L'Épopée d'Ys : Entre Sirènes Métaphoriques et Éternels Rivages de "Les marins ne savent pas nager"

Sept ans après la publication de son premier roman, "À la recherche de New Babylon" (La Peuplade, 2015), un ovni littéraire qui revisitait les codes du Far West américain à la fin du XIXe siècle et qui avait rapidement séduit la critique, Dominique Scali fait le grand écart avec une nouvelle œuvre monumentale. Sept ans, c'est une éternité à notre époque de déficit d’attention et de réactions instantanées, mais cette période a permis à l'auteure de Montréal, née en 1984, de composer "Les marins ne savent pas nager", une ambitieuse fresque littéraire qui nous entraîne dans le sillage de Danaé Berrubé-Portanguen, dite Poussin, au long d’une quarantaine d’années. La romancière, qui se décrit comme une « tripeuse d’Histoire », avoue d’ailleurs que l’étape de la recherche est à chaque fois au cœur de son plaisir d’écrire, une démarche essentielle pour donner corps à des univers à la fois durs et sans concession.

La Genèse d'un Récit Océanique : Entre Fascination et Obsession

Le cheminement qui a mené à l'écriture de "Les marins ne savent pas nager" est profondément ancré dans des obsessions personnelles et une quête imaginaire intense. Dominique Scali lance en riant : « Ça ne me dérange pas qu’on m’oublie ! », expliquant qu'elle écrit d'abord et avant tout pour dompter les obsessions qui l’habitent. L'origine de ce récit, selon l'écrivaine, remonte à un moment singulier : « C’est quand je me suis rendu compte que je pleurais seulement lorsque j’étais dans mon bain. C’était un peu comme l’eau qui retournait à l’eau ». Cette "toute première image" a servi de point de départ. Parallèlement, elle se souvient avoir été fascinée par "La Petite Sirène", le conte de l’écrivain danois Hans Christian Andersen. Cette "première étincelle" a été celle de "la femme qui est dans la marge, un peu exclue, et qui rêve d’aller dans cet autre monde qui lui est inaccessible". C’est pour cette raison que l'auteure a peuplé son roman de "sirènes métaphoriques", même s’il n’y a aucune queue de poisson au sens propre dans ses pages.

Cet ambitieux roman étant né d’une fascination purement imaginaire, Dominique Scali raconte être « partie de zéro » quant à ses connaissances de l’univers maritime. Sa méthode a été celle de l'immersion documentaire : « J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu. » Elle a notamment puisé dans le côté romantique des images associées à l’océan chez Victor Hugo, dont l'œuvre exprime souvent la grandeur et la violence des forces naturelles. Mais son exploration ne s'est pas arrêtée là. Elle a également étudié les écrits de Roger Vercel, un écrivain de la mer breton qui a su faire vivre par son œuvre les marins et les pêcheurs de son coin de France. Cette lecture lui a permis de comprendre ce que c’était que de « penser comme un marin », une compréhension essentielle pour construire un monde aussi crédible et immersif que celui d'Ys. La profondeur de cette recherche est palpable dans l'ouvrage final, qui allie une rigueur historique et une imagination débridée pour créer une cohérence interne forte. C'est l'essence même de ce processus créatif, où l'obsession personnelle rencontre une curiosité intellectuelle insatiable, qui façonne des récits d'une telle envergure.

Ys : Une Île Ancrée dans les Mythes et les Vents

Le cœur battant de "Les marins ne savent pas nager" est sans conteste l'île d'Ys, un lieu qui transcende la simple géographie pour devenir un personnage à part entière. On ne dit pas « les îles d’Ys » ou « l’archipel d’Ys », car il n’y a que sur l’île principale, ce gros morceau de terre égaré entre Saint-Jean-de-Terre-Neuve et Ouessant, où l’on peut vivre à l’année. Les rochers qui en gardent les parages et les dunes qui en barrent l’accès par le sud partagent la particularité d’être submergés lors des grandes marées d’équinoxe. Ces écueils n’ont jamais été de vrais îlots et on leur a donné des noms comme on donne des noms humains aux animaux de compagnie, témoignant d'une relation intime et parfois anthropomorphique avec l'environnement.

