrent de nombreuses photos sur la plage, Dalí se retrouvait seul, vivant son amour avec Gala, face à ses obsessions, mais protégé, dans un endroit majestueux. "Nous y vivons dans la solitude au rythme des pulsions cosmiques", peut-on lire dans des écrits de Dalí cités sur France Culture. En s'installant à Portlligat en 1930, Dalí se coupe du monde extérieur pour vivre son amour avec Gala et ne fréquente alors que les pêcheurs à leur retour du travail.

La Métamorphose Labyrinthique : Une Œuvre Architecturale en Constante Évolution

Dans son autobiographie, La vie secrète de Salvador Dalí, le maître catalan évoque son projet de Portlligat : "Notre maisonnette devait se composer d'une pièce d'environ quatre mètres carrés censée servir de salle à manger, de chambre, d'atelier et de vestibule. On montait quelques marches et, sur un palier, s'ouvraient trois portes qui communiquaient avec une douche, des WC et une cuisine où l'on pouvait à peine bouger. Je la voulais très petite. Plus petite elle serait, plus intra-utérine elle semblerait."

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De 1930 jusqu’au milieu des années 70, Dalí et Gala vont sans cesse transformer, améliorer la maison, mais par étapes, avec des pauses pendant la guerre d’Espagne et jusqu’en 1948, pendant leur expatriation aux États-Unis. Au départ, ce n’était qu’une petite pièce d’à peine cinq mètres carrés, encombrée de filets de pêche. Au fil des années, comme l’oiseau fait son nid, le couple a agrandi la minuscule propriété en y accolant des constructions. La fondation Gala-Salvador Dalí, qui assure la gestion du site, précise qu’à partir de 1949, trois maisonnettes de plus vinrent s'ajouter à l'ensemble, constituant une structure labyrinthique.

Portlligat s'est développée en trois temps : avec des sacs de ciment dans les années 30 pour le premier étage supplémentaire, avant la construction de l'atelier en 1950 (sur le toit où se trouvent les ouvriers), et enfin quand la chambre est achevée. L’atelier définitif fut achevé au printemps 1950. En 1951, la cuisine étant pratiquement terminée, la chambre fut construite au-dessus de la bibliothèque, puis, en 1952, ce fut au tour des autres espaces de service d'être aménagés. En 1954, la construction du pigeonnier prit fin et, l'année suivante, le couple acheta la maisonnette du cadran solaire, qui fut conservée en l'état jusqu'à l'actuel réaménagement et sa reconversion en consigne de la maison-musée. "À chaque nouvel élan de notre vie correspond une nouvelle cellule, une nouvelle pièce", expliquait Dalí, justifiant cette croissance organique de sa demeure. Le résultat est une étrange demeure en colimaçon accrochée en bas d’une colline plantée d’oliviers.

La grande villa blanche aux tuiles ocres et couvertes d’énormes œufs en plâtre, ouverte au public depuis 1997, est une succession d'espaces, dans lesquels on entre et on sort par d'étroits corridors et de petits dénivelés. Le vestibule de l'Ours, aux dimensions fort modestes de 22m2, fut une cabane de pêcheur avant d'être utilisé comme entrée principale. La décoration, ainsi que les multiples objets et souvenirs ayant appartenu à Dalí, tapis, plâtre, fleurs séchées, tapisseries de velours, meubles anciens, rendent ces espaces particulièrement chaleureux.

Portlligat : Le Foyer de la Création et des Rencontres Prestigieuses

Dalí affirmait : "Portlligat est le lieu des réalisations. C'est l'endroit parfait pour mon travail. Tout se ligue pour qu'il en soit ainsi : le temps s'écoule plus lentement et chaque heure a la dimension adéquate. Il y règne une tranquillité géologique : c'est un cas planétaire unique."

La maison de Portlligat servira aussi de toile de fond au tournage en 1966 du film Autoportrait mou de Salvador Dalí, une coproduction franco-américaine pour la télévision réalisée par Jean‑Christophe Averty. Dalí, dans ses 50 secrets magiques, publié en 1948, se présentait ainsi : "À 6 ans, je voulais être Napoléon, et je ne le fus pas. A 15 ans, je voulais être Dalí et je le fus. A 25 ans, je voulais devenir le peintre le plus sensationnel du monde et j'y suis arrivé. A 35 ans, je voulais assurer ma vie par le succès et j'y suis parvenu. Maintenant, à 45 ans, je veux peindre un chef-d'œuvre et sauver l'art moderne du chaos et de la paresse. J'y parviendrai !"

