La question de savoir si le voile est un signe religieux est complexe, traversée par des définitions variées, des interprétations plurielles des textes sacrés et des enjeux sociopolitiques profonds. Loin d'être une simple pièce de tissu, le voile incarne une multitude de significations, fluctuant selon les époques, les cultures et les individus. Pour démêler cette complexité, il est essentiel de se pencher sur ses origines linguistiques, ses mentions dans les textes fondateurs de l'islam, les traditions qui en découlent, les positions des légistes, ainsi que sur les dimensions identitaires et les cadres législatifs actuels.
Origine et Terminologie du Voile : Au-delà d'une Simple Pièce de Tissu
Le terme « hidjab » (en arabe : حِجَاب, ḥijāb?), dont l'étymologie est fondamentale pour comprendre ses significations, est dérivé de la racine ḥ-j-b, hadjaba, qui signifie « dérober au regard, cacher ». Par extension, il prend également le sens de « rideau » ou « écran ». Dans un contexte non arabophone, il désigne plus particulièrement le voile que certaines femmes musulmanes portent, couvrant la tête et laissant le visage découvert, et est communément appelé « voile islamique ».
Cependant, la forme du voile diffère considérablement selon les pays et les courants religieux, illustrant la richesse et la diversité des pratiques. En Iran, par exemple, le tchador est une forme de hidjab qui ne cache pas le visage ni les vêtements de la femme. En revanche, en Afghanistan, ainsi que dans certaines régions du Pakistan ou d'Inde, le tchadri est une forme plus couvrante qui dissimule tout le corps, ne laissant voir que le bas des jambes, souvent couvertes d'un pantalon, la femme étant sous son voile habillée d'un pantalon recouvert d'une robe tombant légèrement sous les genoux, et à l'occasion ses bras et ses mains. La burqa, quant à elle, au sens qu'on lui donne depuis la fin des années 1980, est une désignation occidentale du « voile intégral » qui ne laisse rien voir du corps de la femme, ni ses mains, ni ses pieds. Cette diversité des formes vestimentaires et des termes employés met en lumière que le concept de voile est loin d'être monolithique et univoque.
Historiquement, le hidjab a connu des périodes de larges diffusions et des périodes de dévoilement. Le dévoilement des femmes qui contestent le port du hidjab est d'ailleurs appelé al-sufûr. Des illustrations historiques, telles que des bédouines de Beer-Sheva au visage voilé en Palestine ottomane ou des miniatures du XVIe siècle montrant Fatima, la fille de Mahomet, recevant un cadeau, attestent de la présence ancienne de pratiques de voilure, mais n'en précisent pas toujours la nature exacte ni la motivation.
Le Coran et la Question du Voile : Une Absence de Prescription Explicite de Vêtements Féminins
L'analyse des textes coraniques révèle une perspective nuancée et souvent mal comprise concernant le terme « hidjab » et les prescriptions vestimentaires. Le mot « hidjab » est utilisé sept fois dans le Coran. Dans cinq de ces cas, il évoque une barrière d'ordre spirituelle, et dans aucun cas, il ne fait référence à un vêtement féminin. En effet, hidjab signifie « séparation », et dans un sens concret, il se traduit la plupart du temps par « rideau ». Il est ainsi devenu le symbole d'une séparation, même si dans le Coran, il ne signifie pas obligatoirement que ce soit entre les hommes et les femmes. Le hijab n'a pas forcément un sens physique dans le Coran mais a surtout une connotation métaphorique. Il peut désigner la séparation entre Allah et les hommes. Toujours dans le Coran, le terme hijab ne fait pas référence aux vêtements, ce qui est une distinction cruciale.
