L'activité de loisir nautique qu'est le Jet-Ski®, consistant à piloter un Véhicule Nautique à Moteur (VNM) propulsé par le jet d’eau d’un moteur à turbine, offre des sensations de liberté, d’évasion, de vitesse et d’adrénaline aux amateurs de sports extrêmes. Généralement pratiquée en mer, sur lac ou rivière, cette activité se distingue par la polyvalence de ses engins qui permettent des sauts dans les vagues, des virages serrés, des excursions, des balades entre amis, du ski nautique, du wakeboard, de la bouée tractée et même du parachute ascensionnel. Toutefois, au-delà de ces attraits, la pratique du Jet-Ski® est de plus en plus souvent la source de préoccupations majeures, menant à la création et à l'action d'associations dédiées à la défense de l'environnement et à la régulation, voire à l'interdiction, de ces engins dans certaines zones sensibles ou fortement fréquentées. Ces tensions mettent en lumière des enjeux complexes entre loisirs motorisés, préservation des écosystèmes et cohabitation pacifique sur les plans d'eau.
Les tensions locales : l'exemple des riverains de la Seine
Sur la Seine, l'attitude de certains pratiquants de jet-skis, qui se moquent des vitesses et des horaires, énerve de plus en plus les riverains de Boissettes, de Dammarie-les-Lys et du Mée-sur-Seine. Le maire de Boissettes, Jean-Pierre Legrand, assure que l'objectif est simplement de « faire respecter la réglementation ». Cependant, pour l'association Seine saine, une action plus énergique est nécessaire. Elle prépare, en cours, un dossier bien ficelé à destination du préfet de Seine-et-Marne pour demander l'interdiction de ces scooters des mers sur les voies navigables publiques.
Pascal Guilbert, vice-président de l'association et riverain de Boissettes, s'emporte en affirmant que « la cohabitation n'est pas possible. La réglementation en vigueur est totalement inadaptée ». Il pointe du doigt des « nuisances sonores insupportables », expliquant que, « contrairement au ski nautique, ils alternent freinages et accélérations », ce qui accroît l'impact sonore. Plus grave encore est le danger qui menace les baigneurs ou les enfants de l'école de voile. Dominique Czarny, président du club nautique de Boissettes, décrit un scénario récurrent : « Tous les dimanches, c'est le même scénario. Ils arrivent à vive allure et font des vagues entre les optimistes. On doit faire la police nous-mêmes en les coinçant avec nos bateaux pour qu'ils freinent. »
Face à ces infractions, l'action des polices municipale ou nationale est très limitée. En effet, seule la brigade fluviale de Paris est habilitée, depuis juillet 2009, à constater les infractions commises sur l'eau. Pour l'heure, une seule personne a été verbalisée pour utilisation d'un jet-ski en dehors du bassin de vitesse, la brigade précisant qu'« on est davantage dans un cadre de sensibilisation. » Malgré cette approche initiale, Marc Mezzana, président de l'association, voit dans ces contrôles une opportunité pour durcir le ton. Il met en avant les sanctions potentielles : « Ils risquent jusqu'à 3600 € d'amende, la confiscation du véhicule et une présentation au tribunal ! On a noué un très bon contact avec la brigade. Les jet-skieurs savent qu'on existe et font plus attention. Cette année, ils sont arrivés plus tard et en groupes plus restreints. » Cependant, Pascal Guilbert souligne que « ces gens sont habitués à se faire chasser. Ils n'hésiteront pas à remonter la Seine en utilisant les mises à l'eau des autres communes. » Les communes possédant un accès à la Seine commencent d'ailleurs à percevoir ce déplacement du problème.
La contestation en Baie de Somme : un arrêté préfectoral au cœur d'une bataille juridique
Sur la côte picarde, une bataille juridique d'une tout autre ampleur s'est engagée autour de la pratique du jet-ski. Deux avocats amiénois, Gauthier et Xavier d’Hellencourt, eux-mêmes pratiquants de jet ski, ont annoncé avoir déposé un recours visant à faire annuler un arrêté du Préfet Maritime daté du 16 mars 2004, qui réglemente la circulation du jet ski sur la côte picarde.
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La pratique du jet ski dans les deux estuaires de la région s’était développée rapidement il y a une dizaine d’années. Cette expansion avait engendré des perturbations significatives, incluant le dérangement de la faune locale et une gêne manifeste pour le tourisme. Face à ces nuisances croissantes, les élus du Syndicat mixte d’aménagement de la côte picarde (SMACOPI) ont voté une motion en mai 2002 demandant l’interdiction du jet ski sur la côte picarde. Dans la continuité de cette mobilisation, en juin 2002, le conseil municipal de ST VALERY SUR SOMME a pris une délibération réclamant l’interdiction du jet ski dans l’estuaire de la Somme. Au cours de l’été 2002, l'association PICARDIE NATURE a mobilisé 5 autres associations de la Somme et du Pas de Calais. Ensemble, elles sont intervenues auprès de la Direction des Affaires Maritimes de Boulogne-sur-Mer et ont fait circuler une pétition contre le jet ski sur la côte picarde, illustrant une large coalition d'acteurs en faveur de la protection de l'environnement.