Dans ce XVIIIe siècle particulier, Ys, une grande île fière, trône au milieu de l’Atlantique, un point stratégique et convoité. Aux origines, elle ne figurait sur aucun portulan, restant l'apanage des initiés. Elle n’était connue que des chasseurs de baleines prêts à poursuivre le cétacé jusque dans ses lointaines fugues. Ils étaient les marins les plus hardis de leur époque et n’avaient pas intérêt à ce que leurs concurrents pussent situer l’île sur une carte. Ils avaient tout avantage à ce que les puissants crussent sa route jalonnée de sirènes venimeuses et de chutes abyssales, cultivant ainsi un mythe protecteur.

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L’île avait eu plusieurs noms, un dans chaque langue et dans chaque patois, avant le temps des découvrances. C'était avant que les galions espagnols revinssent de l’autre côté de l’océan chargés de trésors, avant que les Portugais y construisissent une muraille percée de bouches à feu. C'était avant que l’île devînt le principal relais au cœur des traversées, le repaire de ravitaillement des pirates, le lieu de liquidation clandestine des corsaires qui ne souhaitaient pas voir l’entièreté de leur butin confisquée par des fonctionnaires tatillons. L'histoire d'Ys est une histoire de conquêtes et de fortifications successives, car les Anglois et les François se la disputassent et la ceinturassent encore davantage de remparts toujours plus nombreux et élevés. Les Portugais avaient érigé un fortin sur la pointe du Vieux, et quand les François s’en saisirent, ils en érigèrent un deuxième en face, sur la pointe du Longcouchant, leurs tirs croisés venant verrouiller l’entrée de la baie de Partance. Qui contrôlait les forts et la muraille contrôlait Ys. Et qui contrôlait Ys contrôlait l’Atlantique, faisant de cette île un enjeu géopolitique majeur au fil des siècles. La géographie et le climat sont impitoyables, à l’image des hommes et des femmes qui survivent accrochés à cette île.

Une Société Dure, un Langage Unique : La Dualité Yssoise

La société d'Ys est profondément marquée par une dualité omniprésente, un thème central reconnu par l'écrivaine : terre et eau, puissance et impuissance. L'île est divisée entre le monde « tyrannique, très codifié, de la Cité et la sauvagerie libre du rivage ». Aux pieds de la Cité, dans laquelle ne pénètrent que les chanceux sélectionnés par l’Amirauté, vivent les riverains que l’Océan nourrit de sa faune et des navires naufragés par gros temps. Les riverains savaient qu’on pouvait trébucher sur la beauté de quelqu’un comme sur un récif, et ils parlaient d’amour comme d’une avarie. Ys est une île d’honneur et de courage, où seuls les plus braves ont le privilège de vivre à l’abri des remparts de la cité fortifiée. Les autres, les riverains, sont repoussés sur les plages où ils sont soumis aux dévastatrices marées d’équinoxe, vivants aux rythmes incessants des forces naturelles et des hiérarchies sociales implacables.

La péninsule nord-ouest avait de tout temps été la partie de l’île où le plus grand nombre de débris de mer venaient s’échouer. Ils y étaient poussés par les vents dominants, par des forces qui se frôlaient, s’opposaient et s’épousaient, tassant tout ce qui flottait sans gouverne vers ce littoral. Cette côte était appelée, jusqu’à récemment, les Échouages, un nom maladroit, une faute toponymique entretenue par la tradition pendant des siècles. Un échouage est un acte volontaire, un navigateur pouvant décider de s’échouer contre un banc de sable pour immobiliser son navire si le vent le drosse vers un récit plus dangereux. Il peut mettre son bateau en échouage sur la plage le temps de son hivernement ou le temps d’en gratter la carène. Ceux qui ont baptisé cette côte voulaient sans doute faire référence aux échouements : ce qui touche terre par erreur. Lorsqu’un capitaine distrait a surestimé l’eau que le navire a sous le ventre et qu’il reste coincé contre un haut-fond, indélogeable jusqu’à la prochaine marée et parfois à jamais. Lors de la dernière révision cartographique, il a été décidé de renommer la péninsule par sa juste appellation, celle qui évoque l’image de tous ces rebuts rejetés au pied des riverains avant d’être repêchés puis réutilisés. Le moindre grelin pouvait servir, le moindre morceau de bois pouvait brûler et réchauffer. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se sèche, un principe qui régit la vie des riverains et souligne leur ingéniosité face à la précarité. Le moindre ferrure, le moindre objet étrange pouvait décorer, comme cette roue de coche posée au-dessus du cadre de porte d’une masure dans une baie inaccessible par la terre. Ou comme cette pierre recueillie par un pêcheur du Cul-de-l’île et dont on ignore encore la provenance trente ans plus tard. Il en était ainsi avec la plupart des épaves : la conclusion d’une histoire dont on ne connaissait ni le début ni le milieu.

