Introduction
Le "Voile Noir" d'Anny Duperey est un récit autobiographique poignant qui explore la mémoire refoulée et la douleur liée à la perte tragique de ses parents. À travers l'analyse des objets, des photographies et des souvenirs fragmentés, Duperey tente de lever le voile sur son passé et de se reconnecter à l'enfant qu'elle était avant le drame. Ce livre, publié en 1992, est un témoignage sincère et émouvant sur le deuil, la résilience et la complexité de la mémoire.
Le Contexte Autobiographique et le Drame Initial
L’histoire d’Anny Duperey est bien connue du grand public grâce au livre "Le voile noir", publié en 1992. En 1955, alors qu'elle est âgée de huit ans et demi, Anny Duperey perd ses deux parents, Ginette et Lucien Legras, qui meurent asphyxiés au monoxyde de carbone dans leur salle de bains. C’est la petite fille qui les trouve et cette scène tragique est la seule chose qu’elle se rappelle des huit années et demi passées avec eux. De ses parents, elle ne garde aucun souvenir, aucune trace : un « voile noir » est tombé sur la mémoire de tout ce qui a précédé le drame et l’oblitère totalement.
La Redécouverte à Travers les Photographies
Vingt ans plus tard, Anny Duperey se décide à faire développer les nombreuses photographies prises par Lucien Legras, photographe semi-professionnel de grand talent. Encore bien des années après, elle accepte de les regarder, dans l’idée de sélectionner les plus belles pour en faire un album et le publier. Evidemment, le choc émotionnel provoqué par la rencontre avec ces images, regardées plus de trente-cinq ans après le deuil, est de taille. Ce qui devait être, au départ, un simple commentaire, se transforme en un long discours autobiographique qui essaye d’« écouter ce qu[e les photos] disent », puis de s’en servir comme d’un levier pour essayer de soulever un coin du voile noir.
La Relation du Texte à l'Image
La relation du texte à l’image est ici fondamentale. D’une part parce que la photographie est le moteur du livre, sa raison d’être. En aucun cas, l’intention première n’a été de se raconter, mais bien plutôt de rendre hommage au talent de Lucien Legras, membre du groupe des sept. D’autre part, l’auteur espère que la contemplation des photographies va jouer le rôle d’un révélateur et qu’à force de les décrire, d’écrire sur elles, le souvenir effacé finira par se reconstituer. Mais le mécanisme de réminiscence ne fonctionne pas et la méditation sur l’image se mue en déchiffrement psychologique des êtres qui y figurent. Petit à petit, l’auteur en vient à s’interroger sur elle-même et la façon dont elle a rejeté tout ce qui touchait à cet avant de sa vie. L’image joue alors un rôle quasi psychanalytique, car Anny Duperey s’en sert pour mesurer la profondeur de son oubli, la force de ses tentatives pour tenir à l’écart de sa conscience le spectre d’une douleur refusée et refoulée tout à la fois.
L'Évolution du Projet d'Écriture
Le projet du livre d’Anny Duperey évolue fortement durant sa phase d’écriture : au départ, la narratrice se forme une image de ce que sera son ouvrage, qu’elle souhaite plein de retenue. Dans cette vision idéale, il était hors de question d’écrire avec un paquet de Kleenex sur la table. Mais au fur et à mesure que l’écriture avance, les sections ont tendance à se resserrer pour donner lieu à des textes de une ou deux pages. Les phrases courtes ou nominales se font plus nombreuses, tout comme les questions. La belle construction, l’édifice de mémoire qui devait être bâti à partir des photos, cède peu à peu la place au doute et à l’incertitude et le projet initial subit une double altération. En effet, le texte, qui devait être le commentaire des photos paternelles, a débordé de cette fonction pour devenir une écriture accompagnante, imaginative, presque reconstitutive des fragments du passé révélés par les images. Et ces évocations elles-mêmes ont dépassé la surface autobiographique - ce que la narratrice croyait connaître d’elle - pour devenir les outils d’une introspection dont on peut suivre les étapes tout au long du livre. Le commentaire métagénétique qui parcourt les pages est là pour dire la difficulté de l’expérience et les douloureuses surprises qu’elle révèle.
