Il y a quarante ans, le 27 janvier 1983, Louis de Funès disparaissait à l’âge de 68 ans après avoir fait se tordre de rire la France et au-delà. Son départ, survenu au CHU de Nantes suite à un nouvel infarctus qui lui fut fatal, a marqué la fin d'une ère pour le cinéma comique français. Pourtant, malgré le temps qui passe, son influence demeure. Le nom de Louis de Funès, figure emblématique du septième art, est indissociablement lié à une œuvre colossale et à une popularité qui n'a jamais faibli. Avec plus de 140 films à son actif, il a su attirer un public colossal : 270 millions de spectateurs dans les salles de cinéma et plus de 400 millions devant leur télévision. Ce phénomène, difficilement égalable, confirme sa place prépondérante dans le cœur des Français et au-delà des frontières.
Les Racines d'un Artiste : Naissance et Premiers Pas
Né le 31 juillet 1914 à Courbevoie, Louis de Funès de Galarza était le troisième enfant d'un couple immigré d'Espagne. Ses parents, d'origine espagnole, lui transmirent très tôt un goût pour la musique, sa mère l'initiant notamment au piano. Cette éducation artistique précoce allait plus tard teinter ses performances d'une musicalité et d'un rythme uniques. Après trois années passées au collège Jules Ferry de Coulommiers, le jeune Louis de Funès entre pour la première fois en contact avec le monde du cinéma en 1933, se retrouvant alors dans la foule de figurants pour le film "Les Deux Orphelines" de Maurice Tourneur. Ce fut un aperçu fugace d'un univers qui allait devenir le sien.
Les années qui suivirent furent celles des petits boulots et d'une recherche artistique intense. Pendant l'Occupation, il exerçait le métier de pianiste de bar, une période qui affûta son sens de l'observation et sa capacité à capter l'attention d'un public divers. C'est à l'âge de 28 ans qu'il prend la décision de se consacrer pleinement à la comédie, intégrant alors le cours Simon. Le 20 avril 1943, il épouse en secondes noces Jeanne Barthélemy, une femme qui jouera un rôle crucial dans sa carrière, devenant en quelque sorte son agent une fois qu'il aura acquis le statut de star. Dès 1945, avec "La Tentation de Barbizon" - rôle obtenu grâce à son camarade Daniel Gélin - l'apprenti comédien enchaîne les apparitions et les petits rôles à un rythme effréné. Sa soif d'expérimentation le pousse même à incarner jusqu'à six personnages à la fois dans "Du Guesclin" en 1948, une façon pour lui d’expérimenter grimaces, mimiques et gestuelles qui allaient devenir sa future marque de fabrique.
L'Ascension Inexorable vers la Gloire : Du Second Rôle au Champion du Box-Office
La carrière de Louis de Funès prend véritablement son envol en 1953 avec le succès de "Ah ! les belles bacchantes", une adaptation du célèbre spectacle des Branquignols, une troupe comique d’après-guerre largement influencée par "Hellzapoppin'" et les films muets. Son profil comique se précise avec des films tels que "Le Mouton à cinq Pattes" et "Poisson d'avril", où il donne la réplique à des géants comme Fernandel et Bourvil. Trois ans plus tard, il fait une entrée remarquée parmi les "grands" en tenant tête à Jean Gabin dans une scène culte de "La Traversée de Paris" (1956). Ce rôle est déterminant car il y esquisse déjà le personnage lâche et colérique qu'il interprétera dans la plupart de ses films futurs, marquant ainsi une étape majeure dans la définition de son identité cinématographique. Sa reconnaissance s'intensifie lorsqu'il obtient le grand prix du rire en 1957, un signe clair de son impact croissant sur la scène comique française.
Les deux hommes, Gabin et de Funès, seront d'ailleurs amenés à collaborer à nouveau sur "Le Gentleman d'Epsom" (1962), une comédie sur fond d'arnaque au cheval perdant, et "Le Tatoué" (1967). Cependant, le tournage de ce dernier fut difficile en raison des querelles d’égos existantes sur le plateau, soulignant déjà la forte personnalité de Louis de Funès. En parallèle de ses succès cinématographiques, l'acteur connaît un nouveau triomphe théâtral avec la pièce "Oscar", où il livre sa fameuse "tirade des nez". Un long métrage tiré de cette œuvre, réalisé par Edouard Molinaro huit ans plus tard, remportera également les faveurs du public.
