Analyse et prévention des risques en kitesurf : Comprendre pour mieux naviguer

Le kitesurf est un sport extrême en plein essor qui a su séduire, devenant un sport de plus en plus populaire, comptant chaque année de plus en plus de pratiquants et augmentant naturellement les risques sur l’eau. Dès l’après-guerre, on peut retrouver divers documents qui évoquent l’utilisation d’un cerf-volant de traction sur l’eau. On retrouve notamment dans les archives de la Nasa et de la marine américaine des études sur des ailes de cerf-volant permettant aux naufragés ou aux astronautes de se déplacer dans des embarcations de secours gonflables. Dans les années 1975, au moment du premier choc pétrolier, plusieurs compagnies, notamment pétrolières, relancent des études afin de diminuer la consommation de leurs bateaux. Ainsi, John Bridge dépose un brevet pour un spinnaker aérien le 7 mai 1979, Dieter Strasilla pour une voile de traction commandée le 16 août 1975 ou British Petroleum pour une voile sustentée marine le 21 mai 1981. En parallèle, la firme Zodiac, spécialisée alors dans le matériel de sécurité et de secours d’aviation, reprend les études de la Nasa. En 1992, Laurent Ness (champion de France 1997 de char à cerf-volant) se fait tracter par un cerf-volant delta sur une planche de funboard à La Grande-Motte. Les Legaignoux créent la société Wipika en 1993 pour commercialiser un petit bateau gonflable accompagné d’une aile de traction. Ils l’arrêtent en 1995, mais Manu Bertin teste leurs voiles à Maui avec Laird Hamilton. En février 1997, il fait la une de Wind Magazine, magazine de planche à voile, sur les vagues de Hawaï. Raphaël Salles, véliplanchiste, crée la société française F-ONE en 1994 au départ pour commercialiser la planche à voile puis pour développer des planches directionnelles inspirées du funboard, avec la mise au point par Laurent Ness qui développe du matériel de char à voile. Dans le même temps que Damien Richard, Franz Olry développe des planches twin-tip. Les Legaignoux lancent Wipika en juin 1997 pour commercialiser des barres de traction et ailes produites par NeilPryde en France, fabrication transférée en 1998 chez Lam Sails, fabricant de parapente en Chine.

La discipline, encore peu répandue en 1998, a rapidement évolué. Dès 1995, la Fédération française de vol libre (FFVL), qui a été créée pour développer le deltaplane puis le parapente, accepte d’envisager de prendre la délégation du ministère des Sports pour développer le cerf-volant, puis un groupe de pratiquants passionnés demandera à la Fédération de voile (FFV) (qui refusera) et à la FFVL d’accepter cette nouvelle discipline. La FFVL accepte et elle crée la formation de moniteurs dès 1997 dans les trois disciplines (terre, neige, eau), utilisant l’École nationale de voile (ENV). Lors du développement de 2000 à 2003, quelques accidents graves (tétraplégies) et mortels incitent la FFVL à demander la qualification de sport à risque en environnement spécifique. Il est identifié dès cette époque un problème d’impossibilité à larguer les ailes lors des situations de tractions excessives et des instabilités des ailes dans certaines configurations. La FFVL initie une norme française pour les sécurités publiée par l’Afnor en 2005 : un largueur de barre qui neutralise (ou du moins réduit) la traction de l’aile puis un second largueur de voile en cas extrême. En 1998 apparaissent les premiers systèmes de largage permettant au kitesurfer de se désolidariser d’une aile située à 20-25 m de lui, système bien utile quand les choses tournent mal. Une autre amélioration apparaît en 2004-2005 : le depower. Cette ligne centrale permet de réguler l’assiette du kite dans les airs, donc la puissance du moteur. On comprend dès lors que toute étude publiée avant 2006 est à considérer avec prudence (il faut laisser le temps aux kitesurfers de s’équiper d’un nouveau matériel plus sûr, mais coûteux).

