L'histoire du sport français est jalonnée de figures emblématiques dont l'héritage perdure, et parmi elles, celle de Jean Taris brille d'un éclat particulier. Nageur hors pair des années 1930, son nom est aujourd'hui associé à des piscines qui honorent sa mémoire, témoignant de son impact indélébile sur la natation. Son parcours, marqué par des performances exceptionnelles et une frustration olympique tenace, a croisé celui d'un autre géant, cette fois du septième art, Jean Vigo. Ce dernier, cinéaste à l'œil acéré et au style visionnaire, a immortalisé Taris dans un court-métrage éponyme, « La Natation par Jean Taris », une œuvre qui, au-delà de son aspect didactique, se révèle être un prodige d'ironie et une exploration profonde du corps en mouvement. Ce film, bien que longtemps renié par son propre créateur, est aujourd'hui considéré comme une pièce maîtresse, annonciatrice du génie qui s'épanouira dans les chefs-d'œuvre ultérieurs de Vigo.
Jean Taris : Le Phénomène Aquatique des Années Trente
Jean Taris, né à Versailles le 6 juillet 1909, a rapidement trouvé sa vocation dans l'eau. C'est son père qui lui apprend à nager dès l’âge de huit ans. En 1924, à l'âge de quinze ans, il assiste aux exploits d'Américains venus pour les Jeux olympiques, un événement qui marque sans doute sa jeune carrière et forge son ambition. Il s'imposera rapidement comme un nageur "phénoménal dans les années 1930", reconnu comme "certainement le plus doué de sa génération en nage libre". Sa longue carrière le verra participer à pas moins de trois Jeux Olympiques, une constance et une longévité remarquables pour l'époque.
L'une de ses grandes particularités, et un fait rare, est qu'il excellait dans plusieurs distances. Dans ses années les plus fortes, notamment en 1931 et 1932, Jean Taris a possédé huit records du monde, s'illustrant dans cinq distances différentes, allant du 300 au 1500 mètres nage libre. Cette polyvalence attestait d'une capacité athlétique et d'une technique de nage exceptionnelles. Moins connu, on oublie souvent de connecter Jean Taris au sprint, mais c’est lui, encore lui, qui sera le tout premier français à nager sous la minute au 100 mètres nage libre. Son record durera quinze ans, témoignant de l'avance qu'il avait sur ses contemporains. En dehors des piscines olympiques, il s'est également distingué en remportant pas moins de quatre fois la Traversée de Paris à la nage dans la Seine, les fameuses « Boucles de Paris », une épreuve qui est un peu l’ancêtre de nos épreuves d’eau libre. Sa présence, le 3 décembre 1927 à la piscine de la Gare, dans le 13ème arrondissement de Paris, comme le montre une photographie où il apparaît à droite, illustre son statut de champion de France de natation d’alors, sujet tout désigné pour une exploration cinématographique.
L'Ombre d'un Dixième : La Frustration Olympique de Jean Taris
Malgré une carrière d'une richesse incomparable et des records mondiaux impressionnants, le parcours de Jean Taris est également empreint d'une "énorme frustration" liée aux Jeux olympiques. Il demeure le héros malheureux des Jeux olympiques de Los Angeles de 1932, où il manque d'un dixième de seconde de décrocher la médaille d'or lors de la finale du 400 mètres nage libre pour être champion olympique. C'est une mince fraction de temps qui le sépara de la consécration suprême, une déception qui marqua profondément sa carrière. Bruno Giroux, ancien professeur d’EPS et ancien entraîneur de natation, aujourd’hui auteur du roman fiction “Chlore” qui rend hommage aux gloires françaises de la natation, raconte cette histoire poignante, soulignant que "Jean Boiteux le vengera vingt ans plus tard, mais ça aurait pu être lui le presque tout premier !". L'histoire de cette frustration ne s'arrête pas là, car l’année d’avant, en 1931, lors des Championnats d’Europe dans la piscine des Tourelles, il lui avait manqué deux dixièmes pour être champion d’Europe. "L’histoire s’est donc répétée pour lui, mais contre lui", comme le rapporte Bruno Giroux, mettant en lumière le destin cruel qui l'a privé de titres majeurs par des marges infimes.
Ces revers n'ont en rien altéré la reconnaissance durable de son talent et de son apport au sport. Au contraire, cela n’a pas empêché plusieurs piscines de lui prendre son nom, signe d'une admiration et d'un respect profonds. Parmi elles, une piscine emblématique porte son nom dans le 5ème arrondissement de Paris, proche du Panthéon, ainsi que celles d’Evry-Courcouronnes et de Villeparisis. Ces infrastructures sportives perpétuent la mémoire de Jean Taris, offrant aux générations futures des lieux où pratiquer la natation sous l'égide de son souvenir.
