L'expression "les marins ne savent pas nager" suscite souvent l'étonnement. Est-ce un paradoxe, une réalité méconnue ou simplement un mythe tenace ? Pour explorer cette question, plongeons dans l'univers captivant du roman de Dominique Scali, Les marins ne savent pas nager, qui nous transporte sur l'île imaginaire d'Ys, un lieu où l'honneur, le courage et la mer définissent le quotidien de ses habitants.
L'île d'Ys : un monde à part
Dominique Scali, auteure et journaliste montréalaise née en 1984, nous offre avec Les marins ne savent pas nager un roman d'aventures maritimes époustouflant, campé dans un XVIIIe siècle alternatif, salé par l'embrun et rempli de la cruauté du vent. Ce roman unique, carte nautique et mode d'emploi aquatique, roman d'histoire et de légende, critique sociale, aussi, philosophique et sage, est une œuvre qui renouvelle le genre en créant un monde imaginaire riche et complexe, où les enjeux politiques et sociaux se mêlent aux péripéties maritimes, le tout porté par une écriture inventive et rythmée.
L'île d'Ys est un lieu de contrastes, divisée entre la cité fortifiée, refuge des plus braves à l'abri des marées d'équinoxe, et les rivages, où vivent les riverains, constamment menacés par la mer. Dans cette société insulaire, même les terriens se vantent d'être marins, et le courage est une valeur primordiale. Mais paradoxalement, la capacité à nager est rare, voire mal vue.
Danaé Poussin : une nageuse à part
Au cœur de ce roman foisonnant, on découvre Danaé Berrubé-Portanguen, surnommée Poussin, une orpheline dotée du don rare de savoir nager. Tour à tour sauveuse et naufrageuse, elle évolue dans cette société où l'honneur et le courage sont érigés en dogmes. Danaé est un être à part, plus qu'un symbole, un mythe libre, virevoltant entre les normes, les us, les coutumes, Issoise jusqu’au bout des ongles, même pieds nus dans le sable, est pourtant un être qui ne marche jamais que dans les chaussures d’autrui.
Son destin est intimement lié à la mer, qui sculpte le paysage de l'île et rythme la vie de ses habitants. Elle devra se soumettre aux cycles qui animent les mouvements de la mer comme à ceux qui régissent le cœur des hommes. Danaé navigue entre les rôles de sauveuse et de naufrageuse, dans une société obsédée par la bravoure.
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Un roman d'aventures maritimes et de réflexions
Les marins ne savent pas nager est bien plus qu'un simple roman d'aventures maritimes. C'est une réflexion profonde sur la société, les inégalités, le courage et la condition humaine. Dominique Scali nous emporte dans un XVIIIè siècle alternatif, car sont laissées libres toutes les remises en cause. Il faut prendre le temps de tourner les pages de ce livre, aussi, le temps de démêler l’histoire d’Ys et de ses marins. D’où vient le clivage entre la Cité de l’île et ses rivages ? Quelles sont les règles qui peuvent faire nommer un citoyen ? Quelles guerres ont un jour déchiré les résidents ?
L'auteure explore avec une prose ironique et enlevée les contradictions d'une société recréée, où la mer est à la fois source de vie et de destruction. Elle interroge notre rapport au courage, aux aléas de la vie et à l'attrait paradoxal pour ce qui nous détruit et nous nourrit.
Dominique Scali a fait le choix de faire que la langue locale et imaginée colle au sujet et à son époque. Et c’est … admirable.
Mythe ou réalité : que penser de l'adage ?
Si le roman de Dominique Scali se déroule dans un univers imaginaire, il nous invite à réfléchir à la véracité de l'adage "les marins ne savent pas nager". Plusieurs éléments peuvent expliquer cette idée reçue :
- Spécialisation des tâches : Historiquement, les marins étaient avant tout des professionnels de la navigation, de la pêche ou de la guerre maritime. Leur priorité était de maîtriser les techniques liées à leur métier, et la natation n'était pas nécessairement une compétence essentielle.
- Conditions de travail : Les marins travaillaient souvent dans des conditions difficiles, avec des vêtements lourds et encombrants qui rendaient la nage difficile, voire impossible.
- Absence de formation : La natation n'était pas toujours enseignée, et les marins apprenaient souvent sur le tas, sans bénéficier d'une formation adéquate.
- Confiance en leur navire : Les marins avaient tendance à considérer leur navire comme un refuge, et pouvaient se sentir moins concernés par la nécessité de savoir nager.
Cependant, il est important de nuancer cette affirmation. De nombreux marins savaient nager, et cette compétence pouvait s'avérer précieuse en cas de naufrage ou de situation d'urgence. De plus, la natation était considérée comme une vertu militaire et civique dans certaines civilisations antiques, comme chez les Grecs et les Romains.
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Une langue inventive et rythmée
L'un des points forts du roman de Dominique Scali est son écriture inventive et rythmée. Elle crée une langue particulière, insulaire et maritime, qui colle parfaitement à l'univers qu'elle décrit. On sent une voix derrière, il correspond au décor et aide grandement à l'immersion (au sens figuré et presque propre), ça sent la mer, moi qui suis un terrien pur jus, je suis dépaysé.
La langue rustique participe du voyage, et les réflexions sont subtiles et bien intégrées. Dominique Scali signe un roman d’aventures maritimes captivant, centré sur l’île imaginaire d’Ys, où l’honneur et le courage dictent le quotidien de ses habitants. La plume inventive et rythmique de Scali transporte le lecteur dans un univers aussi intrigant qu’envoûtant.
Un roman qui marque les esprits
Les marins ne savent pas nager est un roman qui ne laisse pas indifférent. Il emporte le lecteur dans un monde à part, où les enjeux politiques et sociaux se mêlent aux péripéties maritimes. C'est un livre qu'on ne peut définir et qu'on laisse nous porter sans savoir où il va nous emmener, comme un lecteur naufragé, jeté à la mer, en vue d'une terre à conquérir.
À l'image des hommes et des femmes qui survivent accrochés à cette île, la géographie et le climat sont impitoyables. Cette société, prenante, attachante, passionnant, emportante, est malgré tout plantée comme un univers dur et sans concession.
Les marins ne savent pas nager s’adresse à celles et ceux qui, un jour, se sont demandé si c’était la montée des eaux qui les faisait pleurer ou leurs larmes qui faisaient monter les eaux. Ce roman rappelle inévitablement les plus grands noms de la littérature maritime et d’aventure, mais il bâtit, dans le même temps, et dans un mouvement de tanguis et de roulage, une dense et multiple utopie insulairo-politique, qui porte en elle tellement de nuances qu’elle ne peut être qualifié, n’être pas la meilleure pour tout le monde, mais cependant trouver une puissance fascinante de séduction dans le souffle de l’écriture qui l’a créé.
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