Épidémiologie et réalité des traumatismes

Le kitesurf est considéré comme un sport extrême du fait de la possibilité de lésions importantes, voire mortelles, durant sa pratique. Les études épidémiologiques sont peu nombreuses et souvent difficiles à comparer. L’incidence des lésions est définie par le nombre de lésions survenues au décours de la pratique rapporté au nombre d’heures de navigation, fixé à 1 000 heures. En général, sur une pratique de loisir, il est rapporté 5,9 à 7 lésions pour 1 000 heures de pratique. Toutefois, dans l’étude rétrospective de Wegner et Wegener, une incidence bien plus élevée de lésion est rapportée. Ceux-ci rapportent 31 lésions/1 000 h chez le grand débutant, et 19,6 lésions/1 000 h chez le débrouillé, contre seulement 6,1 lésions/1 000 h chez le pratiquant expert. Certaines études publient des chiffres impressionnants, comme cette étude menée par questionnaire sur le web retrouvant 105 lésions/1 000 h, mais qui prend en compte tous types de lésions y compris les excoriations cutanées. Une étude rétrospective récente menée par Baumbach sur 202 kitesurfers retrouve une incidence de lésion de 18,5/1 000 h de pratique, avec un net sur-risque féminin (41,7/ 1 000 h). Là aussi, coupures et simples hématomes sont répertoriés. Si l’on élimine cette traumatologie très bénigne, les auteurs rapportent 10,6 lésions/ 1 000 h, mais avec là encore un sur-risque féminin (21,2/1 000 h versus 9,6/1 000 h). Seuls 9,5 % des kitesurfers interviewés ont consulté un médecin suite au traumatisme, mais, dans 80 % des cas, la prise en charge a été chirurgicale (fracture de cheville, entorse du ligament collatéral latéral au genou, fracture ouverte du tibia, lésion du complexe triangulaire au poignet, fracture de clavicule,…).

L’étude de Turpin réalisée durant une étape de la Coupe du monde chez les compétiteurs élite retrouve un risque plus marqué en course racing (68 %) plutôt qu’en freestyle (32 %). L’étude de Nickel rapporte 124 lésions chez 235 sportifs sur une période de 6 mois. Un accident fatal est retrouvé (polytraumatisme : 0,8 % soit 0,05/1 000 h) et 11 lésions sévères (3 % soit 0,2/1 000 h). Les diverses études retrouvent une prédominance des lésions des membres inférieurs (45-70 %). Les membres supérieurs représentent le deuxième site lésionnel (16-22 %) suivis par le tronc (4-15 %) et la tête (2-34 %). Les entorses (18-40 %), contusions (13-34 %), dermabrasions (18-28 %), lésions musculo-tendineuses (17- 18 %) et plaies (17-18 %) sont le plus souvent rencontrées. Parmi les lésions chroniques, les lombalgies ou les tendinopathies du genou sont fréquentes. Les fractures de fatigue costales sont rapportées par Kristen, et touchent les 7e, 8e et 9e côtes.

Mécanismes des accidents et facteurs de risque

L'accidentologie en kitesurf est surtout liée à des erreurs humaines : personnes négligentes des règles de sécurité, cela peut aussi être lié à l’aérologie mais aussi des avaries de matériel dans de moindres mesures. Le non largage de l’aile est très souvent rapporté. Ce paramètre est retrouvé chez 69 % des blessés. Dans d’autres études, les accidents semblent surtout fréquents en réception de saut, de figure ou de transition. Concernant les facteurs associés de façon indépendante au risque traumatique, Baumbach retrouve un surrisque des pratiquants mesurant plus de 170 cm, ou pesant moins de 60 kg. Les pratiquants en mer sont plus exposés que les pratiquants en lac. De même, les plus expérimentés (plus de 200 h de pratique) ou qui pratiquent durant plus de 2 h sont surexposés. L’usage d’un leash de planche expose aussi à un risque traumatique, alors que les kite avec une cinquième ligne semblent être protecteurs. Les ailes à caisson étaient plus souvent impliquées dans des accidents que les ailes gonflables.