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Les versets souvent cités pour justifier le port du voile sont interprétés de manière diverse. La sourate XXIV du Coran (An-Nur), notamment les versets 30-31, est centrale dans ces discussions. On y lit : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu'elles rabattent leur [khimar] sur leur poitrine ; et qu'elles ne dévoilent leurs charmes qu'à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu'elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu'elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l'on sache ce qu'elles cachent de leurs parures. » Selon les données hagiographiques de la vie du prophète de l'islam Mahomet, cette sourate serait à dater de 626, mais des éléments y auraient été ajoutés, ce qui la rend, pour les spécialistes, composite. Richard Bell estime en particulier que le verset 30 est un ajout plus tardif. Dans les versets 30-31, le mot « voile » n'apparaît pas explicitement. Le mot traduit par « fichu » ou « voile » dans certaines éditions est le terme arabe « khoumour » (خُمُرِ, au singulier, khimar), qui peut signifier tout drap ou vêtement que portait la femme. Quant au terme rendu par « poitrine », il s'agit du terme arabe « jouyoub » (جُيُوب), que d'autres traducteurs ont rendu par échancrure, gorge, seins, ou encore décolleté. Le terme jouyoub est utilisé par le Coran au singulier jayb à propos de Moïse (27:12 ; 28:32) dans le sens de l'ouverture de la chemise. Le terme « charmes » ( زِينَة, ornement ou beauté physique, parfois traduit par agrément, atours, ornements, nudité…) a été perçu fautivement par certains juristes comme mot désignant le visage. Mehdi Azaiez précise que cette injonction ne vise que la poitrine et non les visages. Des parallèles thématiques clairs et des parallèles linguistiques apparaissent entre ce texte et le texte chrétien de la Didascalie des apôtres malgré certaines différences (la Didascalie ne s'adresse qu'aux femmes), prouvant l'existence d'« un environnement légal commun qui suggère que l'auditoire du Coran connaissait la Didascalia syriaque ».
Un autre verset souvent mentionné est le verset 53 de la sourate 33 (Al-Ahzab), où le Coran évoque une séparation avec les épouses de Mahomet : « Et si vous leur demandez (aux femmes du prophète) quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau : c'est plus pur pour vos cœurs et leurs cœurs. » Mais il s'agirait plutôt de distances et d'obstacles qui interdiraient les contacts directs des invités du prophète avec ses femmes. Cette séparation, d'abord réservée aux femmes de Mahomet, se serait ensuite postérieurement étendue aux femmes musulmanes en général. Jan M. F. Van Reeth voit cette disposition comme un possible reflet de l'attitude misogyne d'Umar. Il est également possible de voir dans l'évocation du hidjab un arrière-plan biblique, l'auteur évoquant le voile de Moïse ou le voile eschatologique. Il s'agirait alors d'un obstacle offusquant la vision de Dieu et non d'une tenue vestimentaire.
Enfin, le verset 59 de la sourate 33 est également sujet à interprétation : « Ho, le Prophète ! dis à tes épouses, et à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et exemptes de peine. » Le terme utilisé dans ce verset, djalâbib (pluriel de djilbab), « est d'origine éthiopienne et désigne un manteau et n'a donc rien d'un voile ». Ainsi, quand des éditions traduisent : « dis […] de ramener sur elles leurs voiles » ou « grands voiles », André Chouraqui préfère traduire par « dis […] de resserrer sur elles leur mante ». Pour Bahar Davary (en), le terme désigne un « vêtement extérieur ou robe ample et fluide ». Ce verset ne précise donc pas quelle(s) partie(s) du corps il faudrait cacher. Le verset 59 n'est probablement pas une prescription pour les musulmanes à se voiler. Ce verset évoque seulement les femmes de la famille de Mahomet qui rabattent un bout de leur manteau sur leur visage. Pour Asma Barlas (en), le djilbab n'a pas pour but de protéger les femmes des hommes mais était un signe distinctif dans une société pour se différencier des esclaves dans une société esclavagiste. L'ensemble de ces analyses démontre que le port du hidjab n'est jamais explicitement mentionné clairement comme une prescription religieuse dans le Coran, même si de nombreux fondamentalistes l'affirment avec insistance.
Hadiths et l'Émergence des Récits sur le Voile : Entre Tradition et Controverses
Au-delà des versets coraniques, l'étude des hadiths - les paroles, actions ou approbations de Mahomet - apporte un éclairage complémentaire sur la thématique du voile féminin. Il existe ainsi plusieurs hadiths, avec des variations, sur ce sujet, cités par des compilateurs majeurs comme al-Bukhari et Abu Dawud. Pour Mona Siddiqui (en), « les rares références à un type de voile spécifique donnent l'impression générale que les femmes adultes se couvraient dans une certaine mesure en public et que cela continuait d'être encouragé comme forme de pudeur publique après l'arrivée de l'islam ». Cette perspective suggère une évolution des pratiques et des attentes en matière de pudeur, plutôt qu'une injonction vestimentaire stricte dès l'origine.
