Dans l'arène mondiale du sport de compétition, traditionnellement organisé en catégories hommes et femmes, l'inclusion des personnes transgenres a aujourd'hui bousculé les repères établis, provoquant une remise en question profonde des notions d'équité, de performance et de participation. Ce débat, loin d'être circonscrit à une discipline spécifique, traverse l'ensemble des sports, y compris potentiellement le canoë-kayak, bien que les règles précises d'éligibilité pour les athlètes transgenres dans cette discipline ne soient pas explicitement détaillées par la Fédération Internationale de Canoë (ICF) dans les informations actuellement disponibles. L'évolution des politiques du Comité International Olympique (CIO) et des fédérations internationales majeures offre cependant un aperçu des défis et des considérations qui influencent l'accès des athlètes transgenres aux plus grandes compétitions sportives.
De la Controverse Historique aux Victoires Médiatisées : L'Émergence de la Question Transgenre dans le Sport de Haut Niveau
La polémique n'est pas neuve. Dès les années 1970, la tenniswoman transgenre Renée Richards suscitait le débat autour de sa participation à l'US Open, son sexe chromosomique masculin étant mis en avant par l'instance sportive. Cependant, la Cour suprême de New York sanctionna, en 1977, cette décision en affirmant que Richard était désormais une femme et que la contraindre à un test de féminité constituerait une discrimination et une atteinte à ses droits fondamentaux.
Plus récemment, l'affaire Lia Thomas a ravivé les tensions. Membre de l'équipe masculine de l'université de Pennsylvanie avant d'obtenir le droit de concourir en tant que femme, Lia Thomas a remporté le 500 yards féminin des championnats universitaires américains (NCAA). Cette victoire a généré un vif émoi. Ses partenaires, comme ses concurrentes, estimaient qu’elle ne devrait pas pouvoir participer à cette compétition, car elle bénéficierait d’un avantage biologique sur elles. La nageuse transgenre Lia Thomas, en dépit de l’hostilité d’une partie de ses paires, et dans un climat de guerre culturelle attisé par les conservateurs américains, avait le sourire triste et désabusé, et son trophée semblait l’encombrer. S’est-elle jamais sentie plus seule qu’à cet instant, tandis que les trois concurrentes arrivées derrière elle - dont la médaillée d’argent du 1500 mètres des Jeux olympiques de Tokyo, Erica Sullivan - composaient sur la 3e marche du podium un trio alternatif et joyeux. Hors champs, le public ne leur ménageait pas ses vivats, après avoir seulement accordé à la vainqueure quelques applaudissements polis.
Aux Jeux olympiques de Tokyo, la norme de 10 nmol par litre de sang pendant un an fixée par le CIO permit cependant pour la première fois la participation de femmes ouvertement transgenres. Parmi elles, on comptait la footballeuse canadienne Quinn, les Américaines Chelsea Wolfe et Alana Smith en BMX et skateboard, et surtout l’haltérophile néo-zélandaise Laurel Hubbard, très médiatisée en raison de sa discipline. Cependant, même dans ce contexte d'ouverture, la participation de ces athlètes ne s'est pas traduite par une domination généralisée. Comme le notait en juin 2022 dans Time Magazine la footballeuse américaine Megan Rapinoe : « Montrez-moi les preuves que partout les femmes trans acquièrent toutes les bourses d’études, dominent tous les sports et gagnent tous les titres. Rien de tout ça n’arrive. » Serge Simon, médecin et ex-vice-président de la Fédération française de rugby, observait également dans Le Monde qu'« il faut commencer par lever la barrière fausse d’une équité naturelle, où nous partirions tous d’une même ligne de départ, avec les mêmes qualités. » Ces récits mettent en exergue toute la difficulté de notre époque à articuler la conception traditionnellement binaire et biologique du sexe avec la transidentité, mais aussi l’intersexuation.
Le Durcissement des Réglementations : Un Virage vers l'Exclusion Implicite
Toutefois, la tendance générale n'est pas à une inclusion facilitée. Les règles se sont au contraire considérablement durcies, même si c’est en ordre dispersé puisque le CIO en délègue la responsabilité aux différentes fédérations internationales. Cette approche fragmentée conduit à une mosaïque de régulations à géométrie variable.