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La décennie 1960 marque l'explosion de sa carrière. En 1963, Louis de Funès devient enfin tête d’affiche en jouant dans "Pouic-Pouic", une adaptation de la pièce "Sans cérémonie" de Jean Girault et Jacques Vilfrid. Son ascension devient fulgurante durant l’été 1964, une période qui le voit tourner trois futurs "blockbusters" : "Le Gendarme de Saint-Tropez", le début d'une saga où Jean Marais verra son étoile pâlir à mesure que monte celle de de Funès dans la série des "Fantômas", et "Le Corniaud". Ce dernier film est une occasion précieuse pour l'énergique acteur de nouer de solides liens d’amitié avec Bourvil, son diamétral opposé à l’écran, créant un duo comique iconique.
Le réalisateur Gérard Oury aura la géniale idée de les réunir à nouveau dans ce qui sera l’une des plus belles réussites de la comédie populaire française : "La Grande Vadrouille" (1966). Ce film est un véritable phénomène, établissant un record à 17 267 607 entrées. Grâce à ce succès retentissant, Louis de Funès devient l’acteur le mieux payé du cinéma européen, une consécration qui souligne l'ampleur de son pouvoir d'attraction et son statut de champion incontesté du box-office français des années 60-70.
L'Icône et ses Personnages : Un Style Inimitable
Le règne de Louis de Funès sur le box-office français se confirme avec les différents volets de la série des "Gendarmes" - notamment "Le Gendarme à New York", "Le Gendarme se marie", et "Le Gendarme en balade" - ainsi que d'autres comédies signées par Jean Girault, comme "Les Grandes vacances", ou par Edouard Molinaro, telles qu'"Oscar" et "Hibernatus". La série des Gendarmes de Saint-Tropez, tout comme les films Fantomas ou Les Aventures de Rabbi Jacob, et l'incontournable L'Aile ou la cuisse, font désormais partie intégrante du patrimoine du cinéma français. Il est impossible de citer toute la filmographie de Louis de Funès tant elle est vaste et variée, allant du "Petit Baigneur" à "L'Avare" avec Yves Montand, sans oublier "La Folie des Grandeurs" et "Les Aventures de Rabbi Jacob".
Cependant, cette immense popularité ne s'accompagne pas toujours d'une adhésion unanime de la critique. Celle-ci se montre parfois peu clémente à l’égard de ce que l'acteur dégageait, y voyant une certaine représentation de la bourgeoisie traditionaliste et de l’autoritarisme gaullien. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, Louis de Funès est devenu un "phénomène social", un "génie singulier, une puissance à part". Plus que tout autre, il est l’acteur populaire par excellence, parlant directement au corps par le rire. Il a su se tailler une place de choix dans l’imaginaire collectif, devenant un véritable symbole national. Fernandel était marseillais, Bourvil à jamais provincial ; de Funès, lui, est national. Il existe un "cas de Funès", un mystère où il entre beaucoup de plaisir, pas mal d’enfance, la nostalgie des dimanches soirs et des effets de miroir entre un peuple qui regarde et un corps qui joue.
Sur les plateaux de tournage, sa personnalité écrasante et son interventionnisme dans les scénarios étaient parfois mal vécus par certains auteurs et comédiens. Des figures comme Robert Dhéry dans "Le Petit Baigneur", Claude Rich dans "Oscar", ou encore Jean Lefebvre et Christian Marin, qui ne feront plus partie du casting des "Gendarmes" à compter de la fin des années 1970, en ont parfois fait les frais.
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Tentatives de Renouvellement et Épreuves Personnelles
En quête de renouvellement dans son jeu d'acteur, Louis de Funès se tourne vers Serge Korber au tournant des années 1970-1971. Cette collaboration donnera naissance à deux longs métrages atypiques dans sa filmographie : "L'Homme orchestre" et "Sur un arbre perché". Malheureusement, ces tentatives, bien que cherchant à explorer de nouvelles facettes de son talent, se soldent par deux échecs commerciaux.
Après cette parenthèse Korber, l’acteur renoue avec le succès en retrouvant le cinéaste Gérard Oury, avec qui il avait déjà triomphé. Ensemble, ils créent "La Folie des grandeurs" (1971), un film qui se fera sans Bourvil, décédé un an plus tôt, mais qui confirmera leur complicité artistique. En 1973, leur collaboration aboutit à un nouveau chef-d'œuvre, "Les Aventures de Rabbi Jacob", une comédie dont la scène culte du ballet hassidique et le message de tolérance offriront à Louis de Funès un très bel accueil critique, symbolisant un sommet artistique.
Cependant, alors que le fringant sexagénaire ne se ménage pas, alternant tournages et retours au théâtre, notamment avec "La Valse des toréadors" de Jean Anouilh, sa santé le trahit. Gérard Oury et lui avaient en tête de retravailler ensemble sur une nouvelle comédie, "Le Crocodile", dont le tournage était prévu en mai 1975 et où de Funès aurait dû camper un surprenant dictateur. Mais en mars de cette même année, l'acteur est victime d’un double infarctus. Mis au repos forcé, cette épreuve marque un tournant.
