Il est surprenant de constater que cette interrogation nous échappe souvent. De nos jours, l’idée qu’un marin sache nager semble évidente, presque innée. Cependant, la réalité est plus nuancée. Beaucoup plus de gens que l’on ne croit ne savent pas nager, et parmi eux, on trouve des marins professionnels et des plaisanciers.
Un paradoxe historique et contemporain
L’histoire nous révèle des faits étonnants. Au XVIIe siècle, il était courant que les marins évitent d’apprendre à nager. Pourquoi ? Les bateaux de l’époque étaient lents et peu maniables, rendant les manœuvres de sauvetage longues et incertaines. Sans un positionnement précis, le sort d’un homme à la mer était souvent scellé. De nos jours, des pêcheurs professionnels, confrontés quotidiennement aux risques de la mer, ne sont toujours pas à l’aise avec la nage.
L’histoire de Danaé Poussin et ses multiples entreprises, une vie durant, pour devenir citoyenne issoise, résonne particulièrement dans ce contexte. Danaé, orpheline dotée du rare don de savoir nager, évolue dans un monde où cette compétence est loin d'être une évidence pour tous ceux qui vivent au plus près de l'océan.
Les raisons d’une méconnaissance
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce paradoxe :
- La peur de l’eau: Pour certains, la simple idée de se retrouver dans l’eau peut être source d’angoisse. Kito de Pavant, navigateur renommé, a avoué avoir horreur de l’eau, malgré sa carrière maritime impressionnante.
- La confiance dans les compétences de navigation: Savoir naviguer est primordial pour un marin. Kersauzon l’a exprimé à sa manière : la capacité à nager n’est pas la première compétence requise à bord d’un voilier.
- L’évolution des mentalités: Autrefois, la natation n’était pas considérée comme essentielle pour les marins. Aujourd’hui, les mentalités évoluent, et la sécurité est davantage mise en avant.
Des exemples surprenants
L’histoire regorge d’exemples qui illustrent ce paradoxe :
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- Albert Einstein: Le célèbre physicien était un passionné de voile, mais il ne savait pas nager. Il répondait avec ironie que les pilotes ne savent pas voler non plus.
- Romualdo Macedo Rodrigues: Ce pêcheur brésilien a survécu 11 jours en pleine mer, à la dérive dans un congélateur, sans savoir nager.
La natation : une compétence valorisée, mais pas toujours indispensable
Il est indéniable que savoir nager est un atout précieux pour un marin. Cela permet de se sentir plus en sécurité et d’intervenir en cas de besoin. Cependant, il est important de noter que la natation n’est pas la seule compétence qui compte.
Comme l’a dit Kersauzon, savoir nager n’est pas la première compétence requise à bord d’un voilier. La mer offre des leçons de survie incroyables, même aux non-nageurs. Vos compétences en navigation seront plus valorisées que votre capacité à nager.
La preuve en est que même la fédération française de voile s’adapte aux non-nageurs. Depuis 2015, les stagiaires qui ne réussissent pas les tests d’aisance aquatique peuvent toujours pratiquer la voile, à condition que des mesures de sécurité renforcées soient mises en place.
Briser le tabou
Dans une société où être à l’aise dans l’eau est souvent considéré comme acquis, ne pas savoir nager peut être perçu comme une vulnérabilité. Il est important de briser ce tabou et d’en parler ouvertement.
Chers skippers, pensez-vous systématiquement à demander à chaque membre d’équipage s’il sait nager ? Pourtant, cette simple question peut faire une grande différence. Si vous ne savez pas nager, n’hésitez pas à le dire. Skippers et équipiers, il est de votre responsabilité de poser cette question essentielle.
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L'île d'Ys : un monde où les marins ne savent pas nager
Le roman de Dominique Scali, "Les marins ne savent pas nager", nous plonge dans un univers fascinant où la mer est omniprésente et où la capacité à nager est loin d'être universelle. L'île d'Ys, avec ses traditions et ses codes sociaux particuliers, offre un cadre original pour explorer ce paradoxe maritime.
Dans ce monde imaginaire, l'auteure décrit avec minutie l'histoire de l'île, ses coutumes et ses personnages attachants. Danaé Poussin, l'héroïne du roman, est une nageuse talentueuse qui se bat pour trouver sa place dans une société où la mer est à la fois une source de richesse et de danger.
Le roman de Dominique Scalli est une belle découverte, un beau voyage, dépaysant et tendre qui marque les esprits. Riche de surprises, il est écrit dans une langue inventée, maîtrisée et succulente. L'histoire narrée nous plonge dans une vie qui nous marquera longtemps et saura nous bouleverser. L'écrivaine Dominique Scali créé un monde à la fois imaginaire et historique, mais surtout intemporel et universel dans le regard porté sur l'Homme et ses fluctuants paradoxes. Le lecteur ira de chapitre en chapitre sans réaliser qu'il est en train de parcourir sept cent pages et la vie d'une formidable nageuse !
"Les marins ne savent pas nager" est aussi, d'une certaine manière, un roman social. La fracture est grande entre la vie qui s'écoule dans la cité fortifiée et celle qui se mène partout ailleurs. Surtout, les intempéries et cycles de la nature sont menaçants hors les murs de la citadelle : tous les ans, lorsque la saison de la montée des eaux approche, les riverains devront grimper une paroi rocheuse et prendre refuge dans les grottes de fortune. Eh oui, le livre nous secoue, tout comme il secoue ses habitants. L'histoire nous tient en haleine, mais ce sont surtout les personnages haut en couleur et attachants qui nous enchantent, à commencer par cette femme, d'une droiture sans failles, Danaé Poussin.
