La question du voile obligatoire en Iran, symbole d'une histoire complexe de la liberté des femmes et de la répression étatique, a été tragiquement mise en lumière par la mort de Mahsa Amini. Son décès a déclenché une vague de protestations sans précédent, ravivant une lutte dont les racines plongent dans les débuts de la République islamique. Cet événement douloureux a rappelé au monde entier l'ampleur des restrictions imposées aux femmes iraniennes et la continuité de leur combat pour des droits fondamentaux.
L'Événement Tragique qui a Secoué l'Iran
Le 16 septembre 2022, Jina Mahsa Amini, une étudiante iranienne d’origine kurde de 22 ans, le paie de sa vie et meurt des coups reçus lors de son interpellation pour « port de vêtements inappropriés ». Elle est décédée à Téhéran après son arrestation par la police des mœurs pour non-respect des strictes obligations vestimentaires de la République islamique. Mahsa Amini, âgée de 22 ans, a été arrêtée le 13 septembre à Téhéran pour « port de vêtements inappropriés » par la police des mœurs, chargée de faire respecter le code vestimentaire strict de la République islamique. Elle est morte trois jours plus tard à l’hôpital, selon les informations partagées. La famille de Mahsa Amini affirme qu'elle est décédée des suites d'un coup à la tête, une version des faits que les autorités nient toujours. Ce décès a rapidement transformé Mahsa Amini en un symbole puissant de la lutte contre le port du voile obligatoire en Iran. Son nom est devenu le catalyseur d'un mouvement de protestation national et international, soulignant la profonde indignation face à l'application rigoureuse et souvent violente des lois vestimentaires.
Les Racines Historiques de l'Obligation du Voile : La Révolution Islamique de 1979
Pour comprendre pleinement la portée de l'affaire Mahsa Amini, il est essentiel de se pencher sur le contexte historique de l'imposition du voile en Iran. Ce processus a débuté avec la Révolution islamique de 1979, un tournant majeur dans l'histoire du pays. Quelques semaines avant les événements clés de mars, le 11 février 1979, la première révolution islamique de l’histoire a renversé le chah d'Iran, marquant l'arrivée au pouvoir de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni, alors âgé de 76 ans, qui est devenu l'homme fort du pays. Ce dignitaire religieux chiite faisait son retour en Iran après quatorze ans d'exil, d'abord en Irak puis en France.
Durant son séjour en Europe, l’ayatollah Khomeyni avait tenu un discours qui contrastait fortement avec les politiques ultérieures de son régime. Il parlait souvent du respect des droits de l’homme, de la liberté d’expression et de la démocratie. Le 12 novembre 1978, lors d'un entretien accordé à un groupe de reporters allemands à Paris, il promettait que « Les femmes seront complètement libres, dans leur éducation et dans tout ce qu’elles feront, tout comme les hommes » dans la future République islamique. Plus tôt, le 6 novembre 1978, il déclarait au quotidien britannique The Guardian que « Les femmes sont libres de choisir le mode vestimentaire qu’elles désirent. » Ce discours progressiste avait à l'époque rassuré une partie de l'intelligentsia occidentale, suscitant l'espoir d'une transition démocratique respectueuse des libertés individuelles.
Cependant, de retour en Iran, l'ayatollah change de discours. Ce revirement est devenu manifeste lorsque, le 7 mars 1979, Khomeyni annonce sa volonté d'imposer le foulard islamique (hijab) dans les lieux publics. Cette annonce, faite à la veille de la Journée internationale des droits des femmes, a été perçue comme une menace directe aux libertés que les Iraniennes avaient acquises et pour lesquelles elles avaient lutté. Une fois la République islamique proclamée officiellement le 1er avril 1979, le Conseil islamique révolutionnaire, animé par le désir d'effacer toute trace du régime précédent, amorce un retour en arrière sur les libertés individuelles, en commençant par celles des femmes. Progressivement, la ségrégation des sexes est instaurée et les femmes sont écartées des fonctions publiques. C'est ainsi que le voile islamique devient obligatoire pour toutes les Iraniennes, dès l’âge de 9 ans.
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L'Instauration Progressive d'un Contrôle Vestimentaire Strict
L'imposition du voile n'a pas été un acte isolé, mais le début d'un processus législatif et social de contrôle accru sur la vie des femmes. Au fil des années, les lois sont devenues plus strictes et les sanctions plus sévères. Selon une loi en vigueur dans le pays depuis 1983, les femmes, iraniennes et étrangères et quelle que soit leur religion, doivent sortir la tête voilée et le corps couvert d’un vêtement ample plus ou moins long. La législation a même précisé les peines pour les contrevenantes : en 1983, le Code pénal prévoit une peine allant jusqu’à 74 coups de fouet pour celles qui ne respectent pas l'obligation vestimentaire.
