La résilience au cœur des géants des mers : d'un naufrage traumatique à la renaissance du Maxi Banque Populaire XI

L'impact d'un accident brutal et la force d'une reconstruction mentale

Le 6 novembre 2018, la Route du Rhum bascule dans le dramatique pour l'un de ses grands favoris. Le Maxi Banque Populaire IX, un multicoque de la classe Ultim conçu dès l'origine pour voler, chavire aux alentours de 12h00 (heure française) alors qu’il naviguait à 340 milles dans le nord-est des Açores. Le navigateur de 41 ans a réussi à déclencher sa balise de détresse et est en sécurité à l'intérieur du bateau. Le Cléac'h, l'un des grands favoris de cette course transatlantique en solitaire avec son bateau volant de toute dernière génération, naviguait sur 5 m de creux avec des vents de 30-35 noeuds (55-65 km/h). Le bateau semble avoir chaviré suite à la rupture de son flotteur bâbord, selon son équipe. Cet événement brutal marque le début d'une longue phase de reconstruction, tant matérielle que psychologique.

Pour le skipper, l'accident de la Route du Rhum a été très brutal, très violent, je me suis fait peur. J'avais besoin de comprendre ce qu'il s'est passé, beaucoup de choses n'étaient pas claires. Nous avons mené un travail de fond avec l'équipe et les architectes pour analyser les causes de la casse. Nous avons fini par avoir les réponses à nos questions. J’ai aussi fait mon autocritique. Il y avait eu un précédent chavirage au large du Maroc, qui était en grande partie de ma responsabilité. En revanche, sur la Route du Rhum, j’ai fait les choses comme il le fallait, je n’étais pas fautif. C’est un fait de course comme cela arrive parfois dans les sports mécaniques. Des pilotes de Formule 1 se crashent, et pourtant ils n’arrêtent pas leur carrière. Le fait de ne pas être responsable de la casse m’a enlevé une épine du pied et m’a donné envie de revenir sur ces bateaux.

Cette transition psychologique s'est opérée sans recours à un accompagnement thérapeutique formel, mais grâce à la force du collectif et de l'entourage. On me l'a proposé, je n'en ai pas ressenti le besoin… J'ai surtout échangé avec mon équipe, mes proches. Ça m'a aidé à prendre du recul par rapport à ce que j'ai vécu. Depuis deux mois que je navigue à nouveau, j'ai l'impression de vraiment apprécier le fait d'être sur l'eau. C'est quelque chose que j'avais oublié, perdu même. Je ne suis pas passé loin de la catastrophe, je suis de nouveau opérationnel et je profite de cette chance-là. Un peu comme un pilote de Formule 1 qui se crashe et qui, au Grand Prix suivant, se dit : « Je suis toujours au volant, c'est génial.

Les minutes critiques de la survie en mer

Le chavirage d'un trimaran géant de 32 mètres de long sur 23 mètres de large plonge instantanément le marin dans un environnement hostile où chaque seconde compte. Imaginez-vous sur une autoroute, avec soudain deux roues de votre voiture qui se détachent… Ce jour-là, il y avait de la mer, du vent, j'avais réduit la vitesse et puis le flotteur est parti. En quelques secondes, tout a basculé. Dans un moment pareil, on est en mode survie. Il s'est passé 20 bonnes minutes avant que je parvienne à me mettre en sécurité dans le bateau. Durant ce laps de temps, on est dans un tourbillon, on se retrouve dans l'eau, au milieu de morceaux de carbone éparpillés, on ne sait pas comment ça va se finir, on ne sait pas si on va s'en sortir. Il y a de la peur, du stress mais pas de panique. Je savais que personne n'était encore au courant de l'accident, que personne ne viendrait m'aider et qu'il fallait que je gère ma propre survie.

Une fois que j'ai réussi à entrer dans la coque retournée par le hublot de sécurité, je me dis : Je suis en vie. Même si j'avais très mal aux côtes et que je craignais que quelque chose soit perforé. J'ai prévenu les secours, je n'avais plus qu'à attendre. L'attente qui a suivi a mis à l'épreuve la patience et la résilience du skipper. Une dizaine d'heures durant lesquelles le marin a dû composer avec l'éloignement et les conditions météo. J'étais trop loin des cotes pour envisager un hélitreuillage. Le marin a intégré la possibilité d'un accident, il est préparé à l'attente. On pense essentiellement à la façon dont on sortira lorsque le bateau de pêche arrivera. Quand tu vis le chavirage, la période d'après est déjà moins rude. J'ai mis mon radeau de survie à l'eau, je me suis mis dedans pour rejoindre le bateau de pêche… À bord, je me suis dit : Ça y est, je suis sauvé. Il faisait nuit mais je me suis rendu alors compte des dégâts sur le Maxi, j'ai compris que ce serait dur de le récupérer.

