Les années 1980 ont marqué une période d'effervescence et d'innovation dans l'industrie nautique française, voyant émerger une nouvelle génération de voiliers typés "course-croisière". Ces bateaux, conçus pour offrir un compromis séduisant entre performances en régate et confort en croisière, ont rapidement conquis le cœur des navigateurs. Au sein de cette dynamique, le Jouet 920, dessiné par l'architecte Daniel Tortarolo et construit par le chantier Yachting France, se distingue comme un représentant notable de cette ère. Bien qu'il n'ait pas toujours connu le succès commercial de certains de ses concurrents, ce voilier reste, selon l'avis de nombreux passionnés, trop sous-estimé et conserve une place d'honneur parmi les embarcations emblématiques des années 1980. Sa version dériveur lesté, en particulier, incarne une polyvalence recherchée, offrant des capacités de navigation en eaux peu profondes sans compromettre ses aptitudes marines.
La Naissance d'un Half-Tonner : Conception et Production
Le Jouet 920 est l'un des grands succès du chantier Yachting France, autrefois connu sous le nom de Jouët. Ce voilier typé course-croisière, classé dans la catégorie des half-tonners, est le fruit du travail de l'architecte naval Daniel Tortarolo. Sa carène a été spécialement dessinée pour concourir dans les régates de l'époque, reflétant une tendance où les voiliers de série étaient souvent inspirés de prototypes de course. Le Jouet 920 a été officiellement lancé en 1979 et sa production s'est poursuivie jusqu'en 1984.
La construction du voilier a été réalisée en polyester renforcé de fibre de verre, une méthode courante et éprouvée pour garantir robustesse et durabilité. La coque est monolithique, tandis que le pont est conçu en sandwich balsa, un choix qui allie légèreté et rigidité. À l'époque de sa sortie, le Jouet 920 se positionnait comme un concurrent sérieux face à d'autres voiliers de taille similaire, très prisés sur le marché. Parmi eux figuraient des modèles reconnus tels que le First 30 de Bénéteau, le Rush, le Gib’Sea 312, et le Dufour 2800, démontrant l'ambition du chantier et la qualité de la conception de Tortarolo. La littérature disponible sur ce bateau est souvent jugée assez sommaire, et certains propriétaires estiment que des articles anciens, notamment sur la version 7/8 avec bastaques, n'étaient pas flatteurs, ce qui pourrait s'expliquer par un temps insuffisant accordé à la mise au point du bateau avant les essais.
Une Architecture Marine au Service de la Polyvalence : Le Dériveur Lesté
L'une des caractéristiques distinctives du Jouet 920 est sa disponibilité en différentes versions concernant les appendices. Le voilier est équipé d'une quille fixe ou, dans sa configuration qui nous intéresse particulièrement, d'une dérive lestée. La version dériveur lesté utilise une dérive pivotante, habilement logée dans une courte quille. Cette conception offre l'avantage significatif d'un petit tirant d'eau, rendant le bateau accessible à des mouillages et des zones de navigation moins profondes, tout en conservant une capacité appréciable à remonter au vent, un critère essentiel pour tout voilier de croisière-course. Le Jouet 920 est également disponible en version grand tirant d'eau (GTE), permettant des comparaisons entre les différentes configurations.
Le Jouet 920 est réputé pour ses excellentes qualités marines. Sa conception, conforme à la jauge I.O.R., lui confère une bonne stabilité et une raideur à la toile appréciable. Le ratio lest/poids atteint 36% pour la version quillard, contribuant à cette stabilité essentielle. Cependant, il est important de noter que ce rapport est celui de la version quillard et que le comportement des versions dériveur lesté peut varier. Malgré la perception générale selon laquelle une configuration de lest de type dériveur lesté peut être particulièrement pénalisante sous voiles, le Jouet 920 dériveur lesté démontre que ce n'est pas nécessairement le cas lorsque le design est bien pensé et optimisé. Les propriétaires du Jouet 920 apprécient généralement la robustesse et la fiabilité du voilier, soulignant sa capacité à bien se comporter en mer, même dans des conditions difficiles.
Lire aussi: Jouets de piscine : assurer la sécurité de vos enfants
Performances et Sensations à la Barre : Un Caractère Marin Prononcé
En navigation, le Jouet 920 dériveur lesté se révèle être un voilier étonnamment capable. Contrairement à certaines attentes, exprimées par des passionnés de régates qui s'attendaient à un "vrai sabot" au vu de certains commentaires, le bateau surprend agréablement par ses performances. Un réglage du mât très sensible est essentiel pour en tirer le meilleur parti ; il convient notamment de lui appliquer une quête de quelques degrés et de cintrer le mât avec le bas étai, une modification qui "change tout" selon les navigateurs expérimentés. Cette sensibilité au réglage indique une conception fine, capable de répondre aux ajustements pour optimiser la voilure.