Ce cadre légal a été renforcé par la création d'institutions chargées de son application. En 2005, une « police des mœurs » est mise en place spécifiquement pour veiller au respect de la loi islamique dans les rues. Cette force de police est devenue l'instrument visible de la répression vestimentaire, patrouillant les espaces publics pour s'assurer que les codes sont respectés. Les restrictions vont au-delà du simple port du voile ; elles s'étendent à des détails de la tenue et de l'apparence. Les couleurs vives sont prohibées, de même que le vernis à ongles et les colliers, les bras ou les chevilles visibles. L’ensemble de la population féminine, qui représente environ 40 millions de femmes et de jeunes filles, est ainsi placée sous une étroite surveillance constante. Le risque d'un faux pas est omniprésent et peut entraîner une arrestation, souvent accompagnée de violences, comme le montrent de nombreux témoignages et rapports d'organisations de défense des droits humains.
La Voix des Femmes en 1979 : Un Avertissement Ignoré
Dès les premières annonces de Khomeyni concernant l'obligation du voile, les femmes iraniennes se sont mobilisées. Le 8 mars 1979, Journée internationale des droits des femmes, plusieurs dizaines de milliers de femmes manifestent à Téhéran pour défendre leurs libertés fondamentales. Ces manifestations étaient un signe clair de la résistance qui allait caractériser la lutte des femmes iraniennes pour les décennies à venir.
Ces événements historiques ont été couverts par des militantes féministes françaises du MLF (Mouvement de libération de la femme) appartenant au groupe Psychanalyse et Politique. En mars 1979, elles partent couvrir à Téhéran ces manifestations de femmes qui protestent contre les restrictions de leurs libertés en germe dans le projet de Constitution piloté par l'ayatollah Khomeyni. Elles tournent un documentaire de treize minutes réalisé par Sylvina Boissonnas et Claudine Mulard, intitulé Iran 1979 : Mouvement de libération des femmes iraniennes, année zéro. Les militantes françaises souhaitaient ardemment « qu’une trace [du] combat [des Iraniennes] soit diffusée et gardée », reconnaissant l'importance historique de ce mouvement. Le tournage a eu lieu quelques jours avant le vote d'un référendum destiné à valider la Constitution de la République islamique naissante, soulignant l'urgence de la situation.
À leur retour en France, elles proposent ce document inédit à plusieurs rédactions, et c'est la chaîne de télévision Antenne 2 qui accepte de l'exploiter. Le 28 mars 1979, soit quatre jours avant la proclamation officielle de la République islamique d'Iran, le journal télévisé de 20 heures d'Antenne 2 diffuse un extrait de leur documentaire, d'une durée de presque quatre minutes. Le ton des médias français sur l'ayatollah Khomeyni et sur le régime qu'il allait mettre en place était alors empreint de prudence. Le présentateur du JT, Patrick Poivre d'Arvor, présentait d'ailleurs le film comme « un autre regard sur la réalité de ce pays qui bouge », une formulation qui reflétait l'incertitude et la complexité de la situation iranienne de l'époque.
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Dans ce documentaire, des femmes de tous âges, conditions et convictions sont interviewées par les féministes françaises. Toutes exprimaient leur crainte face au durcissement du régime théocratique, dont l'obligation de porter le voile islamique en public s'avérait le premier symbole concret. Les Iraniennes militent pour la liberté et pas nécessairement contre le foulard en tant que tel : c'est son caractère obligatoire qu'elles rejetaient fondamentalement. Elles s'étaient massivement soulevées contre la tyrannie du chah et elles se mobilisaient désormais pour leurs droits nouvellement menacés. Une militante vêtue à l'occidentale affirmait avec détermination : « Maintenant, on n'a plus peur ! ». Cependant, une de ses jeunes compagnes, prémonitoire, s'inquiétait : « Si nous ne parlons pas maintenant, quand la Constitution sera écrite, ils ne nous accorderont plus rien. » Même crainte était exprimée par une femme âgée et voilée, en proie au désarroi et au doute quant à l'avenir, qui déclarait : « Je suis venue défendre mes six filles contre le tchador (grande pièce de tissu couvrant la tête, mais aussi le cou et les épaules) ». Une lycéenne clamait avec ferveur : « Je veux vivre libre ». Le message unanime des manifestantes était puissant et sans équivoque : « Sans la libération des femmes, la Révolution n'a aucun sens », scandaient-elles, poings en l'air. Leur apparence résolue et émancipée faisait alors contraste avec les Iraniennes oppressées d'aujourd'hui. Ce sont ces voix, ces avertissements ignorés, qui résonnent encore, quarante-cinq ans plus tard, alors que leur liberté a été étouffée sous les coups et le fondamentalisme religieux.