La langue, ensuite et peut-être bien surtout : Dominique Scali a su créer de toutes pièces, en usant aussi bien de lexiques anciens que de détournements plus modernes, une communauté soudée par le langage, tous statuts et toutes classes sociales confondues. « Être issois », c’est ainsi aussi être capable, dès l’enfance, d’associer dans la même phrase quelque vocable presque ordurier et une tournure impeccable de l’imparfait du subjonctif. Cette maîtrise linguistique n'est pas qu'un simple ornement stylistique ; elle est le reflet de l'identité et de la résilience d'un peuple.

Danaé Poussin : La Nageuse qui Défiait la Tyrannie

Au cœur de cette île âpre et de cette société rigide, évolue Danaé Berrubé-Portanguen, dite Poussin, l'héroïne du roman. Orpheline, "saleuse et nageuse", elle est l'une de ces petites gens qui habitent les rivages. Au début du récit, Danaé Berrubé-Portanguen, dite Poussin, trente ans, avait porté des dizaines de paires de chaussures, en avait eu au point de ne plus savoir lesquelles enfiler, mais en ce soir du mois de juin de l’an vingt-six après le Massacre des Premiers hommes, elle ne possédait rien, pas même la chemise qu’elle avait sur le dos. Danaé Poussin, dix-huit ans, n’avait toujours pas porté de chaussures qui n’eussent appartenu à quelqu’un d’autre. Elle avait sa propre chaumière, une de ces cahutes trapues où tout était bas et rien n’était haut comme pour vivre au ras du plancher : le trou dans le mur servant d’âtre, la paillasse posée à même le sol, les bancs peu élevés pour mieux s’accroupir devant le feu. La sienne, étroite et garnie d’une lucarne, ne contenait pour tout mobilier qu’un lit et un coffre sur lequel s’asseoir et manger.

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Parmi les riverains, elle se distingue par un don exceptionnel : sa capacité à nager. Pour les Grecs de l’Antiquité, la capacité de nager était une vertu militaire et civique. Les gamins étaient bercés de récits de batailles gagnées ou d’échappées réussies grâce aux talents des guerriers-nageurs de leur cité. Pour les Romains, la natation devait figurer sur tout curriculum au même titre que l’écriture et la lecture. À Ys, ceux qu’on appelait les Premiers hommes furent les premiers à renouer avec cette idée. Leurs poupons étaient baignés dans l’eau si jeunes qu’ils n’oubliaient jamais ce qu’ils avaient appris dans le ventre de leur mère. Ils avaient l’instinct de bloquer leur respiration lors de l’immersion. Avec un peu de pratique, ils se retournaient sur le dos ou pataugeaient vers une cible pour l’agripper. Ce don, Danaé Berrubé-Portanguen dite Poussin le possédait. Selon nos archives, elle est née cinq ans avant le Massacre des Premiers hommes et décédée quatre ans avant la Grande Rotation. Nous sommes réunis ce jour à la demande du citoyen Augustin Joybert afin d’examiner la valeur de cette grande nageuse.

Danaé Poussin rêve d’exploits qui lui permettraient d’intégrer la cité prospère, brisant ainsi les barrières sociales. Son parcours est central : quel rôle a-t-elle joué dans les événements qui ont permis d’abolir le régime des Saines Rotations, de libérer Ys de la tyrannie du mouvement ? Car il ne suffit pas de savoir se mouiller pour être Issois ni d’avoir vu le jour du bon côté de la muraille. Son habileté à nager la place dans une position unique, lui permettant de naviguer entre les mondes, de défier les conventions et de bousculer un ordre établi. Sa quête n'est pas seulement personnelle ; elle s'inscrit dans une lutte plus large pour la liberté et l'égalité sur l'île.

Les Voix des Impuissantes : Une Critique Sociale

Le roman de Dominique Scali ne se contente pas de raconter une aventure ; il offre une critique acerbe des dynamiques de pouvoir et de la place des femmes dans une société patriarcale. Époque et environnement obligent, les personnages féminins de ce grand récit à la narration plutôt « circulaire » n’y ont pas les plus beaux rôles : prostituées, chapardeuses, marâtres, concubines yssoises sans droit de cité, voire figures de proue sculptées à l’avant des navires. « On comprend qu’à Ys, les hommes et les femmes ne sont pas égaux, reconnaît Dominique Scali. Je pense que j’avais envie de me mettre à la place des impuissantes sur cette île, en particulier à la place des riveraines, mais aussi des femmes en général. »

