Introduction
La ville de Bruges, riche de son histoire médiévale et de son importance stratégique, se trouve au cœur d'un projet ambitieux initié par Napoléon Bonaparte au début du XIXe siècle. Ce projet, la construction d'un canal reliant Bruges à l'Escaut de l'Ouest, visait à renforcer la défense de l'Empire français face à la menace anglaise, tout en stimulant l'économie locale. Cet article explore l'histoire de ce canal, son contexte géopolitique, ses objectifs stratégiques, et son impact sur Bruges et les régions environnantes.
Contexte Historique et Stratégique
La Menace Anglaise et la Stratégie Napoléonienne
Après l’invasion ratée anglaise de Walcheren en 1809, Napoléon décida de creuser un canal entre Bruges et l’Escaut de l’Ouest. Ce canal devait assurer le ravitaillement des garnisons qui gardaient cet accès au port d’Anvers. L’importance de Bruges dans la stratégie de l’Empereur était immense, surtout après la bataille navale de Trafalgar : l’Empereur n’avait pas perdu l’espoir qu’un jour, la flotte française serait apte à transporter une armée d’invasion en Angleterre. Sachant que la population de son empire représentait le double de la population anglaise, il voudrait exploiter cet avantage économique et construire tant de navires que même la flotte anglaise ne pourrait pas les arrêter. Autrement dit, il voulait combattre la qualité du Royal Navy avec la quantité de la marine impériale.
Un problème se posait ; les Anglais étaient maîtres de la stratégie du hit and run : attaquer un port, le détruire et se retirer. Ils avaient frappé avec succès à Aboukir en 1799 et à Copenhague, en 1801 et 1807.
Anvers, qui se trouve à 80 kilomètres à l’intérieur du pays au bout de l’Escaut de l’Ouest, était moins vulnérable à une telle incursion. En plus, la direction du vent y était favorable pour une traversée vers la côte orientale de l’Angleterre et l’estuaire de la Tamise où se trouvaient beaucoup de criques de sorte qu’une armée pouvait facilement y débarquer. L’obstacle des White Cliffs of Dover, ces grandes falaises de Douvres, y était également absent. Enfin, Anvers était le centre du bassin de l’Escaut, et les bois et matériaux nécessaires pour les chantiers navals pouvaient aisément être transportés par ce fleuve et ses affluents. Selon l’expression légendaire, Anvers devenait « le pistolet braqué vers le cœur de l’Angleterre ».
Le port de Flessingue jouait un rôle particulier dans ce plan. L’Escaut de l’Ouest était peu profond et sinueux, de sorte que les bateaux chargés de canons, de troupes et de matériel ne pouvaient difficilement y naviguer. C’est pourquoi que lors de l’invasion, les navires devaient partir d’Anvers sans cargaison et seraient chargés au niveau du port hollandais près de la mer ouverte.
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Le Rôle de Damme et de L’Écluse
Damme, en Flandre, est bien connu comme port de la Bruges médiévale. Il se trouve au bout du Swin, un bras de mer alors artère économique de la région qui s’est ensablé à la fin du XVe siècle. En 1214, la flotte française y fut vaincue par les Anglais, de sorte que Jean Sans Terre put traverser la Manche avec ses troupes. C’était le prélude de la bataille de Bouvines. En 1340, la bataille navale de L’Écluse fut la première confrontation de la Guerre de Cent Ans. L’Écluse, Sluis en néerlandais, se trouvait aussi située sur les rives du Swin ; c’est aujourd’hui une ville frontalière hollandaise. Le canal scie la ville médiévale de Damme en deux. On remarque aussi les sept coins des anciens remparts espagnols autour de la ville.