Une version du Jouet 920 est dotée d'un mât 50 cm plus haut, une caractéristique qui se ressent sur l'eau où le bateau est plus évolutif dans les petits airs. Le premier ris peut être pris vers 12-13 nœuds de vent, et avec une trinquette sur étai largable, le bateau peut étaler des vents de 25 nœuds sans difficulté particulière. Bien que le bateau reste performant dans ces conditions, celles-ci ne sont certainement pas les plus agréables. Pour la croisière, ce bateau prend vraiment tout son sens grâce à son tirant d'eau d'un mètre qui ouvre l'accès à de nombreux ports et mouillages. Les propriétaires témoignent d'un bilan général très positif, considérant ce bateau comme un compromis intéressant entre performance et accessibilité.
Confort et Aménagements Intérieurs : L'Art de l'Espace
L'intérieur du Jouet 920 est un point où il se distingue véritablement de ses concurrents de l'époque. Le voilier propose une vraie cabine arrière, une caractéristique appréciée pour l'intimité et le confort, ainsi qu'un lit breton à l'avant. Cette configuration astucieuse permet de donner une impression d'espace remarquable. Le Jouet 920 dispose de deux cabines et peut accueillir jusqu'à six personnes grâce à ses six couchages bien agencés.
La hauteur sous barrot maximale de 1,85 mètre dans la cabine principale est un atout majeur, permettant de se tenir debout confortablement, ce qui est loin d'être anodin sur un voilier de cette taille. Le voilier est également équipé d'une cuisine fonctionnelle, comprenant un évier, un four et des feux gaz, essentiels pour la vie à bord en croisière. Une salle d'eau complète avec lavabo et WC marin ajoute au confort des passagers. Ces aménagements intérieurs, dont la convivialité est souvent mentionnée par les propriétaires, permettent d'accueillir confortablement plusieurs personnes à bord, faisant du Jouet 920 un excellent choix pour la croisière familiale ou entre amis.
Le Marché des Voiliers de Neuf Mètres au Début des Années 1980 : Le Contexte du Feeling 920
Le début des années 1980 a été un moment clé pour l'industrie nautique française, marqué par l'émergence de nouveaux designs et l'intensification de la concurrence sur le segment des voiliers de neuf mètres. C'est dans ce contexte que le Feeling 920, un autre "half-tonner" audacieux, a fait son apparition. Présenté au salon de Paris, sous la voûte du CNIT, en janvier 1982, le Feeling 920 portait la signature du génial Philippe Harlé et promettait beaucoup. Selon Voiles et Voiliers (numéro 132, février 1982), "nous étions tous impatients de le rencontrer, ce Feeling 920, l’audacieux trublion venu chercher sa place dans la meute des half-tonners et autres neuf mètres."
Lire aussi: Aventures sous-marines avec ce jouet
Ce lancement était d'autant plus remarquable que le chantier Kirié, son constructeur, ne produisait jusqu'alors que des voiliers mixtes, souvent appelés "fifties", caractérisés par des coques très ventrues, des performances sous voiles modestes et une esthétique jugée "pesante". L'arrivée simultanée des Feeling 720 (conçu par Joubert-Nivelt) et 920 (par Harlé) au salon a marqué un tournant, le constructeur sablais proposant pour la première fois de "vrais voiliers" répondant à l'appellation alors en vogue de "course-croisière", et ce avec un succès de design équivalent pour les deux modèles. L'appellation "Feeling", très anglo-saxonne, s'inscrivait dans une période où les grands chantiers français commençaient à exporter massivement vers les États-Unis, un marché qui allait devenir essentiel pour l'industrie nautique hexagonale.
L'expérience de navigation à bord de ces voiliers de l'époque, comme un Feeling 920 dériveur lesté de 1985 nommé "Saga", offre un aperçu des qualités recherchées. "Saga", retrouvé sur son corps-mort dans le mouillage bucolique et paisible de Paluden, au fond de l’aber Wrac’h, témoigne du soin méticuleux apporté par son propriétaire, Vincent Verbeque. Le gréement dormant a été remplacé il y a deux ans, le moteur 19 chevaux est presque neuf (un Volvo D1-20 de 2020), et le bateau en est à son troisième jeu de voiles depuis 2001, date d'acquisition par Vincent. À la barre, on découvre un bateau extrêmement vivant, "nettement ardent" - une caractéristique des plans Harlé - mais "juste comme il faut". L’aisance et la vivacité de ce Feeling, sa bonne volonté à accélérer dans les risées, en bref, son caractère "gouleyant", sont remarquables. Plus de quarante ans après son lancement, le 920 n’a toujours pas grand-chose à envier à des productions plus récentes, malgré le fait d'être un dériveur lesté, une configuration souvent considérée comme pénalisante sous voiles. Cette vivacité et cette ardence, principes cardinaux de Harlé, ne l'empêchent nullement d'avancer efficacement.
