Le Mot Voile dans le Coran : Signification et Interprétations

Cet article se penche sur la signification du mot "voile" dans le Coran, en se concentrant sur les versets clés souvent utilisés pour justifier le port du voile par les femmes musulmanes. L'analyse s'éloigne des débats contemporains sur le sujet pour se concentrer sur une étude textuelle et contextuelle des versets coraniques pertinents.

Introduction

Depuis les années 1980, le voile est devenu un symbole important dans l'islam post-moderne, un mouvement de réislamisation souvent associé à des motivations politiques. Le voile est devenu un enjeu politique, les femmes étant parfois prises en otage entre différents camps. Le port du voile peut être perçu comme une expression de piété, une affirmation d'identité, une mode ou une revendication militante.

Dans l'islam, le port du voile est souvent considéré comme une obligation divine (farḍ), basée sur des versets spécifiques du Coran. Le verset 31 de la sourate 24 est fréquemment cité : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile/khumur sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris… » (S24.V31). Ce verset est souvent interprété comme une injonction faite aux femmes de se couvrir les cheveux.

Cependant, même cette traduction suggère que l'ordre est de rabattre le voile sur la poitrine, ce qui a conduit certains interprètes à ajouter des notes de bas de page pour inclure la tête et le cou. L'interprétation de ce verset est donc complexe et a évolué au fil du temps. Le plus ancien traité de droit musulman, al-muwattâ’ de l’Imam Malik, ne mentionne même pas le sujet du voile, bien qu'il aborde la question de la pudeur féminine. À cette époque, la pudeur ne passait pas nécessairement par le voile.

Analyse Littérale du Verset Référent (S24.V31)

Une approche littérale du verset 31 de la sourate 24 offre une perspective différente : « [Ô Muhammad !] Dis aux croyantes qu’elles refrènent certains regards/abṣâr et qu’elles soient chastes. Qu’elles ne montrent de leur beauté/zîna que ce qui peut en paraître et qu’elles couvrent de leurs étoffes/khumur leurs décolletés/juyûb. Qu’elles ne montrent de leur beauté/zîna qu’à leurs maris, leurs parents, leurs beaux-parents, leurs enfants, leurs beaux-enfants, leurs frères, les enfants de leurs frères et ceux de leurs sœurs, aux femmes, à leurs esclaves, aux domestiques mâles demeurés et aux jeunes enfants qui ne s’intéressent pas à la nudité des femmes. »

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Cette analyse repose sur l'examen des mots-clés tels que abṣâr, zîna, khumur et juyûb. Le verset s'inscrit dans une sourate axée sur les rapports moraux dans la société, le couple et la famille. Il comporte six recommandations adressées aux musulmans et aux musulmanes au nom de leur foi. Il est important de noter que le seul ordre direct est donné au Prophète Muhammad : « Dis/qul », ce qui suggère une recommandation plutôt qu'une obligation divine impérative. L'imposition forcée d'une telle pratique morale pourrait entraîner l'hypocrisie, ce qui n'est pas l'objectif du Coran.

Recommandations Détaillées

  1. Refréner Certains Regards (Ghaḍḍ al-abṣâr)

    La traduction standard parle de « baisser leurs regards ». Le verbe ghaḍḍa/yaghḍuḍna signifie amoindrir, retenir, descendre. Le mot abṣâr (regards) est au pluriel et déterminé par l'article partitif min (de/certains) : min abṣâri-hinna, c'est-à-dire littéralement "de leurs regards à elles". En tenant compte de la suite du verset, qui demande de maîtriser sa sexualité, ces « regards » particuliers concernent le domaine de l'impudeur, du désir, de la concupiscence. Il est donc demandé de dominer les intentions derrière ces regards, ce qui implique un travail moral sur soi.

    La traduction standard ne restitue pas le sens du texte coranique, mais plutôt un point de vue du droit islamique. Ce dernier a consacré de longs développements sur le fait de baisser le regard en présence d'une personne du sexe opposé. Le Coran, lui, met l'accent sur la maîtrise des intentions et la purification de l'âme.