Le Mouvement "Femme, Vie, Liberté" : Une Résistance Inébranlable
La mort de Mahsa Amini a agi comme une étincelle, allumant des feux de protestation à travers tout l'Iran et au-delà. Sa mort a entraîné des mois de manifestations, réprimées dans le sang et les arrestations. Le principal parti réformateur d’Iran a exhorté, le samedi 24 septembre, l’État à annuler l’obligation du port du voile après la mort de la jeune femme détenue par la police, ce qui a déclenché des manifestations à travers le pays. Ces manifestations nocturnes se sont propagées dans les principales villes d’Iran, et selon un bilan officiel, au moins trente-cinq personnes ont été tuées lors de ces événements. Plusieurs centaines de manifestants ont par ailleurs été arrêtés. Dans la seule province de Guilan (nord), le chef de la police a annoncé l'arrestation de « 739 émeutiers parmi lesquels soixante femmes », selon l’agence de presse Tasnim, utilisant le terme "émeutiers" pour désigner les protestataires.
Malgré la répression sanglante, le mouvement de protestation s'est poursuivi, avec de nombreux Iraniens manifestant contre le régime malgré la répression féroce. Le soulèvement, baptisé "Femme, Vie, Liberté", est apparu comme l'un des plus grands mouvements de protestation de la population iranienne depuis la révolution de 1979. Le décès de Mahsa Amini, devenue le symbole de la lutte contre le port du voile en Iran, a conduit de plus en plus d'Iraniennes à défier le régime, en refusant de se couvrir les cheveux en public. Ce mouvement n'a pas été uniquement féminin, puisque de nombreux hommes iraniens sont également descendus dans la rue pour soutenir ce mouvement et réclamer globalement plus de liberté pour tous les citoyens. Les autorités iraniennes ont répondu par une répression brutale. Selon les organisations de défense des droits de l'homme, plus de 500 personnes, dont 71 mineurs, ont été tuées lors de ces manifestations, et des centaines de blessés ainsi que des milliers d'arrestations ont été signalées. L'Iran a même procédé à sept exécutions de personnes liées aux troubles, intensifiant la peur et la détermination.
L'Union du peuple de l’Iran islamique, une formation politique non au pouvoir et formée par les proches de l’ex-président réformateur Mohammad Khatami (1997-2005), a exprimé des demandes claires. Selon un communiqué publié un samedi, elle a dit « exiger » des autorités qu’elles « préparent les éléments juridiques ouvrant la voie à l’annulation de la loi sur le hijab obligatoire ». Cette formation réclame en outre que la République islamique annonce « officiellement la fin des activités de la police des mœurs » et « autorise les manifestations pacifiques », ajoutait le texte. Le parti a également appelé à la formation d’une commission d’enquête « impartiale » sur la mort de Mahsa Amini et à la « libération immédiate des personnes récemment arrêtées », des demandes qui soulignent la profondeur du malaise politique et social.
Répercussions Nationales et Condamnation Internationale
Le mouvement "Femme, Vie, Liberté" a rapidement dépassé les frontières de l'Iran, suscitant une vaste mobilisation internationale. Plusieurs centaines d’Iraniens vivant en France se sont rassemblés à Paris pour protester contre la répression exercée par le pouvoir en Iran contre les manifestants. Des manifestations de solidarité avec la contestation en Iran se sont également tenues ailleurs en Europe, notamment à Stockholm et Athènes, montrant une vague de soutien global.
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Face à la gravité de la situation, plusieurs pays ont annoncé des sanctions contre des responsables iraniens. Le Royaume-Uni a notamment agi à la veille du premier anniversaire de la mort de Mahsa Amini. Le ministère des Affaires étrangères a expliqué dans un communiqué que ces sanctions, décidées en coordination avec les États-Unis, le Canada et l'Australie, « se concentrent sur les hauts responsables iraniens responsables de la préparation et de l'application de la loi iranienne sur le port obligatoire du hijab ». De leur côté, dans une déclaration commune, les 27 pays de l'Union européenne ont « réaffirmé leur fort soutien aux droits fondamentaux des femmes et des hommes iraniens et à leurs aspirations », signalant une position unie de la communauté internationale.
La reconnaissance des efforts en faveur des droits humains en Iran est également venue d'instances prestigieuses. Le prix Nobel de la paix a été décerné un vendredi à Narges Mohammadi, journaliste et militante iranienne des droits humains, actuellement détenue dans une geôle de la République islamique. L'Académie des Nobel a salué spécifiquement « son combat contre l'oppression des femmes en Iran », conférant une visibilité mondiale et un soutien moral à cette cause.