Certaines traditions attribuées à Mahomet donnent un contexte au verset 53 de la sourate 33, souvent appelé le « Verset du Hidjab », dans lequel il est dit que le fidèle doit, dans la maison de Mahomet, s'adresser à ses femmes à travers un rideau. Elles attribuent la révélation de ce verset à une intervention d'Umar. D'après Ibn Abi Hatim et Ibn Abi Shayba (en), ce serait à la suite d'un contact physique des doigts d'Umar et d'Aisha. Pour Ibn Hanbal, cette révélation serait liée à la volonté d'Umar d'imposer à Mahomet de voiler ses femmes. Il aurait, pour cela, tenté de couvrir de honte Sawda, la seconde épouse de Mahomet. En raison de sa dimension embarrassante pour les sunnites plus tardifs, cette version sera exclue des collections canoniques, mais aura néanmoins la préférence des chiites. Pour Ibn Shabba et al-Tabarani, Umar aurait réprimandé les femmes de Mahomet en son absence, ce qui aurait fait réagir Zaynab, et par la révélation, Allah aurait pris le parti d'Umar. Ces récits sont révélateurs des débats internes et des tensions autour de l'interprétation des pratiques. Les érudits sunnites ont néanmoins été gênés par ces différents récits qui donnent une grande importance à la figure d'Omar, au détriment de Mahomet, soulignant la complexité de la formation des traditions et de leur canonisation.
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Interprétations Légales et Théologiques : La Notion de 'Awra et l'Obligation Controversée
Pendant longtemps, les légistes musulmans, s'appuyant sur le Coran et la Sunna, ont affirmé le caractère obligatoire du port du voile pour les femmes musulmanes. Ils s'appuient principalement sur la sourate 24 pour conclure à l'obligation, pour les femmes musulmanes libres et nubiles, de porter le voile. Ils se fondent sur le verset 31, qui est pourtant considéré comme « peu clair » par les islamologues et qui impose le respect de la pudeur, tant pour les hommes que pour les femmes, et sur le verset 59 de la sourate 33.
Le débat et les interprétations portent généralement sur la partie à cacher, qui relève de l'interprétation du concept coranique de 'awra, désignant les parties à dissimuler au nom de la pudeur à la vue des autres, après la puberté. La notion de pudeur étant dialectique, elle se définit objectivement ou subjectivement selon qu'il s'agisse du point de vue du/de la regardé(e) ou du/de la regardant(e). Pour les femmes nubiles, il s'agit, pour la plupart des commentateurs (hanafisme et malikisme), du corps entier à l'exception du visage et des mains, parfois des pieds. Pour d'autres écoles juridiques (shafiisme et hanbalisme), il s'agit du corps entier. Chez les hommes, la 'awra inclut généralement le bas ventre et les fesses, ou pour une autre interprétation entre le nombril et les genoux. Pour certains courants, la 'awra inclut aussi la parole des femmes qu'elles doivent cacher en public.
La plupart des légistes ont ainsi conclu à l'obligation de se voiler pour les femmes libres nubiles. Cependant, cette obligation est tempérée si elle entre en contradiction avec la participation à la vie publique. Le voile peut être interprété comme une protection pour la femme et pour l'homme contre le désir sexuel. Il peut être considéré comme un outil pour cacher les atours féminins afin de ne pas attirer le regard des hommes et les appétits charnels. Cette interprétation ne figure pourtant pas dans le Coran, qui insiste davantage sur l'exigence de modestie et l'absence de vanité dans la toilette, que sur des impératifs strictement vestimentaires. Il s'agit avant tout, dans le texte, de mettre en garde contre le « clinquant », l'« apparat » de la vie matérielle.
Ibn al-Qaṭṭân al-Fâsî (m. 628/1231), appartenant à un courant rigoriste, est un auteur qui a écrit un des traités les plus complets sur le corps et sur ce qui peut être montré ou regardé. S'appuyant sur la notion classique d'‘awra, il détermine en fonction du sexe ou de la classe sociale ce qui peut être montré. L'auteur s'intéresse aussi au regardant, qu'il soit homme ou femme. Néanmoins, pour lui et selon « une opinion très largement partagée avant et après lui », l'homme est nettement plus menacé par les passions que la femme. Si le voile est un élément qui permet de protéger l'homme de ses passions, il permet aussi de protéger la « famille patriarcale » en empêchant ce qui mènerait à la « fornication ». Ibn al-Qattan cite ainsi une parole attribuée à Mahomet selon laquelle les organes, dont les yeux, « sont susceptibles de forniquer ». En exposant cette doctrine, il s'inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs.