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En symbiose avec la baie de Portlligat, Dalí peint le tableau “Déesse prenant appui sur son coude” en 1960. Il ne faut pas oublier que Dalí avait mis en place un cycle : l’été à Portlligat, l’automne à Paris, l’hiver à New York, le printemps à Paris et retour à Portlligat en été, parce qu’il avait besoin de changer de lieu pour se renouveler et pour rencontrer des personnalités. Le père de Nicolas Descharnes s’occupait des contacts et des entrevues. Dalí reçut à Portlligat des invités prestigieux, de Walt Disney à Marcel Duchamp, en passant par la reine Elisabeth de Belgique et le roi Humbert de Savoie, avant d’ouvrir sa maison à des soirées festives dans les années 70. Dalí et Gala recevaient à Portlligat de nombreuses personnalités, comme la reine Sofia et le roi d’Espagne Juan Carlos, le 15 août 1981.

L'Extravagance des Jardins et la Piscine Phallique

Le couple a aussi aménagé les jardins et ce qu’il a appelé la Voie Lactée, un chemin parallèle à la mer courant le long de la propriété au pied de l’oliveraie et blanchie à la chaux comme l’ensemble des bâtiments quasiment tous les ans. La maison est construite sur plusieurs niveaux et est toute blanche. Comme à l’intérieur, elle regorge de détails parfois déroutants et amusants. C’est une vraie maison d’artiste. Beaucoup de détails sont à observer notamment ces œufs présents un peu partout. En cascade face à la baie : les toits, le pigeonnier et les œufs emblématiques de la maison de Dalí, à Portlligat, constituant une vue remarquable, comme en octobre 1966.

Les jardins sont peuplés d'obsessions toutes daliniennes, comme les œufs qui se font bronzer la coquille, ou la carcasse d’un géant fabriqué avec les restes d’un canot de pêcheur. A côté du colombier, on trouve un autre emblème de cette maison : les deux têtes qui symbolisent Dalí et Gala. Si l’une d’elles est fendue, c’est pour rappeler les failles présentes dans chaque être humain. La grande oliveraie se situe sur les hauteurs.

Au cœur de ces aménagements extérieurs, la dernière grande réalisation dans la maison de Portlligat fut cette fameuse piscine qui allait devenir le centre de la vie sociale des Dalí dans les années 70. Cette superbe piscine est posée dans un environnement typiquement daliesque, peuplé de sculptures, d’animaux empaillés ou encore d’objets publicitaires. Le bassin interpelle : alors qu’il fait à peine deux mètres de large, sa longueur affiche facilement vingt mètres, ce qui est idéal pour nager et se rafraichir !

Cette piscine est d’une conception unique : elle se présente sous la forme d'une piscine phallique flanquée de becs de cygnes crachant de l’eau. Elle est agrémentée de grands-voiles, d’un canapé rose fuchsia, et de publicités gonflées à bloc pour les pneus Pirelli. Dans ce patio, Dalí agglutinait tout un tas d’objets liés à ses créations : un bonhomme Michelin, un serpent géant en tissu que la sœur de Brigitte Bardot lui avait offert. Des clichés célèbres montrent Dalí enlaçant “le serpent en tissu” créé par Mijanou Bardot, la sœur cadette de BB, au bord de la piscine de son salon d’été, à Portlligat, le 24 octobre 1973. Pour les visiteurs, l'exposition de posters Pirelli et de bonhommes Michelin peut parfois susciter l'interrogation quant à l’intention de l’artiste. C’est par cet espace aquatique très surprenant que la plongée dans l’univers de Dalí s’achève souvent, offrant une dernière touche d'excentricité à la visite.

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Depuis août 2009, un espace supplémentaire est accessible près de l'oliveraie, une construction circulaire destinée à la réalisation de sculptures et à des performances. Le bâtiment circulaire devant le pigeonnier, ouvert au public depuis quelques années, servait à Dalí d’atelier annexe pour ses sculptures et performances. Des récipients de terre cuite encastrés et percés d'orifices se mettent à siffler lorsque les vents s'y engouffrent.

Une Immersion dans l'Intimité du Maître : La Visite de la Maison-Musée

Le privilège de visiter ces lieux pittoresques se comprend dès le seuil franchi, où l’ambiance se teinte tout de suite d’une pointe de folie : un immense ours naturalisé vous accueille crocs dehors. Cet ours blanc empaillé, orné de bijoux, est reconverti en porte-parapluies ! Il est difficile d’imaginer qu’avant d’être utilisée comme vestibule, cette pièce aux dimensions fort modestes fut une cabane de pêcheur, la première que Dalí acquit en 1930.

Pour les groupes de huit personnes maximum, qui pénètrent dans la maison à 10 minutes d'intervalle, la visite débute souvent par l’atelier pour la découverte de reliques des séances de travail. Y sont exposés une maquette de la structure de l'atome d'hydrogène, un bonnet de David Crockett, un ballon de football américain, un chevalet, un repose-bras… Et dans la chambre à coucher, il y a toujours ce miroir accroché dans une inclinaison qui permettait à Dalí de voir le lever du soleil, sans quitter son lit. Là encore, quelques objets assez hétéroclites - comme le ballon de rugby ou les lunettes pour la vision en 3D - confèrent aux lieux un charme tout particulier.