  2. Être Chastes (Yaḥfaẓna furûja-hunna)

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    Cette recommandation est claire et symétrique à celle adressée aux hommes dans le verset précédent. Elle place la sexualité des femmes et des hommes sur le même niveau, contrairement à certaines conceptions islamiques qui voient la tentation uniquement du côté de la femme. Le Coran reconnaît la même responsabilité aux hommes et aux femmes en matière de maîtrise de leur sexualité.

  3. Ne Montrer de Leur Beauté (Zîna) Que Ce Qui Peut en Paraître

    Ce segment, formulé de manière euphémistique, a été un enjeu majeur pour les exégètes. La traduction standard propose : « ne montrer de leurs atours/zîna que ce qui en paraît ». Cette formulation est considérée comme un pléonasme. Les commentateurs ont interprété cette phrase comme signifiant que la femme ne peut montrer que ses habits, ou seulement ses yeux, voire son visage et ses mains.

    Cependant, il n'y a aucune logique à indiquer la limite maximale de ce qui doit être dissimulé, puis à préciser qu'il y aurait encore autre chose à ne pas montrer : « qu’elles rabattent leur voile/khumur sur leurs poitrines » ! Pour que l'interprétation classique soit juste, l'ordre des propositions devrait être inversé.

    Du point de vue lexical et sémantique, le verbe abdâ/yubdîna signifie montrer, rendre apparent, dévoiler, mais aussi dépasser la mesure. Le mot zîna a deux significations : beauté extérieure ou intérieure, ou ornements et parures. Le verbe ẓahara signifie paraître, apparaître, mettre en avant. En tenant compte du contexte de pudeur et de chasteté, la traduction littérale « qu’elles ne montrent de leur beauté que ce qui peut en paraître » est la plus cohérente.

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  4. Couvrir de Leurs Étoffes (Khumur) Leurs Décolletés (Juyûb)

    Alors que le segment précédent a été le plus exploité par les premiers exégètes, l'enjeu s'est déplacé sur ce segment, pour lequel il a semblé plus facile d'imposer l'idée du voile. La traduction standard parle de « rabattre leur voile/khumur ».

    Le verbe ḍaraba/yaḍribna est polysémique, mais peut signifier rabattre, couvrir de, recouvrir de. Le terme-clé khumur, pluriel de khimâr, est donc l'enjeu principal. Ce terme dérive de la racine khamara (couvrir, envelopper, cacher) et désigne étymologiquement tout ce qui sert à cacher. Al Isfâhânî, au Ve siècle de l’Hégire, précise que l'usage postérieur au Coran lui a donné le sens de ce qui couvre la tête des femmes.

    Tabari, au IIIe siècle, cite plusieurs avis confirmant que le terme khimâr vaut pour tout ce qui couvre le corps. Cependant, il témoigne aussi de l'opinion des exégètes qui souhaitaient que les femmes couvrent leur chevelure, faisant du khimâr ce qui couvre la tête. Pour justifier cette affirmation, de nombreux auteurs ont affirmé qu'avant le Coran, les femmes arabes portaient un khimâr dont elles laissaient pendre les deux bouts derrière elles, et que le Coran aurait ordonné de rabattre ces pans sur la poitrine.

    Cependant, il est peu probable que les femmes arabes se couvraient les cheveux mais pas la poitrine. De plus, le khimâr tel que décrit par l'Exégèse ne recouvrait pas la chevelure, mais constituait plutôt un ornement. Si le Coran avait souhaité que la chevelure soit dissimulée, il l'aurait indiqué clairement.

    Le terme « leurs khumur/khumuri-hinna » suggère qu'il s'agissait d'un vêtement connu, porté régulièrement ou occasionnellement. Cela n'indique pas sa nature exacte, mais cela est conforme aux perspectives intemporelles et universelles du Coran, qui ne peuvent être tributaires des modes vestimentaires. Khimâr peut donc être interprété comme un vêtement que les femmes utilisaient pour couvrir leurs décolletés.

Le Voile dans la Société Française

Dans la société française actuelle, le voile est perçu comme un attribut de la femme musulmane. Le rapport Stasi de 2003 classifie le voile islamique comme un « signe religieux ostensible ».