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En juin 2022, la Fina (Fédération Internationale de Natation) a ainsi voté l’interdiction aux femmes transgenres de participer aux courses Élite féminines, tout en annonçant son intention de leur réserver une nouvelle catégorie. La FINA, avec sa nouvelle politique d’inclusion du genre, a élaboré des conditions d’éligibilité pour les athlètes intersexes et transgenres particulièrement difficiles à respecter. Sans le dire explicitement, elle pose en réalité une interdiction tacite aux femmes transgenres et aux personnes intersexes de participer à toutes les épreuves dans la catégorie féminine. Pour les nageuses transgenres, la réglementation fait montre d’une plus grande précision, ce qui n’est pas étonnant eu égard à la médiatisation de la victoire de Lia Thomas. Elles doivent désormais démontrer qu’elles ont suivi un traitement hormonal supprimant leur production de testostérone avant le début de leur puberté masculine ou avant l’âge de douze ans. Par début de puberté, la FINA se réfère directement au second stade de l’échelle de Tanner, à savoir une théorisation des différentes étapes du développement physiologique durant la puberté. Ce second stade correspond chez les garçons à l’apparition d’une pilosité pubienne et à la croissance du volume des testicules. En imposant aux athlètes transgenres de suivre un traitement médical au plus tard au moment de ce second stade, la FINA requiert en réalité de commencer l’hormonothérapie à un âge infantile. Pour les (rares) athlètes transgenres qui parviendraient à démontrer avoir suivi un tel traitement, elles devront en outre prouver qu’elles ont, depuis, maintenu leur taux de testostérone sous le seuil de 2,5 nmol/L et ce, de façon permanente. La rigueur de ces conditions risque de se traduire par une impossibilité pour les nageuses transgenres de concourir dans la catégorie féminine.
Cette fermeté des nouvelles règles édictées par la FINA dépasse celle, déjà stricte, de la réglementation de la World Athletics. La double exigence d’un traitement médical particulièrement précoce et le maintien d’un taux extrêmement bas de testostérone trahissent une quasi-exclusion des athlètes transgenres. Aucune des nageuses transgenres ne semble pouvoir répondre à ces nouvelles règles d’éligibilité. La précocité de la prise d’un traitement hormonal ne peut qu’interpeller tant sur la question de la capacité de discernement d’un mineur pour consentir à un acte médical aussi lourd qu’au regard du désaccord de la doctrine médicale quant à l’opportunité d’un traitement hormonal sur des enfants transgenres prépubères. De même, les études médicales relatives à l’administration de bloqueurs de puberté chez les mineurs transgenres manquent cruellement de données sur les effets physiques et psychiques à long terme d’un tel traitement. La prudence exige de ne pas encourager les mineurs transgenres d’y recourir dans l’unique objectif de concourir à des compétitions de natation. En second lieu, la désignation d’un taux de testostérone inférieur à 2,5 nmol/L témoigne également de la sévérité de la politique adoptée. Par comparaison, la World Athletics retient déjà un seuil relativement faible de 5 nmol/L pour les sportives hyperandrogynes et transgenres.
En juillet 2023, c’était au tour de l'Union cycliste internationale (UCI) d’adopter une règle similaire, quelques mois après la première victoire d’une athlète transgenre dans une course cycliste féminine internationale par étapes, au Nouveau-Mexique. Alors qu’elle autorisait jusqu’alors la participation des femmes trans en mesure de prouver et de maintenir sur la durée un taux de testostérone inférieur à 2,5nmol/l, l’UCI les renvoie désormais dans la catégorie « hommes », rebaptisée « hommes /open » car ouverte à « tout athlète ne remplissant pas les conditions de participation aux épreuves féminines ».