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Le retour à terre implique une confrontation nécessaire avec la réalité familiale. Marié et père de deux enfants, Armel Le Cléac'h a dû aborder l'accident de manière transparente mais rassurante. En devenant papa, je suis devenu plus responsable. Au moment de l'accident, j'ai beaucoup pensé à ma famille. En rentrant, j'ai discuté avec mes enfants, ils avaient besoin de comprendre. J'ai raconté ce qu'ils avaient besoin d'entendre. Je ne suis pas là pour dramatiser, pour faire peur. Je leur ai dit que j'allais y retourner, que j'avais eu un accident, que j'étais tombé et que je ferai tout pour ne plus que ça se reproduise. Si j'avais été responsable de l'accident, peut-être que je me serais dit ce n'est pas pour moi le Maxi. Il n'y a pas de raison de ne pas y retourner, il y a une histoire à terminer.

Du chavirage de Banque Populaire IX à la conception de Banque Populaire XI

Le Maxi Banque Populaire IX a connu une vie difficile avec deux chavirages, dont un qui a entraîné sa perte. Mi-avril, le multicoque avait déjà chaviré au large des côtes marocaines lors d'un convoyage mais ses dispositifs anti-chavirage n'étaient pas en place, ce qui avait nécessité quatre mois de travaux. Le second accident survenu lors de la Route du Rhum 2018 a été fatal à la structure. Le bras avant a cédé après un choc avec un OFNI, puis le flotteur s'est désolidarisé et donc le bateau s'est retourné. Cet événement très violent pour moi, mais aussi pour l'équipe à terre, nous a fait dire : « Plus jamais ça ! » On ne peut pas se permettre de subir une casse aussi brutale qui met la vie du skipper en danger. Il faut trouver des solutions. Des chocs avec des OFNI, il y en aura toujours mais il ne faut pas que cela engendre un naufrage. C'est pour cette raison que nous avons par exemple complètement revu la structure du bras avant.

La perte définitive du trimaran a nécessité de repenser l'avenir du programme voile de l'armateur. Après le chavirage, quand on a compris que ce ne serait pas réparable, ça a été un moment difficile. Quelque chose s'arrêtait. On a eu cette chance que Banque Populaire décide de lancer la construction d'un nouveau trimaran, mais ça prend du temps. Ce nouvel outil de travail sera plus performant que l'ancien, mais il faut accepter de faire une pause dans le programme Ultim. Pour cette nouvelle construction, l'équipe technique ne repart pas de zéro. Nous avons connu une phase de construction d'un bateau très similaire dans sa globalité en 2017. Cela nous a beaucoup servis pour ce nouveau trimaran. On sent encore davantage de maîtrise dans tous les dossiers. Je suis très content du travail qui a été accompli pour imaginer ce beau bateau. C'est le fruit d'une expérience commune entre de nombreux acteurs. La phase de construction est déjà une histoire en soi.

Deux ans et demi après son naufrage dans la Route du Rhum, Armel Le Cléac’h va renouer avec la navigation en maxi-trimaran. Fin avril, son Ultim Banque Populaire XI sera mis à l’eau. Malgré le souvenir douloureux de la perte de son ancien bateau et de la frayeur générée par l’accident, Armel se sent d’attaque. Le skipper exprime son enthousiasme face aux dernières étapes du chantier : Je ressens une forme d'impatience. Nous sommes dans la dernière ligne droite du chantier. On se rend compte du rendu du bateau, il commence à émerger dans sa globalité. C'est toujours impressionnant de voir prendre forme ces machines incroyables. On a tellement vu ce trimaran sur plans, on l'a tellement imaginé dans nos têtes… Là, il devient réel, c'est très motivant pour toute l'équipe. Nous avons hâte de tester ce nouveau bateau. Mais pas de précipitation, il reste encore du travail. Je suis serein. J'ai une grande confiance dans l'équipe et tous les acteurs de la construction.

Le retour à la victoire et la transition par les circuits Figaro et IMOCA

Pendant la construction de son Ultim, Armel Le Cléac'h a renoué avec le circuit Figaro et avec la victoire, remportant joliment la Solitaire 2020. Ce retour sur des monotypes de dix mètres a constitué une étape essentielle pour le skipper de 42 ans. Ça fait du bien de naviguer, de regagner. Ce n'était pas une grande course mais ça fait du bien au moral après ce que nous avons vécu en 2018. Le passage d'un giga-trimaran à un monocoque de taille réduite impose un changement radical de repères sensoriels et techniques. Il faut se réhabituer. Sur le Maxi, les manœuvres étant longues et le bateau allant très vite, il faut beaucoup anticiper. Un Figaro, c'est une mobylette, on tire sur la ficelle, on vire de bord en quelques secondes. Ma première Solitaire, c'était en 2000, je suis heureux d'y revenir, ça va me permettre de rester affûté.