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La Difficulté du Dire et les Rituels d'Écriture
L’auteur organise ses rituels d’écriture comme les préparatifs d’un accouchement, au point, dans un moment de désarroi particulier, de décorer sa chambre-bureau de couleurs rouges et chaudes, comme un « utérus douillet ». L’écriture est, de toute évidence, très travaillée, au vu de la quantité de matériel qu’elle mobilise : « deux énormes classeurs contenant les photos de [s]on père, avec [l]es textes dactylographiés intercalés entre elles », puis « manuscrit, brouillons, dictionnaires des synonymes ». Anny Duperey établit d’ailleurs une équivalence entre le poids de cet attirail, une trentaine de kilos en comptant la machine à écrire, et le nombre d’années où elle a tu son deuil.
La structure même de l’ouvrage reflète cette impuissance : des chapitres courts, de quelques pages à quelques lignes, qui ressemblent davantage à des fragments, et une syntaxe où apparaissent souvent des phrases brèves, paratactiques, ou même nominales. Les retours à la ligne sont nombreux, créant un rythme marqué par cette difficulté. L’auteur ne cherche pas à dissimuler ces dérobades du langage qui font partie intégrante du chemin qu’elle est en train d’accomplir : on ne raconte pas d’une plume légère ce que l’on a étouffé pendant trente ans. Au contraire, l’un des chapitres, intitulé « S’écrire - se crier » est tout entier consacré à cette impossibilité du dire, ressentie comme un blocage psychologique et physiologique.
Le Livre Comme Révélateur et la Confrontation à la Douleur
Si le texte tient à évoquer la contemporanéité de sa genèse, c’est aussi parce qu’il fonctionne comme un révélateur, au sens photographique : les fréquents retours sur ce qui vient d’être écrit nous montrent une femme à qui l’écriture permet de conceptualiser, de comprendre, d’analyser des phénomènes. Mais parfois, ce que l’écriture met au jour est autrement moins agréable à envisager. Le processus de création est ponctué de silences, de blocages, de larmes, entrecoupé de « grands moments de méditation ou de vide hébété entre les phrases ».
L'Autobiographie Verrouillée et la Fonction de la Photographie
Le discours autobiographique d’Anny Duperey est d’emblée verrouillé par ce qui en est justement l’objet. Comment écrire sur une partie de sa vie dont on a tout oublié ? La photographie va d’abord servir de colonne vertébrale à cette tentative de remémoration, parce que les images sont les seules traces résiduelles de ce passé englouti. Quelques-unes font l’objet d’une description circonstanciée, avec identification du lieu, de l’époque, des personnages qui figurent sur le cliché. Mais s’il se bornait à cela, Le Voile noir ne serait guère plus qu’un album de famille soigneusement légendé. Or, pour Anny Duperey, la méditation sur les photographies a une fonction autrement plus fondamentale : permettre la reconstitution, détail après détail, de ce passé auquel sa mémoire ne peut accéder.
Analyse de Chapitres et Thèmes Spécifiques
La "Commode-Sarcophage" et les Objets Médiateurs
L’histoire d’Anny Duperey est bien connue du grand public grâce au livre Le voile noir. Elle y raconte comment la mémoire de ses parents, morts en sa présence dans la salle de bain de la maison familiale à cause d’une fuite de gaz, totalement refoulée pendant des dizaines d’années, ressurgit d’une “commode-sarcophage”. Les meubles sont en effet des objets qui nous sont particulièrement articulés, et qui sont parfois des prolongations de nous-mêmes. Il y a près de vingt ans, lors d’un déménagement, des photos furent récupérées par sa sœur dans un grenier familial rouennais où elles avaient été oubliées. Les petits boîtes contenaient les images témoins d’années oubliées par elle et ignorées d’elle, puisque née quelques mois avant leur mort. Il y avait là-dedans des photos professionnelles, mais sans doute aussi des photos de famille, de leurs parents, leurs visages et leurs sourires figés sur les négatifs. Personne ne les avait touchés depuis que les mains de son père les avaient glissés dans leurs enveloppes de papier cristal. Tout ce qui leur restait d’eux était là, intact.