Ys c'est un peuple, fils de marins, puisqu'il fallait forcement être marin pour y arriver. « La plupart des Issois ont été mis au monde et élevés par leur mère tandis que leur père était en mer, donc absent. D'où viendrait la vaillance issoise si ce n'est des femmes qui la transmettent aux enfants ? C'est aussi un peuple divisé entre les privilégiés, qui vivent derrière les murailles de la cité, et les riverains menacés de noyade à chaque équinoxe, quand la mer monte beaucoup plus haut que d'habitude.
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Le roman se découpe en cinq grande parties : Le duelliste, Le prince voleur, Le prince joueur, Le prince nageur et Le bâtisseur : les grands hommes de la vie de Danaé Poussin. Père, ami, amant, elle les aimera et craindra à juste titre d'être abandonnée par eux. Et puis, régulièrement de très brefs chapitres sont insérés en italique. Nous ne saurons qu'à la fin du livre ce qu'ils nous restituent, mais l'on s'y intéresse pour leur aspect documentaire. Tout ce temps, le lecteur tournera les pages avec ferveur, vivra au côté des personnages de grands moments de joie ou de tristesse, et s'ébahira de ce grand roman d'aventures.
Un monde imaginaire et pourtant si réel
La minutie, le sens du détail et l'imagination avec lesquelles Dominique Scali a créé cet univers me fait penser aux univers créés en Fantasy. Mais ici ce sont des hommes et des femmes analogues à ceux qui peuplent les continents qui peuplent cette île. Pas de pouvoir magique pour dénouer une situation critique. Ce livre c'est aussi une langue proche de la nôtre, mais avec des mots et des tournures légèrement différents. C'est aussi une écriture qui nous surprend, nous séduit, riche, poétique et réaliste à la fois, une écriture qui m'a charmée.
Organisé en cinq parties, le roman de Dominique Scali alterne entre l'histoire de ses personnages, et notamment la vie et l'oeuvre de Danaé Poussin, et l'histoire de son île, donnant régulièrement des informations sur le passé et sur les coutumes du peuple issois. L'occasion de se rendre compte, si l'on en doutait encore, que la Québécoise a tout prévu, tout pensé, dans les moindres détails, du système politique avec ses partis aux rites funéraires en passant par certaines dates clés qui vont autant influencer le lecteur dans sa compréhension de l'île que sur la vie des personnages qu'il suit depuis le début entre les mâts brisés et les rafales de vent.
Danaé Poussin : une héroïne inoubliable
Danaé Poussin nage, et c'est l'une de ses particularités. Nager c'est la possibilité de secourir ceux qui se noient. Cinq hommes très différents, qui lui feront chacun vivre une part de son existence, différente à chaque fois, autant dans les lieux où elle les vivra que dans les occupations qui seront les siennes. Une seule se passera à l'intérieur de la cite, et c'est celle que j'ai le moins aimé, peut-être parce que la mer y est plus lointaine, surement parce que Danaé semble y avoir renoncé à sa liberté.
Au centre, les plus perspicaces devineront le rôle primordial et pourtant si minimisé des femmes, de la saleuse des Échouements à l'aristocrate rompue à l'art de remplacer son mari en passant par celle dont la beauté s'écrase sur la réalité de la Cité. Il est vrai que sur l'île d'Ys, les marins ne savent pas nager mais Danaé, elle, le peut. Elle nage depuis son plus jeune âge, se donnant courage pour aller plus loin. Elle connaîtra tout et le lecteur avec elle.
Un roman-monde aux senteurs marines incomparables
Au XVIIIe siècle, l'île fictive d'Ys, au milieu de l'Atlantique nord, est divisée en deux catégories de population : les citoyen·nes à l'abri derrière leurs murailles et les riverain·es à la merci des grandes marées d'équinoxe. Un système dit de « saine rotation » méritocratique détermine, deux fois par an, qui aura le droit de rejoindre les murs de la cité.
L'écriture est sublime, à la fois très immersive et très poétique. L'histoire est fréquemment entrecoupée de chapitres explicatifs sur le fonctionnement de la société d'Ys, mais c'est si bien intégré au reste qu'on ne s'en rend même pas compte.
En tournant les pages de ce premier tome, c'est un fumet salin et iodé qui attend le lecteur. le glapissement des mouettes bruisse entre les lignes, le sel qui se dépose subtilement sur le contour des lèvres. Telle une naufragée, j'ai échoué sur l'île d'Ys. À chaque équinoxe, deux fois dans l'an, les grandes marées submergent l'île, contraignant les riverains à se parquer dans les criardes. Une sorte de roulette russe à la hauteur des éléments, déchaînés, certains meurent noyés, pris dans les vagues de cette intrusion de la mer.
Danaé Poussin, comme tous les orphelins du rivage de l'île d'Ys, pousse comme une mauvaise herbe. Débrouillardise, opportunisme, menus larcins, tout est bon pour survivre sur ce territoire hostile, dévasté tous les six mois par les grandes marées d'équinoxe. Comme tous, elle rêve que les portes de la cité s'ouvrent un jour pour elle, l'accueillant dans un monde à l'abri des tempêtes et des vagues meurtrières. Elle rêve de faste, de luxe et de chaleur. Elle salive à l'idée de plats raffinés, bien éloignés de la morue séchée voire pire, des homards, que l'on réserve ici aux crève-la-faim. Mais ne devient pas citadin qui veut et seuls les plus braves peuvent espérer intégrer un jour l'élite issoise… Heureusement pour elle, Danaé a un don, celui de savoir nager, chose rare sur l'île d'Ys . Alors, bénédiction ou malédiction ?