Métamorphoses du Voile Islamique et Distinctions Sociales

Patrick Haenni et Hélène Füger ont étudié les métamorphoses du voile islamique et les distinctions sociales associées. L'Encyclopédie de l'Islam définit le ḥidjāb comme tout voile placé devant un être ou un objet pour le soustraire à la vue ou l’isoler. Le port du voile marque le passage de l’enfance à la puberté, et du célibat au mariage.

Le Coran et l'Absence de Consignes Vestimentaires Strictes

Louis Blin souligne que les objurgations de la sourate 24 sont de nature sociale et non religieuse. Le Coran prend acte de l'anarchie des Bédouins en ne donnant que de vagues conseils en matière de vêtements et en admettant qu'il n'existe « nulle contrainte en din » (sourate 2, verset 256).

L'absence de consignes vestimentaires strictes dans le Coran a laissé la voie libre aux théologiens (masculins) pour sanctifier les us patriarcaux en interprétant le dogme. Nadia Kantari montre que ni la Sunna, ni l’exégèse n’édictent de règles précises en matière d’habit féminin. Elle se demande comment on est passé de vagues prescriptions coraniques visant à distinguer les musulmanes des autres femmes, à des règles à prétention universelle.

Certains théologiens considèrent que les cheveux forment une parure (zina), à couvrir donc, les oreilles et la gorge devenant aussi des éléments de séduction à dissimuler ! Rien par contre ou presque sur le voile intégral (niqab), récusé par beaucoup d’oulémas et dont l’occurrence dans l’histoire paraît erratique.

Le "Voile" Dit Islamique : Une Relecture des Concepts par Asma Lamrabet

Asma Lamrabet souligne que la question du « Hijab » est l’une des questions les plus controversées en terres d’islam et en Occident. Elle s'avère être le noyau central d’une problématique complexe où s’imbriquent des notions aussi diverses que la tradition, la modernité, la liberté, le corps des femmes, les tragédies identitaires et le défi du vivre ensemble des sociétés multiculturelles.

Elle note que le terme « Hijab » usuellement utilisé ne correspond absolument pas à ce qu’il est sensé désigné, à savoir, le foulard qui recouvre les cheveux des femmes musulmanes. Nulle part dans le texte coranique le terme de Hijab ne traduit cette signification. Le terme Hijab revient sept fois dans le texte coranique et traduit à chaque fois exactement la même signification : rideau, séparation, cloison.

Le verset qui a été le plus souvent utilisé pour prouver « l’obligation » de voiler les femmes et dans lequel on retrouve encore un fois le terme de Hijab est celui qui affirme : « Ô croyants n’entrez dans les demeures du prophète que si vous êtes invités….Quand vous demandez quelque chose aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (Hijab)… » Coran 33 ;53. Il est évident ici que ce verset a été révélé dans un but pédagogique, celui de respecter l’intimité du prophète.

Lamrabet conclut que le terme de Hijab ne correspond absolument pas à la signification qu’on lui donne actuellement et qui est celle du foulard recouvrant la tête.

Le Foulard Dont Parle le Coran (Khimar)

C’est dans un autre verset coranique que l’on retrouve le terme qui correspond dans sa signification exacte à un foulard ou écharpe : « …Dis également aux croyantes de ne laisser paraître de leurs beauté (zinatouhouna) que ce qui en paraît et de rabattre leurs écharpes (khoumourihina) sur leur poitrine (jouyoubihina) et à ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, leurs pères, leurs beaux pères, leurs fils, leurs frères, leurs neveux…. » Coran 24 ;31

Le terme de khoumourihina, pluriel de khimar, désigne le foulard ou écharpe que portaient en ce temps là les femmes dans la péninsule arabique. Le Coran invite les croyantes à rabattre les pans de leurs écharpes ou khimar sur leur poitrine afin de dissimuler la partie haute de leurs bustes.

Ibn Abass explique l’expression « ce qui en paraît » comme étant « le visage et les mains ». Une minorité des savants appartenant à l’école Hanbalite préconise que les femmes doivent se couvrir entièrement et que même les mains et le visage doivent être dissimulés, car faisant partie de ces « atours » décrits par le Coran.