La Construction du Canal : Un Projet Stratégique
Lors de la chute de l’Empire en avril 1814, les travaux n’étaient pas du tout achevés. Le rôle du canal était de protéger Anvers, bien que Bruges, Damme et L’Écluse soient situés à 80 kilomètres du port en question. Le canal de Damme (la ligne rouge) faisait partie d’une ligne de défense qui était formée par le canal Ostende-Plassendale-Bruges et les fortifications en Zélande (Flessingue, Veere, Zierikzee) jusqu’à Hellevoetsluis. La connexion entre Sluis et Breskens n’a jamais été faite. Le canal devrait aussi admettre à la flottille impériale de naviguer de Dunkerkque à Breskens (en face de Flessingue) par l’intérieur du pays, ainsi que bloquer la voie d’Ostende à Anvers.
Après le traité de Tilsit avec le tsar Alexandre de juillet 1807, qui laissait les mains libres à Napoléon à l’Ouest, les Anglais prirent conscience que leur pays était de nouveau en péril et songèrent à une attaque préventive contre l’île de Walcheren. S’ils pouvaient occuper cette île de façon permanente, une invasion à partir d’Anvers serait impossible. En 1808, observant que leurs forces limitées débarquées au Portugal avaient contribué à l’insurrection en Espagne, ils se mirent à espérer qu’une conquête de Walcheren aurait le même effet en Hollande, en Belgique en en Allemagne.
The Great Expedition, la Grande Expédition, comme l’opération allait être annoncée bientôt partout, commença le 30 juillet 1809. À son début, l’attaque menée avec 250 navires, 40 000 hommes et 3 000 chevaux fut un succès : la ville de Flessingue fut prise. Mais les choses tournèrent mal : beaucoup de soldats tombèrent malades, contaminés par la « fièvre de Walcheren » (dénommée Flushing sickness par les Anglais), une sorte de paludisme contre lequel les habitants de la région étaient immunisés, mais qui était très contagieuse pour des étrangers. En décembre 1809, les forces anglaises finirent par se retirer. Ils laissaient 4 175 morts à Walcheren, dont seulement 106 à cause des combats.
L’attaque anglaise avait échoué, mais les français se rendaient compte qu’ils avaient eu de la chance. Sans la fièvre de Walcheren, les Anglais auraient vraisemblablement réalisé leur projet. Pour Napoléon, l’attaque était d’autant plus frustrante parce qu’il se trouvait à Vienne dans l’été de 1809. Il avait vaincu les autrichiens à Wagram le 5-6 juillet. La défense de l’Escaut était sous la responsabilité du ministre Fouché et du maréchal Bernadotte. En mobilisant des réservistes, Fouché avait montré de quel pouvoir il disposait et ça gênait Napoléon.
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Une nouvelle invasion de l’île de Walcheren était peu probable, mais les raids du Royal Navy représentaient un danger permanent pour toute la région. « On doit supposer que, tous les ans, il peut y avoir une descente », remarqua Napoléon. L’Empereur craignait particulièrement une conquête du port d’Ostende par les anglais. De là, une armée anglaise pourrait parcourir la Flandre pour attaquer et détruire Anvers. « La place d’Ostende est de la plus haute importance ; (…) C’est la clef de la Belgique. (…) C’est la place qu’il faut défendre, parce que, si l’ennemi en était maître, il pourrait cheminer dans la Belgique ou sur Anvers. Deux forts furent construits à Ostende (dont un subsiste encore à nos jours) et, en plus, un canal devait barricader le chemin vers Anvers. La ville d’Ostende était déjà entourée de canaux, mais il restait une vide à l’Est, justement dans la direction d’Anvers. C’était une première raison pour creuser le canal entre Bruges et L’Écluse
Comme le canal de Damme, le Royal Military Canal entre Hastings et Folkestone, aurait dû bloquer la voie d’une force d’invasion vers l’intérieur du pays. Aux rives de l’Escaut de l’Ouest, 700 canons étaient installés. Il fallait des forts et beaucoup d’approvisionnements pour réaliser une telle défense massive. Or, depuis la séparation des Pays Bas espagnols et la république des Sept-Provinces-Unies (de facto au début du dix-septième siècle), la Flandre zélandaise était une région isolée, séparée de son arrière-pays naturelle par une frontière entre deux pays dont les relations étaient tendues. Il y avaient peu de chemins et comme la Flandre zélandaise devenait sous l’occupation française une région stratégique de premier ordre, le creusement de canaux - le moyen de transport par excellence - devenait urgent.