En mars, World Athletics avait fait encore plus simple en votant l’exclusion des compétitions féminines internationales des « athlètes transgenres hommes et femmes qui ont connu une puberté masculine ». Pour beaucoup des acteurs de l’athlétisme consultés, « les preuves que les femmes trans ne conservent pas un avantage sur les femmes biologiques sont insuffisantes », expliquait son président, Sebastian Coe. À l’exception de disciplines atypiques comme le quidditch et le roller-derby, la plupart des fédérations internationales campent désormais sur cette ligne. C’est aussi le cas de World Rugby. Cependant, la fédération française (FFR) se distingue de l’instance internationale en autorisant depuis mai 2021 les femmes trans à prendre part aux rencontres de championnats féminins, si elles ont initié un changement d’état-civil et suivent un traitement hormonal depuis un an. Une évolution du règlement motivée par le cas d’Alexia Cerenys, 36 ans aujourd’hui, première rugbywoman transgenre à évoluer en Élite 1.
Le Rétablissement des Tests de "Féminité" et le Retour en Arrière pour les JO 2028
Une décision majeure et controversée a été annoncée pour les Jeux Olympiques de 2028 à Los Angeles. Le Comité international olympique (CIO) a rétabli ce jeudi 26 mars les tests génétiques dits « de féminité », une mesure qui ramène les athlètes transgenres et intersexes 30 ans en arrière. Cette décision bannit de fait du sport féminin les athlètes transgenres et une grande partie des athlètes intersexes. « L’admissibilité à toute épreuve féminine des Jeux olympiques est désormais réservée aux personnes de sexe biologique féminin », non-porteuses du gène SRY, a expliqué l’instance olympique dans un communiqué.
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En tournant le dos aux règles édictées en 2021, qui laissaient chaque fédération internationale fixer sa propre politique, le CIO cible à la fois les sportives transgenres et une grande partie des athlètes intersexes. Ces dernières peuvent être naturellement porteuses de variations génétiques tout en étant considérées comme des filles depuis leur naissance. Échapperont à cette réglementation les athlètes qui pourront démontrer leur « insensibilité totale aux androgènes », c’est-à-dire l’incapacité de leur corps à utiliser la testostérone, une preuve qui nécessite des investigations coûteuses et complexes. Ces dernières décennies, les athlètes intersexes visées par les réglementations du genre ont dû mettre fin à leur carrière, subissant perte de revenus et honte sociale.
Le rétablissement des tests génétiques « de féminité » est loin de faire l’unanimité. Ces derniers mois, les scientifiques, les rapporteurs des Nations unies, mais aussi les juristes et organisations de défense des droits humains ont multiplié les avertissements face au retour des tests génétiques dans le sport. Début mars, un éditorial du British Journal of Sports Medicine fustigeait un « anachronisme néfaste », soulignant qu’il n’existe toujours pas « de données scientifiques de qualité acceptable concernant un éventuel avantage de performance sportive » chez les personnes intersexes porteuses d’un gène SRY. Le généticien découvreur du gène SRY, Andrew Sinclair, a lui-même rappelé l’an dernier que l’idée que le sexe biologique serait entièrement défini par les chromosomes est « exagérément simpliste ». Il a jugé « très surprenant de voir, 25 ans plus tard, une tentative mal avisée pour le réintroduire ». Même scepticisme chez huit experts auprès des Nations unies qui s’étaient inquiétés de « l’opacité » des travaux menés par le CIO. D’un point de vue légal, 22 juristes du monde entier ont appelé mercredi les athlètes et instances nationales à refuser les tests génétiques, qui violent selon eux une cascade de lois nationales et internationales sur la non-discrimination, la bioéthique ou la protection de la vie privée. Cette décision du CIO est d'autant plus frappante qu'il avait renoncé aux tests chromosomiques de féminité en 1999, sous la pression de la communauté scientifique et de sa propre commission des athlètes, après les avoir utilisés entre 1968 et les JO de 1996 d’Atlanta.
La nouvelle politique pour les athlètes féminines n’est pas rétroactive. Elle ne remet donc pas en cause la médaille d’or obtenue aux JO de Paris par la boxeuse algérienne Imane Khélif, qui a elle-même indiqué être porteuse du gène SRY bien que née fille et constamment présentée comme telle par le CIO quand elle était attaquée sur sa féminité. Le comité a indiqué que les tests chromosomiques devront être passés « une seule fois dans la vie de l’athlète ». Dans le détail, il reviendra aux fédérations internationales et aux instances sportives nationales de les organiser. En France par exemple, les lois de bioéthique ne permettent pas de test génétique sans nécessité médicale, soulevant des difficultés pratiques et légales.