La baie de Portlligat est omniprésente dans l’œuvre comme dans la maison de Dalí. Partout dans l’encadrement des fenêtres, on aperçoit la mer et les îles rocheuses de la baie - Port Lligat est un tableau vivant. Dalí et Gala sont visibles en 1962 dans le salon de l’œuf. Au centre de ce salon, toute parole prononcée devient écho, en se répercutant sur les parois de la coupole. L’ambiance des lieux dégageait une odeur très particulière, mélangée avec celle de la mer. Certains experts de Dalí ont témoigné qu'il leur est arrivé, lors d’expertises, de sentir le papier et de reconnaître cette odeur, en se disant : ok, cette étude vient bien de Portlligat !

On passe avec le même délice de la chambre à coucher (murs blancs, literie rouge et bleue), à l’atelier encombré de boîtes de couleurs, de palettes et de pinceaux, de lunettes aux verres bicolores (vert et rouge pour obtenir une vision en relief), et de postes de radio. Le plein tarif est à 14€ et pour ce tarif, certains visiteurs souhaiteraient assister à une vraie visite guidée. Néanmoins, on tombe sous le charme de cette décoration éclectique, on a l’impression de se promener dans un cabinet de curiosités. Cette maison offre de nombreux points de vue depuis les fenêtres ou les patios sur le joli port de pêche. Sans guide, on poursuit la balade dans les jardins de la propriété.

Malgré le vent qui souffle à un rythme soutenu, certains visiteurs n'hésitent pas à enfourcher leurs vélos pour atteindre Portlligat, ce minuscule port de pêche où Salvador Dalí a posé ses valises. La maison du peintre, ouverte au public depuis 1997, accueille chaque année plus de 120 000 personnes. La visite s’effectue en groupe réduit de 8 personnes toutes les 10 minutes. Il est nécessaire de réserver en ligne. Le plus simple reste d’acheter les billets sur le site internet du musée. Pour ceux souhaitant seulement profiter de l’extérieur, l’entrée de l’oliveraie coûte 11€, 7€ en tarification réduite. Le tarif plein est de 18€ et un tarif réduit est proposé à 11€ pour les écoliers, lycéens, étudiants avec carte étudiante, et les adultes de plus de 65 ans. Un justificatif doit être présenté. Prévoir 1h30 de visite.

Il y a eu d’autres changements dans la maison de Dalí. Certaines cabanes de pêcheurs dans lesquelles on dormait quand on venait avec son père ont notamment été ouvertes et agrandies pour faire une boutique, comme le rapporte Nicolas Descharnes. Après la disparition de sa Madone de Portlligat en 1982 et jusqu’à sa propre mort sept ans plus tard, Dalí n’y remit plus jamais les pieds, quittant brusquement la maison pour ne jamais y revenir.

L'Héritage Dalinien : Un Voyage dans l'Esprit d'un Génie

Port Lligat est un petit village isolé au nord de Cadaqués sur la Costa Brava. Balayé par les vents, doté d’une belle lumière, c’est un lieu propice à la création, la méditation et l’inspiration. Il n’est pas étonnant d’apprendre que c’est là que Salvador Dalí, le célèbre artiste surréaliste espagnol, acheta en 1930 une première maison de pêcheurs pour y construire sa demeure. Une maison pleine d’amour donc, de souvenirs, d’inspiration et d’extravagance… Cela se ressent dans chaque pièce où sont exposées divers objets hétéroclites, bibelots, photos, comme cet ours dans le vestibule. Une maison encore vivante, pleine d’immortelles séchées et de livres aussi.

Dans son atelier encore intact, on imagine le peintre assis devant une toile blanche, cherchant l’inspiration en regardant par la fenêtre la nature sauvage de la Costa Brava. La maison fourmille d’idées de génie. Mais c’était aussi la maison de Gala et on sent encore sa présence dans le salon ovale ou le dressing. Salvador Dalí reste un des artistes emblématiques du 20ème siècle. Peintre, sculpteur, écrivain, c’était un homme hors du commun, complexe, excentrique. Inspirée par les rêves, la sexualité, le catholicisme, son œuvre a bousculé l’art moderne. Visiter cette demeure que le peintre considérait comme sa seule véritable maison, c’est voyager dans la tête de Salvador Dalí, découvrir son intimité, comprendre ses inspirations et ses passions. Mais surtout c’est s’immiscer dans une belle histoire d’amour avec Gala qui fut sa muse, sa femme, son amie, sa famille.

La maison de Salvador Dalí plaît autant aux adultes qu’aux enfants. Il n’est pas nécessaire de connaître l’œuvre de l’artiste espagnol pour apprécier le génie, l’extravagance et l’originalité de cette incroyable demeure. Pour notre plus grand plaisir, la maison du peintre a rouvert ses portes aux visiteurs. Plus que jamais on comprend désormais les mots du peintre : "Je ne suis chez moi qu’ici, partout ailleurs, je ne suis que de passage."

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