Notre exploration des figures animales emblématiques de la littérature jeunesse nous conduit aujourd'hui vers un compagnon aussi mystérieux qu'attachant : le chat. Après avoir observé l'omniprésence du lapin et la constance de l'âne dans les récits destinés aux jeunes lecteurs, il apparaît que le félin, bien que moins fréquemment sous les feux de la rampe que certaines autres créatures, possède une singularité et une profondeur qui lui confèrent une place indéniable dans le panthéon littéraire. La question de la prépondérance du lapin s'était posée il y a quelques mois, au vu des très nombreuses parutions mettant en scène l’animal à grandes oreilles, nous engageant à consacrer, de la même manière, une chronique à d’autres stars animales de la littérature enfantine. C’est la lecture récente d’un livre pour adultes qui a cristallisé cette décision de se pencher plus spécifiquement sur le compagnon favori des écrivains : le chat. En l’occurrence, l'ouvrage qui a servi de catalyseur à cette réflexion est le dernier roman de Nathalie Quintane, judicieusement intitulé Chemoule, un chat français (P.O.L), une œuvre qui révèle, avec une perspicacité rare, l'essence même de l'existence féline et sa résonance dans notre imaginaire collectif.
"Chemoule, un chat français" : Une Odyssée de l'Oisiveté et de la Perception Féline
Le roman Chemoule, un chat français se présente comme une véritable autobiographie de chat, ou plus précisément, de chatte en réalité, le livre nous contant une vie de chat avec une précision et une tendresse remarquables. Cette vie de chat, dénuée d'artifices et d'intentions humaines, commence modestement dans un placard, et ses temps forts se déploient ensuite entre une série d'activités qui, pour l'observateur humain, peuvent sembler triviales, mais qui, dans la perspective féline, constituent le tissu même de l'existence. On y retrouve l'acte primordial de dormir, l'attention subtile portée à l'écoute du bruit du monde, le ronflement apaisant, le miaulement expressif, l'action de s’étaler avec une grâce étudiée, la nécessité de se lever pour aller boire, puis, inéluctablement, de replonger dans le sommeil. La vie de Chemoule est aussi ponctuée de comportements rituels et intrigants, comme celui de tourner treize fois de suite dans la cuisine au même endroit, une manifestation de cette "stupidité qui confine au génie" observée chez ces créatures. D'autres moments incluent l'action de se caresser, de cavaler avec une énergie soudaine, de manger des croquettes avec un appétit serein, avant de revenir à l'art du repos. Les aventures de Chemoule s'étendent à la chasse, avec le merle dans le jardin comme proie désignée, les explorations confortables en allant sur la couette, l'ingestion opportuniste d'une mouche, ou encore la recherche d'un refuge douillet en allant sous la couette. C'est un bondissement incessant, en somme, d’une occupation à l’autre, entièrement au gré d’un pur présent de chat, une existence dictée par l'instant et les sensations.
Cette immersion dans la vie de Chemoule révèle une profonde vérité sur la relation entre les humains et leurs compagnons félins. Pour l'observateur qui n’a jamais eu de chat, la lecture de ce livre procure la sensation et la fascination que l’on constate chez nombre de proches partageant la vie d’un félin. Cette fascination est nourrie par une reconnaissance de cette vie divinement oisive, de cette superbe nonchalance qui caractérise si bien le chat, de cette souveraine indifférence aux tracas du monde humain, et de cette fameuse stupidité qui, par un paradoxe fascinant, confine au génie. Cette expérience est redoublée par l’admiration pour la langue que Nathalie Quintane invente pour en rendre compte, une véritable langue-chat, un parlé-chat, dans un texte aussi réconfortant qu’hilarant. La lecture de cette œuvre offre la sensation de toucher du doigt ce qui, peut-être, permet de comprendre la singularité du recours à cet animal dans la littérature jeunesse, une singularité qui tient à sa capacité à incarner des archétypes sans jamais renoncer à son essence féline.
Le Chat, un Résistant Inné à l'Anthropomorphisation : Une Distinction Félidée dans la Littérature
Malgré la présence bien ancrée de quelques félins célèbres dans l'univers de la littérature jeunesse - du chat du Cheshire d’Alice au pays des merveilles, dont le sourire énigmatique a marqué des générations, au Chat botté, figure d'astuce et de ruse, en passant par le spirituel Chat du rabbin de Joann Sfar ou ceux délicatement dessinés par des artistes comme Audrey Poussier, Junko Nakamura ou Magali Arnal, sans oublier le chaton grognon de Pas de baiser pour maman de Tomi Ungerer, ou le fameux John Chatterton détective d’Yvan Pommaux - il apparaît que sa figure est tout de même moins récurrente que celle du lapin, de la souris ou du loup. Cette observation s'explique en partie, nous semble-t-il, par une caractéristique fondamentale du chat : il y a, chez le chat, quelque chose qui résiste de manière intrinsèque à l’anthropomorphisation.