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"La Natation par Jean Taris" : La Genèse d'un Documentaire Innovant
Le parcours sportif de Jean Taris se voit enrichi par une œuvre cinématographique qui va marquer l'histoire du cinéma : « La Natation par Jean Taris », également connu sous les titres « Jean Taris » ou « Le roi de l’eau ». Ce film de commande, d’à peine 9 minutes, réalisé par Jean Vigo en janvier 1931, est une étape cruciale dans la jeune carrière du cinéaste. Vigo lui-même, dans un entretien publié par La Libre Belgique en octobre 1933, à peine un an avant sa mort, revenait sur ses débuts : "Malade, je fis un long séjour à Nice. J’eus l’occasion de pénétrer dans les ateliers de prises de vues niçois en qualité d’assistant-opérateur. Puis ce fut mon premier film. Un documentaire : À propos de Nice." Fort de ce succès et après avoir montré des qualités à sa pellicule, Vigo se voit proposer, un soir à Paris, de réaliser un documentaire sur la natation.
Une commande émanant de Germaine Dulac, qui exerçait depuis peu ses nouvelles responsabilités de directrice de production chez Gaumont-Franco-Film-Aubert, glissant le nom de Vigo à Constantin Morskoï, directeur artistique du « Journal vivant » chargé de produire des documentaires plus ou moins pédagogiques sur l’art, les sciences, ou le sport. Malgré son ignorance totale de ce sport, Jean Vigo effectua en vingt-quatre heures un découpage qui fut accepté, illustrant déjà son audace et sa rapidité d'exécution. Il ne lui restait plus qu’à enregistrer les mouvements exécutés par le champion Jean Taris dans une piscine à hublots.
Le lieu de tournage fut la piscine du Sporting, rue de l’Elysée, réputée pour ses hublots qui permettaient de voir évoluer les nageurs et offriraient de nombreuses possibilités de vues sous-marines. Le tournage, bien que devant officiellement durer seulement trois jours, fut prolongé sur une semaine en raison de problèmes techniques liés à l’enregistrement sonore, aux éclairages, et surtout, à l’exigence de Vigo. Pour ce projet, Boris Kaufman, son excellent cameraman de « À propos de Nice », n'était pas de la partie. L’équipe réduite était formée d’un assistant, Ary Sadoul, rencontré grâce à Francis Jourdain, et de deux opérateurs, G.Lafont et Lucas. Jean Taris se soumit sans broncher à d’innombrables séances de prises de vues, incluant plongeons et longueurs. Il s’entendait bien avec Vigo, même s’il trouvait le temps un peu long et la maniaquerie du jeune réalisateur un peu exagérée. Vigo, quant à lui, le trouvait "d’une extrême obligeance".
Le film était sonore, une première pour Vigo, ajoutant une couche de complexité technique. Le tournage achevé, Vigo travailla durant une quinzaine de jours à son montage. Cependant, des difficultés surgirent. Selon le témoignage de Constantin Morskoï en 1974, Vigo lui aurait présenté une première bande d’à peine 80 mètres sur les 300 attendus. Morskoï décrivit cette première version comme un "joyau", mais elle était loin de la commande en termes de longueur. Afin d’achever le travail, Vigo accepta l’aide de Jean Arroy, un réalisateur expérimenté de courts-métrages qui avait notamment travaillé sur le « Napoléon » d’Abel Gance. Bien que les rapports entre les deux hommes ne soient pas précisément connus, le film fut finalement livré avec une durée correcte et assez conforme à son découpage initial. Pourtant, les commanditaires se montrèrent peu satisfaits du résultat.
Trois semaines après la réalisation de ce qui devait constituer le premier volume d’une série sur le sport, et resterait finalement prototype sans suite, Vigo le reniait déjà. Malgré le soin qu’il prit à sa réalisation, Vigo détesta bientôt ce court-métrage qu’il jugea "infamant, une verrue sur son œuvre". Son jeune enthousiasme ne supportait guère les compromissions, les regards extérieurs sur son travail, et sa presque mise sous tutelle lors du montage. Les seuls points positifs qu'il en retira étaient d'ordre technique : il avait pu expérimenter le sonore, et avait usé habilement des ralentis, accélérés, et surimpressions, des techniques qu'il affinerait par la suite.