Il est important de noter que dans le Coran, le voile n'est pas un signe de soumission, ni à Dieu, ni aux hommes. Selon certains commentateurs, le terme désignerait dans le Coran (sourate 33 verset 53), un obstacle : rideau, paravent, voile, tenture. Dans ce contexte, le terme renverrait plus précisément à une barrière symbolique, à une frontière séparant les Hommes de Dieu, ou à une frontière séparant les croyants des non-croyants. Bien que les prescriptions vestimentaires n'occupent qu'une place très marginale dans le Coran, cet aspect est mis au premier plan par les traditionalistes qui tentent de clore le débat sur la question en affirmant que l'obligation de voilement n'est contestée par aucune source islamique et que la question ne se pose pas.
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Le Voile comme Marqueur Identitaire et Enjeu Sociopolitique
Au-delà des interprétations théologiques, le voile revêt également une dimension identitaire et sociopolitique importante, en particulier dans le cadre contemporain. Pour les femmes en Indonésie, comme ailleurs, le hidjab pourrait servir de marqueur identitaire. Dans les discussions anciennes des érudits musulmans, la question de savoir si le voile s'applique différemment entre les épouses de Mahomet ou l'intégralité des musulmanes était déjà présente, soulignant la plasticité des normes.
Dans un cadre contemporain, le port du voile peut être utilisé comme un « certificat d'islamité », valorisant un islam pur opposé à un Occident jugé permissif et décadent. Il devient un élément marqueur d'une affirmation d'une « normativité musulmane ». Ceci entretient une dynamique dans laquelle certaines femmes croyantes portent le voile et se couvrent le corps en associant cet habillement à une prescription coranique ou prophétique même si cela n'est pas explicitement écrit dans le Coran. Il est alors utilisé comme un outil de réaffirmation de leur croyance. Paradoxalement, ceci entre en contradiction avec une partie de la morale musulmane qui interdit l'ostentation religieuse. Aussi le voile se retrouve ainsi détaché du contexte plus large de l'éthique vestimentaire à laquelle il était traditionnellement rattaché, aux côtés des vêtements masculins. Ainsi, le voile peut avoir une dimension à la fois religieuse et politique, dépassant la simple question de l'observance.
Le phénomène de l'importance accordée aux codes vestimentaires de la charia, dans le cadre d'un mouvement plus large visant à réaffirmer la valeur des normes musulmanes dans un environnement considéré comme « déviant », n'est cependant pas propre à l'époque contemporaine, comme le souligne le Dictionnaire du Coran. Ainsi, à l'époque Almohade, connue pour son rigorisme moral comparable au rigorisme contemporain, la thématique des codes vestimentaires et, en particulier, du voilement, a été mise en avant. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'ouvrage de Ibn al-Qaṭṭân al-Fâsî. Des images historiques, comme le voile de femmes turques tel qu'il a été porté jusqu'à sa levée (guerre de libération), illustrent également l'évolution des pratiques et des sens associés à ces tenues.
Le voile peut également être perçu comme un rappel du rôle social et domestique attribué à la femme. En réaction à ces perceptions, un féminisme musulman critique le voile comme symbole de subjection. L'Égyptien du XIXe siècle Kasim Amin considérait ainsi le voile comme la plus « vile des servitudes ». À la fin du XIXe siècle en Égypte, des femmes, s'appuyant sur le Coran, considéraient que le voile n'était pas une prescription religieuse. Considéré par certains comme un signe d'appartenance librement consenti et par d'autres comme un outil de réclusion et d'humiliation, il soulève des questions largement débattues ou commentées pour des points de vue divergents, s'écartant de la question plus générale de l'éthique vestimentaire dont il relevait traditionnellement. Le voile comme signe de soumission des femmes n'est pas présent dans les versets coraniques liés au voile mais dépend principalement des interprétations des érudits musulmans. En effet, la question du voile a été traitée, en s'appuyant sur le Coran et sur les traditions, davantage comme un problème éthique que juridique. Des reliefs funéraires de l'Antiquité, comme celui de Habe à Palmyre, témoignent également de la présence de voiles dans des contextes non-islamiques, suggérant une dimension culturelle et sociale préexistante.