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Cette parenthèse sportive a été le pilier de sa reconstruction mentale en vue du retour sur les grands multicoques. Bien sûr, cela m'a mis dans les meilleures conditions pour attaquer le projet Ultim. C'est essentiel de renouer avec la victoire. Dans le haut niveau le mental est prépondérant. Prendre part au circuit Figaro pendant deux ans était déjà une bonne chose en soi. C'était le meilleur circuit pour rester au plus haut niveau en solitaire pendant la construction de l'Ultim, pour me confronter, me mettre dans le dur et me reconstruire.

En parallèle, le programme intègre la transmission et le partage d'expérience. Le navigateur s'est engagé dans la préparation de la Transat Jacques-Vabre en double aux côtés de Clarisse Crémer, qu'il a accompagnée en vue de sa participation au Vendée Globe. L'objectif était de lui transmettre les clés pour boucler son tour du monde dans les meilleures conditions. Pour le reste, je vais essayer de transmettre à Clarisse, pour qu'elle termine le Vendée 2020/2021 et soit le plus haut possible au classement. On sera ensemble sur la Transat Jacques-Vabre 2020. Et on ne compte pas ramasser les bouées.

La technologie des foils et la recherche de la haute vitesse

Le Maxi Banque Populaire XI incarne la pointe de la technologie maritime contemporaine. Doté de foils, des sortes d'ailes qui lui permettent de léviter au-dessus de l'eau, le Maxi Banque Populaire XI peut atteindre la vitesse folle de 45 noeuds, soit 83 km/h ! Grâce aux deux foils situés sous les flotteurs, le bateau, une fois lancé, se soulève et ne touche presque plus l'eau : un gain de vitesse et de stabilité considérable. Ces appendices aérodynamiques transforment radicalement le comportement du voilier, offrant des sensations extrêmes.

Le contrôle de ces machines requiert une concentration de chaque instant et une ergonomie de cockpit optimisée pour le solitaire. Depuis le cokcpit, le skipper a la possibilité de contrôler plusieurs paramètres : la trajectoire du bateau, les voiles, le repérage d'obstacles… Il peut voir ce qui se passe à l'extérieur grâce à des caméras. L'équipage d'Armel Le Cléac'h l'aide à hisser les voiles. Mais pendant une course comme la Route du Rhum, le skipper est tout seul pour tout gérer à bord ! Les forces en présence et la vitesse de déplacement font de la navigation sur ces engins un exercice physique et mental hors norme.

Une préparation méthodique en double avec Kévin Escoffier

Pour la prise en main de ce nouveau géant des mers, la transition vers le solitaire se fera de manière progressive et sécurisée. Nous allons adapter le programme, il n'est pas question de commencer par du solitaire. L'idée est de monter en puissance pour me mettre dans les meilleures conditions en vue de la Route du Rhum, dans un an et demi. Durant les premières semaines, nous serons en équipage pour fiabiliser le bateau. Puis nous passerons sur des navigations en double avec Kevin Escoffier, en vue de la Transat Jacques Vabre. J'ai choisi Kevin comme co-skipper car c'est à la fois un très bon marin et un fin connaisseur de Banque Populaire XI. Il avait travaillé sur les plans du bateau avant de partir faire le Vendée Globe. Il saura déterminer les limites d'une telle machine sur laquelle il y a un vrai risque de se faire dépasser. C'est l'équipier idéal pour moi pour me préparer à la navigation en solitaire en 2022. La prise de confiance va se faire par étapes, petit à petit. C'est important après ce que j'ai vécu.

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Kévin Escoffier apporte son expertise technique acquise au fil des années au sein de la structure. C'est Armel le skipper. S'il y a des choix stratégiques à faire, ce sera à lui qu'ils reviendront. Je joue le rôle d'équipier. Mais le double, c'est du solo à deux. Chacun doit pouvoir tout faire. Il faut savoir bien communiquer pour continuer à progresser. Mais je ne suis pas inquiet. Nous sommes tous deux de vrais compétiteurs. Nous y allons pour donner le meilleur. L'analyse des risques et la gestion de la casse font partie intégrante de leur philosophie de course. Dans notre métier, nous sommes habitués à repousser nos limites. Il peut arriver de taper quelque chose dans l'eau ou de casser une pièce mécanique sous charge. Mais à quoi bon penser à une éventualité sur laquelle nous n'avons pas d'influence? Aucun marin ne songe à ce type de scénario. Sinon, il arrête tout de suite.

Le calendrier de préparation pour l'année de mise au point a été méticuleusement établi pour optimiser chaque phase de navigation : d'abord une période de prise en main et de fiabilisation du bateau jusqu'à mi-juin. Puis nous ferons une tournée en Méditerranée pour des opérations avec Banque Populaire. Ensuite, si tout va bien, nous effectuerons un aller-retour en Martinique, en équipage. Kevin sera avec nous pour toutes ces navigations. On se laisse l'opportunité de faire la Fastnet Race en août mais cela me semble optimiste. Le bateau entrera en chantier pour faire un contrôle complet. La remise à l'eau se fera fin août.

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