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Le livre de Serge Tisseron s’inscrit dans un courant de pensée bien représenté par H. Searles et par une série d’auteurs dits de “l’école anglaise” comme D. Winnicott, par exemple, dont on connaît la célèbre invention de “l’objet transitionnel”. Chez ces auteurs, l’objet, loin d’être étranger au fonctionnement psychique, en est un des actants, et constitue un tiers permettant la médiation dans une relation. L’objet médiateur va permettre de déclencher « chez chaque participant de la relation un travail de pensée ». L’objet médiateur « représente aussi l’état de la relation à un moment donné de la rencontre ». L’objet médiateur jouerait « […] un rôle d’articulation entre les subjectivités de deux ou plusieurs personnes ». L’objet médiateur « sert d’interprète, de transformateur, de transmetteur, de symboliseur entre la réalité psychique et la réalité externe ». La commode-sarcophage sert de puissant déclencheur de parole, de “symboliseur” entre le psychique et l’extérieur, permettant au sens propre la symbolisation, c’est-à-dire l’écriture du livre autobiographique.
Analyse du Chapitre "Les Enfants Sont Charmants"
Il y a notamment un passage très fort où elle nous déclare qu'il faut faire pleurer un enfant qui a subi une perte, un deuil. Le chapitre intitulé « Les enfants sont charmants » où quand l'antiphrase prend tout son sens. Comment culpabiliser davantage encore une enfant qui n'avait déjà besoin de personne pour ça, « Dis, c'est vrai que tu as laissé mourir tes parents ? Alors que je n'avais jamais envisagé lire ce livre que j'imaginais lourd et mélodramatique, sa lecture m'a emporté, m'a transporté et parfois ému. Anny Duperey parle de l'importance de confronter un enfant à son chagrin, même si cela semble cruel.
L'Importance des Détails et des Réminiscences
Dans un autre passage, elle se souvient des vêtements que sa mère et elle portaient sur les photos, notant que tout était fait à la maison. Elle est frappée de constater encore une fois, en regardant sur ces photos les vêtements que nous portons ma mère et moi, que tout, absolument tout, à part nos chaussures et les chapeaux de paille, était fait à la maison. Que d'attention, que d'heures de travail pour me vêtir ainsi de la tête aux pieds. Que d'amour dans les mains qui prenaient mes mesures, tricotaient sans relâche. Ce qui me fascine sur cette photo, m'émeut aux larmes, c'est la main de mon père sur ma jambe. La manière si tendre dont elle entoure mon genou, légère mais prête à parer toute chute, et ma petite main à moi abandonnée sur son cou. Nous avons dû gaiement rejoindre ma mère qui rangeait l'appareil photo et marcher tous les trois sur la plage. Elle y décrit la tendresse de son père et la sécurité qu'elle ressentait en sa présence.
"The Black Veil" de Rick Moody : Une Perspective Comparée sur le Voile et la Mémoire
"The Black Veil" est un texte dont l’ambiguïté générique nous invite à repenser le paradigme autobiographique car en lieu et place d’un récit de soi, Rick Moody livre une autofiction reposant sur une imposture qui n’est révélée au lecteur qu’au terme du roman. La parenté entre la famille Moody et le révérend Joseph Moody, pasteur puritain qui aurait inspiré à Nathaniel Hawthorne son personnage du pasteur au voile noir, s’avère totalement infondée. Cet article envisage la mise en échec systématique de l’élan autobiographique comme principe central présidant à l’écriture d’un texte qui privilégie la dissimulation à la confession. Parcouru par de multiples voix, ce récit est celui d’un « je » associatif, qui se déploie en réseau et substitue à la quête identitaire individuelle une quête d’identité nationale.
Le titre nous invite d’emblée à percevoir le désir de se couvrir en plaçant le texte sous le signe du voile, du masque et de l’obscurcissement. Ce faisant, Rick Moody met en péril le « pacte autobiographique » dans la mesure où la promesse de vérité est constamment trahie. Le « je » de Moody est non seulement pluriel et fragmenté mais aussi manipulateur, voire délibérément menteur. Le narrateur indique immédiatement que ce texte fragmentaire sera traversé de contractions et que le matériau autobiographique ne surgira que par crises. Le sous-titre originel, A Memoir with Digressions, donne d’ailleurs toute sa place à la déviation, à la digression, envisagées comme compléments indispensables à l’entreprise mémorielle.
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Dans The Black Veil, la narration repose principalement sur une stratégie d’effacement qui vise à faire obstacle au projet autobiographique. Les images de dissimulation sont légion et le désir de se cacher, voire de disparaître totalement, constitue l’un des traits caractéristiques du narrateur.