La légalité de cet arrêté, qui avait été attaqué par la Fédération Française de Motonautisme, a été confirmée en dernière instance par la Cour Administrative d’Appel de Nantes en 2006. Les juges ont ainsi reconnu le bien fondé d’une mesure visant à éviter toute présence de ces engins dans les estuaires et en particulier dans la réserve naturelle de Baie de Somme. Cette décision judiciaire a souligné l'importance primordiale de la préservation de ce site exceptionnel, en validant les restrictions imposées aux activités nautiques potentiellement nuisibles, en particulier dans des zones écologiquement fragiles et protégées.
La Baie de Somme : un sanctuaire écologique façonné par des décennies de protection
La Baie de Somme, qui peut parfois apparaître pour certains comme un simple terrain de jeu, est en réalité un espace remarquable dont la préservation est le fruit de plus de 40 ans de mesures concertées. La richesse avifaunistique de la Baie de Somme est reconnue depuis deux siècles. Cet espace est devenu un site d’importance internationale pour au moins 7 espèces migratrices et hivernantes, comme l'ont démontré des scientifiques européens. Parmi ces espèces figurent l'Oie des moissons, le Tadorne de Belon, le Canard pilet, l'Huitrier-pie, le Chevalier gambette, le Pluvier argenté, le Grand Gravelot, le Gravelot à collier interrompu et le Bécasseau maubèche, ce dix ans après les premières mesures réglementaires interdisant la chasse dans la partie Nord de l’estuaire, qui correspond désormais à l’actuelle réserve naturelle.
L'histoire de la faune locale témoigne également de l'impact des activités humaines et de l'efficacité des efforts de conservation. Au milieu du XIXème siècle, la Baie de Somme abritait encore une colonie de phoques veaux marins dépassant les 200 individus. Cependant, après avoir été chassés intensivement, cette colonie a été réduite à quelques individus entre 1900 et 1960. À partir de 1988, Picardie Nature a mis en place des actions de suivi et de soutien du petit groupe d’animaux régulièrement observés, contribuant ainsi de manière significative à leur sauvegarde et à la reconstitution progressive de la colonie.
La volonté de l'État français de protéger ces écosystèmes est ancrée dans une longue tradition. Dès 1968, l’État a souhaité se doter d’un réseau de sites maritimes exempts de toute activité de chasse aux oiseaux migrateurs d’Europe de l’Ouest, dans le but de leur offrir des haltes migratoires indispensables durant leur migration et leur hivernage. C’est dans cette optique qu’en 1973 puis 1975, deux arrêtés ministériels ont institué les réserves maritimes de chasse du Nord de la Baie de Somme et de la Baie d’Authie Sud. Par la suite, dans les années 80, l’apparition des véhicules tout-terrain comme les 4X4 et la popularité de la moto verte ont incité l’État à prendre un arrêté interdisant la circulation des véhicules à moteur sur le Domaine Public Maritime et dans les dunes, étendant ainsi la protection.
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Un jalon majeur a été posé en 1994, lorsque le Premier ministre a signé un décret portant création de la réserve naturelle de Baie de Somme. Cette réserve inclut le Domaine Public Maritime, dans les limites de l’ancienne réserve maritime de chasse, et le Parc du Marquenterre. Cette décision souligne une fois encore la volonté politique affirmée de préserver le site et la faune qui y séjourne. Parallèlement, une procédure de classement du massif dunaire du Marquenterre a été lancée, consolidant davantage la protection de ce paysage exceptionnel. C'est dans cette lignée de mesures protectrices que s'inscrit la réglementation de la circulation des jets ski sur la côte picarde en 2004.
L'attrait de la côte picarde réside également dans son offre écotouristique. Dans les années 90, la Chambre de Commerce d’Abbeville avait mené une enquête auprès des touristes fréquentant la côte picarde, révélant déjà l'importance de son patrimoine naturel. Ces dernières années, plusieurs structures ont développé des activités en lien direct avec l’avifaune et les phoques, et ce, en complément des initiatives du Parc du Marquenterre. Des organisations telles que Promenade en Baie, Rando Nature, Picardie Nature, le CPIE vallée de Somme, et le Festival de l’Oiseau, pour ne citer que les plus connues, encadrent chaque année des groupes de scolaires et de touristes, totalisant certainement quelques milliers de visiteurs. Cette dynamique économique et éducative, fondée sur l'observation et la valorisation du milieu naturel, démontre l'importance de la tranquillité et de l'intégrité de ces espaces.
Ce qui apparaît pour certains comme une accumulation d’interdictions, dont fait partie l’arrêté attaqué aujourd’hui par des pratiquants de jet-ski, est en fait, aux yeux des défenseurs de l'environnement et des autorités, un ensemble de mesures cohérentes et adaptées aux enjeux patrimoniaux de cette partie de la côte picarde. Les phoques, les oiseaux nicheurs, migrateurs et hivernants constituent une indéniable valeur ajoutée à la côte picarde, justifiant pleinement ces efforts de préservation pour les générations actuelles et futures.
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