Cette volonté de donner voix aux marginalisées est l'une des forces du roman. La métaphore des sirènes, ces femmes "dans la marge, un peu exclues, et qui rêvent d’aller dans cet autre monde qui leur est inaccessible", résonne avec la condition de Danaé et de nombreuses autres femmes d'Ys. Leur impuissance, leur exclusion, leur lutte pour la survie et la dignité deviennent les fils conducteurs d'un récit qui interroge la justice sociale et les fondements de la domination. L'auteure, à travers ces personnages féminins, explore les conséquences d'un système où les rôles sont prédéfinis et où la liberté individuelle est souvent entravée. L'image de l'île comme "tyrannique, très codifié", contraste avec la "sauvagerie libre du rivage", et cette tension se manifeste pleinement dans la vie des femmes, prises entre les attentes de la Cité et la dure réalité de leur existence.

Le Roman comme "Île" : Une Réflexion sur l'Époque Contemporaine

Dominique Scali pousse sa réflexion au-delà du récit d'Ys en établissant un parallèle frappant avec notre propre époque. « Parfois, poursuit-elle, j’ai un peu l’impression que notre époque est une île. Pendant des millénaires, les choses se perpétuaient. Les gens naissaient et avaient déjà un rôle qui leur était donné, des attentes qu’ils devaient combler, des rois et des empereurs nous gouvernaient, et personne ne remettait ça en question. » Cette observation souligne une quête de sens et de remise en question des structures établies qui anime son œuvre. L'île d'Ys devient alors un miroir, une allégorie de nos propres sociétés, de leurs hiérarchies, de leurs inégalités et de leurs zones d'ombre.

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La frustration de ne pas trouver le livre qu'elle voudrait lire est un moteur puissant pour l'écrivaine. « J’ai l’impression que mon moteur, c’est beaucoup mes obsessions, mes trips imaginaires. Il y a même aussi une espèce de frustration : il y a un moment où je suis frustrée de ne pas trouver le livre que je voudrais lire. Plus ça grandit, plus ça se précise et plus la réponse devient : c’est parce que le livre n’existe pas et qu’il faut que tu l’écrives. » Cette démarche créative, née d'un vide perçu, conduit à la création d'œuvres qui répondent non seulement à des désirs personnels mais aussi à des interrogations universelles, offrant aux lecteurs un miroir sur leurs propres réalités. En composant un univers dur et sans concession, Dominique Scali nous invite à une réflexion profonde sur la persévérance et la réinvention dans des contextes difficiles.

L'Architecture Littéraire : Langue, Volume et Expérience de Lecture

"Les marins ne savent pas nager" est une œuvre ambitieuse, non seulement par son contenu thématique mais aussi par sa forme. Avec 755 pages réparties en deux tomes, c'est un engagement que l'auteure propose à ses lecteurs. Ces livres pourraient tomber des mains, caler une porte ou rester dans l’étagère du plus motivé des lecteurs. Ils auraient beau être beaux, colorés d’un joli bleu foncé et décorés d’un château orangé, avoir été publiés dans une maison d’édition canadienne de renom puis chez Folio, ils pourraient rebuter par leur ampleur. Pourtant, malgré cette taille imposante, le récit se dévore sans répit. L'histoire est passionnante : elle surprend, palpite, vit. Les rebondissements sont multiples, les personnages habités, offrant un plaisir de lecture intense. Il ne tient qu’à vous de les lire et d’être à votre tour malmené.e par le vent des tempêtes, bousculé.e par les vagues que les marées poussent aux crieuses, inquiété.e par ceux qui surveillent les naufrages. Vous ferez de la contrebande, voguerez, aimerez, serez trahi.e.

Dominique Scali a fait le choix - éminemment littéraire, artistique - de faire adhérer la langue au sujet et à son époque. Le résultat relève d’une sorte d’amalgame particulièrement bien huilé, fait de tournures d’Ancien Régime et de la verve étincelante qui anime certains des documentaires de Pierre Perrault. Cette maîtrise stylistique permet de plonger le lecteur dans un univers cohérent et authentique, où chaque mot contribue à la texture du monde d'Ys. La narration, qualifiée de « circulaire », renforce l'immersion et la complexité du récit, invitant à une lecture attentive et réfléchie. Cet usage innovant du langage crée une expérience de lecture riche et mémorable, où la forme est au service du fond, amplifiant l'impact des thèmes abordés et la force des personnages.

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