Le Retour et les Dernières Œuvres : Entre Fragilité et Génie
C'est au jeune producteur Christian Fechner que Louis de Funès doit son retour sur les plateaux de cinéma. Fechner parvient à convaincre les compagnies d’assurances de couvrir l'acteur, permettant ainsi le tournage de "L'Aile ou la cuisse" en 1976. Amaigri et assisté médicalement, Louis de Funès livre, aux côtés de Coluche, la valeur montante du moment, un jeu plus allégé, plus nuancé, voire même ouvert à l'émotion. Les spectateurs répondent présents en masse à ce film emblématique, avec 5,8 millions d’entrées.
Cette collaboration fructueuse entre Fechner et de Funès se poursuivra avec "La Zizanie" (1978), "L'Avare" (1979) - qui est également la seule coréalisation de Louis de Funès - et "La Soupe aux choux" (1981), adapté du roman de René Fallet. Malgré ces succès, l’acteur est sur le déclin, dépassé par Jean-Paul Belmondo, le nouveau champion du box-office. Entre deux épisodes des "Gendarmes" ("Le Gendarme et les extra-terrestres" et "Le Gendarme et les gendarmettes"), il se voit remettre, le 2 février 1980, un César d'honneur par Jerry Lewis, une reconnaissance de l'ensemble de sa carrière et de son apport au cinéma. Victime d’un nouvel infarctus qui lui fut fatal cette fois-ci, de Funès n’avait pas caché son admiration devant la pièce écrite par Christian Clavier et Martin Lamotte, "Papy fait de la résistance", témoignage de sa passion intacte pour la comédie.
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Louis de Funès au Cellier : Le Havre de Paix d'un Homme Discret
Loin des lumières des projecteurs et de l'agitation des plateaux de cinéma, Louis de Funès a trouvé un véritable havre de paix au Cellier, une commune située entre Nantes et Ancenis. C'est en 1967 que Louis de Funès et son épouse, Jeanne, rachètent le château de Clermont, une bâtisse qui date du XVIIe siècle. L'acteur y passe des jours heureux jusqu'à sa mort le 27 janvier 1983. Pendant toutes ces années, les habitants de la commune ont côtoyé un homme "simple" et "discret", contrastant fortement avec ses personnages hauts en couleur au cinéma.
Dans son château de Clermont, Louis de Funès pouvait s'adonner à ses deux grandes passions : la pêche et le jardinage. "Évidemment, il a été flashé par ce formidable château et surtout par la Loire", explique Guy Ravard, président de l'association locale Histoire et patrimoine, qui ajoute : "Il avait en fait deux passions : la Loire et son jardin." Dans un reportage de l'époque, Louis de Funès le disait lui-même : au Cellier, il avait trouvé le bonheur. "J'ai eu une histoire cardiaque qui était un peu sévère, paraît-il, et c'est ça qui m'a redonné la vie. C'est à Clermont où je me suis senti vraiment bien", soulignait alors la star de "La Grande Vadrouille".
Les témoignages des habitants du Cellier dépeignent un homme accessible. Une habitante se souvient : "On discutait de poissons bien sûr, du temps, de la Loire. Il prétendait toujours ne jamais pêcher de poissons. C'est une technique ancestrale, je pense, des pêcheurs. On ne dit jamais ce que l'on pêche, jamais. C'est un secret de polichinelle, mais objectivement, il pêchait du poisson." Daniel Coquet a lui aussi côtoyé l'acteur dans son château, son père menuisier travaillant pour la famille de Funès. Âgé de seulement 14 ans à l'époque, il était impressionné de rencontrer la star de cinéma : "Je garde d'excellents souvenirs de monsieur et madame de Funès. La première fois qu'il est arrivé dans la salle où nous étions déjà avec madame de Funès, il a enlevé son chapeau, il est venu nous serrer la main, très gentil, souriant."
Marie-Anne Silloray, qui tenait une épicerie dans le centre du Cellier, se souvient que Louis de Funès passait régulièrement dans sa boutique. "C'est d'abord sa femme qui est venue se présenter dans tous les commerces du Cellier après l'achat du château. Elle a fait le tour en disant 'C'est nous qui venons d'acheter le château et on veut faire travailler tous les artisans, les commerçants du Cellier'", se souvient l'ancienne commerçante de 80 ans. Et elle l'affirme : "C'est vrai qu'ils ont été des clients pour tout le monde !" Pour Marie-Anne Silloray, comme pour beaucoup, le château au Cellier était devenu le "havre de paix" de Louis de Funès, la bâtisse où l'acteur a vécu les dernières années de sa vie, avant que le destin ne le rattrape.