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Entre Didactisme et Poésie : L'Esthétique Singulière du Film de Vigo
Bien que Vigo ait pu considérer « La Natation par Jean Taris » comme un "travail alimentaire, venu à temps pour permettre au couple de survivre", l'œuvre est aujourd'hui regardée a posteriori avec une admiration certaine, y trouvant dans quelques rares plans un ton, l’humour propre à Vigo et partout son amour de l’eau et du corps. S’il est en partie un cours de natation instructif, « La Natation par Jean Taris » vaut surtout pour son désir de filmer un corps, et pas n’importe lequel, celui d’un nageur en exercice. Ce court-métrage, s'il a évidemment vieilli - avec une musique jugée "bof", une voix-off de qualité moyenne et un côté documentaire peu reluisant -, n'est pas pour autant ridicule. Au contraire, les images sont d'une beauté, d'une poésie proprement magnifiques, tournées de façon visionnaire, tout bonnement exceptionnelle. Le montage est génial, et l'eau y est vue comme un berceau de la vie.
Le traitement que Vigo réserve à l’insu sans doute de son sujet, le champion de France de natation d’alors, tient du prodige d’ironie non méchante : le spectateur saura tout de la nage en piscine, et à la fois rien, bien sûr. Cette dualité se manifeste par un humour presque une insolence qui sied bien à Vigo, une manière de dynamiter son sujet. Certes, c’est un immense champion qui va nous donner la leçon, et la voix-off affirme : "L’eau est son domaine comme celui du poisson." Mais elle ajoute aussitôt avec une touche d'impertinence : "Sans doute quelques mouvements à connaître : mais il suffit de se mettre à l’eau. On n’apprend pas à nager en chambre." Et l’image illustre cette désacralisation en montrant un gros bonhomme s’agitant dans l’eau avec une bouée canard ou plutôt cheval. Puis, sur un tabouret, à plat ventre, une femme fait les mouvements de la brasse, avec au pied du tabouret une bouée sur laquelle est inscrit : « Au-secours », tandis qu’on entend la voix décomposer les mouvements de façon militaire : « un, deux, trois, quatre ».
Cette distance avec le sujet ne s'arrête pas là. Le presque premier son qu’utilise Vigo dans sa carrière de cinéaste est la musique de "Maman les petits bateaux" suivie des paroles du premier couplet, que l'on a attribué à Satie. On se doute bien qu’une telle désacralisation et une telle distance avec son sujet n’ont pas eu l’heur de plaire aux producteurs. Pourtant, Taris a l’air de s’amuser, il est dans l’eau, ça lui suffit, et on penserait presque que ça suffit aussi à Vigo tant il prend plaisir à détailler les mouvements de jambes, de bras, les éclaboussures, les gerbes d’eau. Le film est une variation des espaces qui permet de créer des ruptures au milieu d’une continuité (le fait de nager) et de façon plus large une certaine forme d'expression cinématographique. Filmé en partie sous l’eau, la photographie NB est particulièrement belle. Comme dans « À propos de Nice », le montage de Vigo est résolument moderne, avec ses ralentis et ses retours en arrière. Jean Vigo exploite donc son axe didactique, qui, s'il explicite le fonctionnement de chaque nage, permet aussi de filmer le corps de Taris avec une proximité et une grâce rares. Le corps du nageur devient un véritable objet de fascination, de par sa répétition mécanique, qui conserve une beauté identique à chaque mouvement.
Est-ce l’homme le sujet ou l’élément liquide ? Cette question demeure en suspens. On écoute la voix neutre, presque impersonnelle, nous expliquer le crawl, tandis qu’au ralenti l’eau se saisit du nageur, et les jambes battantes sont filmées pour le plaisir de voir des bulles se former. Le commentaire, dit par Taris lui-même, bêtement didactique et terre à terre, semble comme déconnecté de l’image, créant un décalage voulu par le réalisateur. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce film : le voir et le revoir éloigne chaque fois davantage de l’œuvre commanditée, et dessine en creux l’image d’un Vigo qui sera bientôt celui de « Zéro de conduite » et de « L’Atalante », qui se souviendra de l’impertinence, mais aussi des vertus de l’eau devenue texture même de l’image. Aujourd’hui, « La Natation par Jean Taris » résume ce que devrait être tout court-métrage documentaire : intéressant sur le fond et sur la forme, sans déconner, n’importe qui veut s’initier au crawl devrait préalablement regarder ce film.
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