Cette résistance n'est pas fortuite ; elle tient autant à une certaine qualité de mouvement, à l'élégance fluide et imprévisible de ses déplacements, qu’à une forme de caractère distincte, si l'on peut dire - cette indifférence majestueuse, cette nonchalance assumée, cette oisiveté contemplative dont il a été question précédemment. Ces traits sont à mille lieux de nos vies humaines, si désespérément affairées, si souvent dictées par l'urgence et la productivité. Là où d'autres animaux se prêtent plus facilement à l'attribution de pensées, d'émotions ou de motivations purement humaines, le chat conserve une part de son mystère et de son altérité. Si bien que l’on retrouve bien souvent, chez les chats de papier, ces traits propres aux chats de la réalité, une fidélité à leur nature profonde qui constitue une signature de leur représentation littéraire. Ils nous rappellent que même dans un monde de fiction, leur essence féline reste intacte, offrant une perspective unique et un miroir fascinant à nos propres vies. C'est cette préservation de leur identité animale qui les rend si captivants et si résolument singuliers dans le paysage de la littérature pour enfants.
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"Louis le chat adore nager" : L'Éloge Inattendu de la Paresse et de l'Aquaphilie Féline
C'est dans cette lignée de reconnaissance de la singularité féline que deux albums pour enfants, à l'instar du livre de Nathalie Quintane, réjouissent, ravissent et font rire - d’un rire qui ne se moque pas cependant, d’un rire amical, d’un rire chat, viennent enrichir notre compréhension. Le premier de ces ouvrages s’intitule Louis le chat adore nager (éd. Cambourakis), une œuvre signée d’une autrice coréenne, Eaza, dans une traduction habilement réalisée par Clémentine Picq. Cet album conte l'histoire de Louis, un chat qui profite de vacances idylliques dans une grande villa en bord de mer, et qui, le temps de l’album, explore son nouvel environnement avec une curiosité sereine.
À l'instar du livre de Nathalie Quintane, l’album d'Eaza est un petit éloge de la paresse, une célébration de l'art de ne rien faire et de savourer l'instant présent. La couverture de l'album illustre parfaitement cette philosophie : elle représente ledit Louis tranquillement installé, les pattes croisées sous la nuque dans une posture de détente absolue, sur une bouée rose flottant paisiblement. Sa queue, détendue, trempe délicatement dans la piscine tandis que ses coussinets sont élégamment en éventail, un tableau de sérénité féline. L’originalité la plus frappante de Louis, et ce qui le distingue de manière significative des stéréotypes félins, est que ce chat-là n’a pas peur de l’eau. Cette particularité, souvent perçue comme un paradoxe pour un félin, est ici présentée comme une facette naturelle de son caractère, ouvrant la voie à des scènes d'une fraîcheur et d'une inventivité charmantes.
Chaque double page de l'album explore un moment précis, un extrait de ce présent pur de l’animal, saisissant avec justesse la succession des sensations et des découvertes. On y voit Louis se réveiller dans le salon inondé de lumière de la villa, une image de quiétude matinale. Il furète ensuite sur la terrasse, explorant chaque recoin avec une discrétion toute féline. Son aventure se poursuit alors qu'il explore tous les recoins du grand escalier, un labyrinthe vertical d'opportunités sensorielles. Poussant plus loin son exploration, il va y voir du côté du port, à la mer, un horizon vaste et inconnu. C’est auprès de la mer que, tranquillement affalé sur un transat, il finit par rêver qu’il explore les fonds marins, une évasion onirique qui souligne la richesse de son monde intérieur et sa capacité à transformer le repos en une aventure imaginative. Le coup de génie graphique de l’album réside précisément dans sa manière de rendre compte de la rapidité et de la versatilité des mouvements félins. Pour ce faire, l'artiste représente Louis plusieurs fois sur la même image, une technique qui rappelle les décompositions photographiques de Muybridge. Cette approche visuelle permet de saisir la fluidité et l'agilité du chat, même lorsqu'il semble plongé dans la paresse, soulignant le dynamisme sous-jacent à son immobilité apparente et la constante vitalité qui anime ces créatures fascinantes.
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