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Les accidents de kitesurf peuvent générer tout type de traumatologie, de l’entorse bénigne au polytraumatisme. Liés à la rencontre d’un impact à haute vitesse, ils sont toujours graves d’autant que les protections actuelles ne sont pas adaptées à ce genre de choc. La fracture des côtes dans la grande majorité des cas est due à des chutes à grandes vitesses et / ou de réceptions de sauts. En fonction de la violence du choc, il n’est pas rare de trouver plusieurs fractures, soit sur la même côte, ou alors des fractures étagées sur plusieurs côtes. Subluxation et luxation d’épaule, plus rarement la clavicule. Des ruptures tendineuses de biceps ne sont pas rares. En général l’accidenté du rachis entre dans le cadre d’un polytraumatisme par haute vitesse sur un obstacle. Ces traumatismes sont toujours sévères. Ils exposent à des risques vitaux et neurologiques fréquents (paraplégie, tétraplégie). Les fractures du fémur sont rares et toujours liées à des polytraumatismes. Elles sont potentiellement dangereuses par le volume hémorragique interne surtout en cas de survenue sur un spot isolé. Les lésions les plus fréquentes de la cuisse sont les coupures d’aileron comme en surf ou en funboard. Les fractures tibia / péroné sont classiques et sans particularité. Les fractures de cheville, malléolaires externes le plus souvent ou bi malléolaires, sont dues soit à un traumatisme suite à la rencontre d’un obstacle, soit le plus souvent par la rotation de la planche lors d’un saut, associé au déchaussage d’un seul des pieds.

Le cas de la plage de Wissant illustre la dangerosité des obstacles fixes : le 27 mai, une femme de 45 ans, de nationalité allemande, s’est blessée alors qu’elle pratiquait le kitesurf. Selon les éléments communiqués par le service départemental d’incendie et de secours du Pas-de-Calais, la femme a perdu le contrôle de sa voile. Le vent l’a ramenée vers la plage, et elle a heurté un piquet à moule. Une fracture du fémur est suspectée. Ce type d'événement rappelle que les faibles marges de sécurité sont un facteur déterminant présent pour la grande majorité des accidents. L’accidenté du rachis, ou les cas d'envol incontrôlé, montrent que l’on est tous confronté à ces risques plus ou moins prévisibles, qu'on soit débutant ou expert.

Cadre juridique et responsabilités

Contrairement aux accidents de la route qui relèvent de la loi Badinter de 1985, les accidents de kitesurf sont soumis au droit commun de la responsabilité civile (articles 1240 et suivants du Code civil). Lorsque deux kitesurfeurs entrent en collision, le tribunal recherche qui avait la garde matérielle et intellectuelle de l’aile au moment du choc. Celui qui naviguait en amont du vent, ou qui n’a pas respecté les règles de priorité sur l’eau (RIPAM), engage sa responsabilité de plein droit. La victime n’a pas à prouver une faute ; elle doit simplement établir le rôle causal de l’aile adverse. Le kitesurfeur peut heurter une personne dans l’eau ou sur le sable lors d’un atterrissage manqué ou d’un envol. Les juges l’assimilent au conducteur d’un engin dont il doit garder la maîtrise, même en cas de rafale soudaine. L’argument de la force majeure climatique est rarement retenu si le pratiquant avait connaissance des prévisions météo défavorables.

De nombreux accidents surviennent lors de stages ou de cours dans des écoles affiliées à la Fédération Française de Vol Libre (FFVL). Si un stagiaire est envoyé sur l’eau par vent fort sans en avoir les capacités, la faute du moniteur est caractérisée. L’école devra répondre entièrement des dommages. Un élève qui s’envole parce qu’on ne lui a pas correctement enseigné à activer le largueur de sécurité constitue un cas d’école de manquement à l’obligation de formation. La jurisprudence a reconnu la responsabilité d’écoles dont les instructeurs n’avaient pas suffisamment démontré la procédure d’urgence. Si le leash se rompt, si le largueur est défaillant ou si l’aile présente un défaut de fabrication, la responsabilité du fabricant peut être engagée (loi du 19 mai 1998 sur les produits défectueux). Pour le loueur, c’est son obligation de remettre un matériel en parfait état qui est en cause.

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