Entre Hijab et Khimar : un Glissement Sémantique Fortuit ?

Lamrabet se demande pourquoi on utilise le terme de Hijab pour ce qui a été désigné par le texte coranique comme étant un Khimar ou foulard. Elle constate que cette confusion sémantique a fini par être généralisée et intériorisée.

Elle estime que l’origine de ce glissement sémantique à travers l’histoire de la production intellectuelle islamique, n’est pas innocent et n’a pas été fortuit. Les glissements sémantiques sont généralement le produit d’interprétations et de traductions incorrectes et obéissent à des impératifs d’ordre socioculturel, qui à un moment donné de l’histoire tentent de forger des concepts « sur mesure » en relation avec l’ordre politique établi.

Le Hijab : Symbole de Grâce, d'Obéissance, de Dignité et de Modestie

Le hijab est souvent présenté comme un symbole de grâce, d’obéissance, de dignité et de modestie. Les détracteurs affirment que les femmes ne portent pas le voile par choix, tandis que d'autres estiment qu'il symbolise la dévotion et la piété, et qu'il s'agit d'une question d’identité religieuse et d’expression personnelle.

Le mot Hijab vient de la racine arabe ” Hajaba “, qui signifie dissimuler ou couvrir. Le Hijab est l’exigence de couvrir ou de voiler tout le corps à l’exception du visage et des mains. Il représente un acte de foi et d’obéissance au Créateur.

Le hijab est également associé à la protection contre les avances non désirées, les tentations et les agressions sexuelles, et à la dignité et au respect de soi.

L'Influence de la Mode

Aujourd’hui, les femmes musulmanes portant le voile ont trouvé les moyens de se différencier en choisissant différents styles et combinaisons. L’industrie de la mode et les grands créateurs et les marques misent sur l’équilibre du style fashion modest. Il existe une multitude d’accessoires hijab comme les pinces, les broches, les épingles.

Argumentaires Complémentaires et Surinterprétation

La question du “voile” repose essentiellement sur la surinterprétation de S24.V31. Une première ligne concerne S24.V60 et, en l’article Le “voile” de la “femme ménopausée” selon le Coran et en Islam, nous avons montré toute la dimension subjective et partiale de ce type de démonstration. Selon cette approche subjective à peine voilée, il est aussi fréquemment soutenu, surtout par les femmes elles-mêmes, que le voile a pour fonction de distinguer, aux deux sens du terme, les musulmanes. En effet, celles-ci ne « seraient pas comme les autres », bien plus précieuses elles devraient protéger leur valeur et leur vertu par le voile, mais aussi afficher ainsi visiblement cette différence.

Le verset mis en référence est le suivant, donné ici selon la traduction standard : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles ; elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur et Miséricordieux.

Analyse Contextuelle et Sémantique de S33.V59

Globalement, la sourate 33 « Les Coalisés » traite simultanément deux thèmes de manière entrelacée, ce qui est assez typique du style de composition coranique. L’un d’eux concerne la vie privée familiale du Prophète. Cette thématique intime a comme marqueur caractéristique l’apostrophe directe « yâ ayyuhâ an-nabiyu/Ô Prophète ! »

Selon la chronologie traditionnelle des sourates, ici vraisemblable, S33 est bien antérieure à S24, respectivement 90e et 102e. Or, nous savons que S24 est en grande partie consacrée à des recommandations coraniques relevant de la morale et de la décence privées et publiques et adressées aux musulmans et aux musulmanes de manière générale. Ainsi, puisque notre verset référent, S33.V59, est antérieur à S24, il est faux de le considérer comme un complément quant au port du voile. De même, autant les recommandations quant à la morale et la décence de S24 ont une portée générale, autant tous les versets adressés au Prophète et à son entourage en S33 ont un caractère privé.

La mesure dictée par notre v59 n’a pas de portée générale relative à la tenue recommandée des musulmanes, mais était de manière très circonstanciée adressée seulement aux « épouses » et aux « filles » du Prophète ainsi qu’aux « femmes des croyants » de Médine.

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