Données Techniques Approfondies du Jouët 920 Dériveur Lesté
Voici les caractéristiques techniques détaillées du Jouët 920 dans sa version dériveur lesté, offrant une vue d'ensemble précise de ce voilier :
Caractéristiques générales du Jouët 920* Modèle : Jouët 920
- Version : Dériveur lesté
- Type de coque : Monocoque
- Catégorie : Voilier de croisière
- Chantier naval : Yachting France (France)
- Architecte naval : Daniel Tortarolo (France)
- Pays : France
- Construction : Polyester et fibres de verre (GRP) ; Coque : Monolithique fibres de verre polyester ; Pont : Sandwich balsa fibres de verre polyester
- Nombre d'exemplaires produits : Environ 200
- Année de lancement : 1979
- Année de fin de production : 1984
- Type d'appendices : Dériveur : dérive pivotante dans le lest
- Barre : Une barre franche
- Safran : Simple safran semi-suspendu
- Insubmersible : Non
- Transportable : Non
- Catégorie de navigation (France) : 2
Dimensions principales du Jouët 920* Longueur de coque : 9.27 m (30’ 5”)
- Longueur à la flottaison : 7.25 m (23’ 10”)
- Bau (largeur) : 3.12 m (10’ 2”)
- Bau (largeur) à la flottaison : 2.62 m (8’ 7”)
- Tirant d'eau : 1.75 m (5’ 8”) (en position basse)
- Tirant d'eau appendices relevés : 1 m (3’ 4”)
- Tirant d'air depuis DWL : 11.15 m (36’ 7”)
- Franc-bord avant : 1.03 m (3’ 5”)
- Franc-bord milieu : 0.97 m (3’ 2”)
- Déplacement lège (masse à vide) : 3020 kg (6658 livres)
- Déplacement pleine charge (masse maximum - MLDC) : 3700 kg (8157 livres)
- Masse lest : 1100 kg (2425 livres)
- Type de lest : Fonte
- Jauge : 9.00 Tx
Gréement et voilure du Jouët 920* Surface de voile au près : 50.04 m² (539 pied²)
- Surface de voile au portant : 85.14 m² (916 pied²)
- Surface de grand voile : 18.14 m² (195 pied²)
- Surface du génois : 31.9 m² (343 pied²)
- Surface du foc : 18.1 m² (195 pied²)
- Surface du spi symétrique : 67 m² (721 pied²)
- P i (Mesure du guindant de la grand voile) : 9.35 m (30’ 8”)
- E i (Mesure de la bordure de la grand voile) : 3.2 m (10’ 6”)
- Type de gréement : Sloop Marconi en tête
- Position du mât : Mât posé sur le pont
- Mât rotatif : Non
- Nombres d'étage(s) de barres de flèche : 1
- Angle des barres de flèche : 0 °
- Matériaux du gréement : Mât et bôme en aluminium
- Gréement dormant : Monotoron 1x19 continu
Performances du Jouët 920* Rating HN (Handicap National) : 15.0 (Ce jauge empirique, utilisé en France, permet aux monocoques de tailles et de conceptions diverses de courir ensemble équitablement, particulièrement en croisière et course-croisière.)
- Surface de voile au près / déplacement : 23.95 m²/T (258 pied²/T) (Un rapport supérieur à 25 indique un voilier rapide.)
- Surface de voile au portant / déplacement : 40.75 m²/T (439 pied²/T)
- Rapport Déplacement Longueur (DLR) : 224 (Un DLR inférieur à 180 indique un voilier léger ; supérieur à 300, un voilier lourd.)
- Rapport de lest : 36 % (Indicateur de stabilité ; une valeur plus élevée correspond généralement à une plus grande stabilité, mais dépend aussi des formes de coque et de la position du centre de gravité.)
- Surface mouillée : 18.53 m² (199 pied²)
- Surface du maître couple : 1.02 m² (11 pied²)
- Vitesse critique : 6.54 nœuds (La vitesse critique est la limite théorique au-delà de laquelle la résistance des vagues augmente drastiquement pour un bateau donné.)
Moteur auxiliaire du Jouët 920* Nombre de moteur(s) : 1 moteur inbord
- Puissance du moteur (min./max.) : 8 Cv / 13 Cv
- Type de carburant : Diesel
- Capacité carburant : 40 litres (10.6 gallons)
Aménagement du Jouët 920* Cockpit : Cockpit arrière fermé
- Nombre de cabine(s) : 2
- Nombre de couchage(s) : 6
- Nombre de cabinet(s) de toilette : 1
- Capacité eau douce : 140 litres (37 gallons)
- Hauteur sous barrot max. : 1.85 m (6’ 1”)
Lire aussi: Plongée et jouets aquatiques : une exploration