Le plan était de prolonger le canal de L’Écluse jusqu’à Breskens, juste en face de Flessingue. Le canal de Damme (la ligne rouge) faisait partie d’une ligne de défense qui était formée par le canal Ostende-Plassendale-Bruges et les fortifications en Zélande (Flessingue, Veere, Zierikzee) jusqu’à Hellevoetsluis. La connexion entre Sluis et Breskens n’a jamais été faite. Le canal devrait aussi admettre à la flottille impériale de naviguer de Dunkerkque à Breskens (en face de Flessingue) par l’intérieur du pays, ainsi que bloquer la voie d’Ostende à Anvers.
Les Objectifs du Canal
Ravitaillement des Garnisons
Ce canal devait assurer le ravitaillement des garnisons qui gardaient cet accès au port d’Anvers.
Bloquer la Voie Ostende-Anvers
Il devait bloquer aussi la voie d’Ostende à Anvers et permettre à la flottille impériale d’intervenir si la flotte anglaise attaquait Flessingue.
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Importance Économique
Cet important rôle de ravitaillement du canal établit son importance économique. Après deux cents ans, la navigation sur l’Escaut était de nouveau libre et les villes flamandes espéraient que les splendides temps du Moyen Âge reviendraient. Une liaison par un canal à l’Escaut de l’Ouest était aussi importante pour Bruges que pour Gand. Les deux villes, rivales depuis le Moyen Âge, rivalisèrent pour l’obtenir. Le 9 février 1811, lors d’une session du conseil de l’administration de l’intérieur, Napoléon prononçait un jugement de Salomon : il y aura un canal de Bruges à Breskens et un canal de Gand à Breskens, mais les travaux au premier canal auront la priorité.
Faciliter le Déplacement de Bateaux Canonniers
Outre l’occlusion d’Ostende, le ravitaillement des forts le long de l’Escaut de l’Ouest et son importance économique, le nouveau canal avait une quatrième fonction : apporter facilement des bateaux canonniers en cas d’une nouvelle attaque anglaise. Dans une lettre du 26 septembre 1809 au ministre de la marine Decrès, longtemps avant la décision formelle de creuser le canal, Napoléon pensait déjà à une défense de l’Escaut de l’Ouest par des prames, des chaloupes et des caïques : « Croyez-vous que des prames, placées sur le banc de Flessingue ou de l’île de Cadzand et entourées d’une trentaine de chaloupes et d’une dizaine de caïques, ne rendront pas impossible le passage de l’Escaut ? » et dans une lettre du 24 septembre au même ministre, il mentionnait la possibilité de creuser un canal pour faciliter l’entrée des vaisseaux de guerre dans l’Escaut de l’Ouest : ‘Qui m’empêcherait de faire un canal qui traverserait l’île de Cadzand et où des vaisseaux de guerre pourraient entrer ?’
En 1790, les suédois avaient surpris la flotte russe dans la bataille de Svenskund dans le Golfe de Botnie. Les Suédois avaient construit des prames, c’est-à-dire des bateaux plats porteurs d’un seul canon. Ces prames avaient attaqué en masse les frégates russes qui ne pouvaient pas réagir parce que les bateaux manœuvrables suédois se trouvaient en dessous du champ de tir de leurs canons. La victoire suédoise eut un grand retentissement dans le monde maritime et inspira les français. En 1805, au camp de Boulogne, la marine chercha à engager de tels bateaux dans la Manche.