Perspectives Scientifiques sur l'Avantage de Performance des Athlètes Transgenres
Le cœur du débat réside souvent dans la question de l'avantage de performance. Pour l’instant, les études concernant les supposés avantages des athlètes transgenres sur leurs concurrentes cisgenres ne sont pas encore suffisamment claires. En effet, il existe actuellement plusieurs travaux démontrant que l’écart de performances entre les hommes cisgenres et les femmes cisgenres peut varier entre 10 et 50 % en fonction des disciplines. Cependant, l’origine de cet écart est encore inconnue. Comme le rapporte le Centre canadien pour l’éthique dans le sport (CCES), les facteurs biomédicaux associés à la puberté tels que la densité osseuse ou la taille des poumons ne sont en effet pas associés aux performances des athlètes. « Il n’existe aucune preuve solide indiquant que les femmes transgenres bénéficient d’un avantage cohérent et mesurable en termes de performances globales après 12 mois de suppression de la testostérone », assurent les chercheurs du CCES.
Une récente étude financée par le Comité international olympique (CIO) publiée dans le British Journal of Sports Medicine va même plus loin. Dans cette recherche, les chercheurs expliquent que les athlètes transgenres sont désavantagés par rapport à leurs concurrents cisgenres. En observant les performances cardiovasculaires, la force et la puissance du bas du corps chez 23 femmes transgenres, 12 hommes transgenres, 21 femmes cisgenres et 19 hommes cisgenres, les scientifiques ont remarqué plusieurs choses. Tout d’abord, aucune différence significative n'a été constatée entre les profils d’hémoglobine (qui joue un rôle très important sur les performances sportives en facilitant l’apport d’oxygène aux muscles) des individus. Mais ce n’est pas tout. Les femmes transgenres ont affiché de moins bons résultats que les femmes cisgenres sur les tests mesurant la force du bas du corps ainsi que sur les performances cardiovasculaires. Enfin, les femmes transgenres ont montré qu’elles avaient un pourcentage plus élevé de masse grasse et moins de force de préhension que les hommes cisgenres. Ces données scientifiques complexes et parfois contradictoires nourrissent la difficulté à établir des règles universelles et justes.
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Au-delà de l'Élite : L'Inclusion dans le Sport Loisir et la Quête de Bien-être
Les polémiques concernant le haut niveau occultent en effet les réalités de terrain et font passer au second plan les valeurs sportives d’inclusion, de plaisir et de dépassement de soi pour se focaliser uniquement sur la performance et l’équité. Pour le sport loisir, l'approche peut et doit être différente. « Dans la plupart du sport à destination des personnes trans et pour le grand public amateur, le sport genré n’est pas fondamentalement indispensable. On n’est pas obligé de reproduire le modèle olympique au niveau local quand on va jouer au foot le week-end. Jouer avec sa femme ou son compagnon, c’est assez plaisant, ludique », estimait en 2022 Manuel Picaud dans Ouest-France, jugeant que cela permettrait d’accueillir les personnes trans « sans qu’elles ne se posent la question de savoir dans quelle équipe elles vont jouer ».
Le sociologue Philippe Liotard insistait sur l’enjeu de la pratique sportive pour les personnes trans, tant pour leur bien-être physique que leur socialisation. « Si elles sont en transition, ajoutait-il, c’est d’autant plus important pour équilibrer et réguler les traitements hormonaux qu’elles prennent. Mais pour ça, encore faut-il que le cadre soit bienveillant. » Il est crucial de rappeler que les personnes trans ne transitionnent pas pour gagner des médailles. C’est aussi la philosophie de l’Ufolep, dont plusieurs comités ont été saisis la saison dernière de demandes formulées par des licenciés ayant effectué leur transition de changer de catégorie. Tout en nourrissant des doutes légitimes sur la position qu’aurait affiché un Pierre de Coubertin sur la question, l’important est bien là de « participer ». Pour le sport féminin, l’unique thématique abordée depuis un an a été les règles d’éligibilité, une focalisation « qui détourne l’attention des vrais problèmes comme le financement inégal, l’accès à la pratique sportive, les écarts de rémunération et les violences », déplorait Andrea Florence, de l’organisation Sport and Rights Alliance.