Le monde du surf, souvent associé aux côtes emblématiques de l'Australie, des États-Unis ou d'Hawaï, connaît depuis plusieurs années une effervescence remarquable sur le continent asiatique. L'image du jeune surfeur asiatique, autrefois une rareté, devient de plus en plus présente, incarnant une nouvelle génération de talents qui défie les stéréotypes et repousse les frontières de ce sport. Cette transformation n'est pas seulement le fruit d'une évolution sportive, mais aussi d'un profond changement culturel et sociétal, propulsant des athlètes issus de nations traditionnellement éloignées de l'océan vers les plus hautes sphères de la compétition mondiale, y compris les Jeux Olympiques.
L'Éveil Chinois : Quand la Mer Devient Terrain de Jeu
Cinq ans en arrière, la Chine, souvent surnommée l’empire du Milieu, ne comptait qu’une poignée de surfeurs. Cette petite communauté était principalement concentrée dans une bande littorale d’une petite centaine de kilomètres, située dans le sud du pays. Parmi ces pionniers figuraient des figures emblématiques qui allaient jeter les bases d'une pratique encore méconnue. C'est dans ce contexte singulier que nous rencontrons TZ, également connu sous le nom de Thie Zhuang, qui avait alors 29 ans au moment de notre échange. Son parcours est emblématique de l'ouverture progressive de la Chine à ce sport. S’il ne parlait pas un mot d’anglais en 2012, ce qui limitait ses interactions avec la communauté internationale du surf, TZ vit aujourd’hui une vie transcontinentale, partagée entre la Chine et l’Australie. Il y pratique ce qu'il nomme le « social surfing », un engagement dans le sport en tant que semi-pro, qui lui permet de voyager et de partager sa passion. TZ est un véritable ambassadeur, montrant au monde entier que le Chinois est parfaitement apte à porter le boardshort, le maillot de bain emblématique des surfeurs. Son exemple est rejoint par celui de Darci Liu, une autre figure de proue qui illustre comment le surf peut, en Chine, véritablement révolutionner des vies, offrant de nouvelles perspectives et un chemin vers l'expression personnelle et sportive.
Un flash-back vers la fin de l'année 2012 nous transporte à Riyue Bay, sur les rives de la mer de Chine du sud. L'atmosphère y était tropicale, avec une température de 35 °C sur la plage de sable fin. Quelques parasols et ombrelles offraient un répit bienvenu du soleil, abritant de sages spectateurs venus assister à un événement d'envergure : le championnat du monde de longboard féminin. Les surfeuses pros étaient alors à l'eau, démontrant leur talent sur les vagues. Parmi elles se distinguait Darci Liu, alors âgée de 26 ans. Son histoire est d'autant plus remarquable qu'elle a débuté le surf et appris à nager simultanément en 2007, une prouesse qui témoigne de sa détermination. « J’étais la seule surfeuse ! » se souvient-elle, soulignant la solitude de ses débuts dans ce milieu. Son introduction au surf est liée à sa vie personnelle : « Mon mari est Californien, surfeur. Il m’a fait découvrir ce sport. Comme la plupart des Chinois, je ne savais pas que ça existait ! » Sa surprise reflète la méconnaissance générale de cette discipline en Chine à l'époque.
TZ était également dans les parages à cette époque, observant ses compatriotes avec un sourire béat. Contrairement à Darci, il ne s'exprimait qu'en chinois, ce qui nécessitait la présence d'un traducteur officiel pour faciliter la communication. Son illumination personnelle pour le surf lui est venue un jour où il a débarqué dans la péninsule d’Hainan, initialement dans le but d'y photographier des touristes. C'est là qu'il a vu pour la première fois des Hawaiiens surfer. Curieux et intrigué, il leur a demandé d’essayer. Ce fut le déclic, marquant le début d'une comète à la sidérante progression, surtout au regard du temps d’apprentissage habituellement requis pour maîtriser cette discipline exigeante. Après cette révélation, il a choisi de s'installer à Hainan, se consacrant pleinement à son entraînement. Il s'est perfectionné aux côtés de Huang Moyu, originaire de la région, qui était alors le seul autre surfeur de son niveau dans la zone. TZ expliquait à l'époque un avantage non négligeable qu'il possédait : « L’avantage, expliquait alors TZ, c’est que je savais nager, contrairement à la majorité des hommes, ici. » Cette particularité met en lumière l'un des obstacles majeurs à la pratique du surf en Chine : l'absence de compétences en natation. « C’est en partie pour ça que la pratique du surf est longue. Le Chinois vit le dos tourné à la mer », ajoutait-il, soulignant une distance culturelle historique avec l'océan. Pour les femmes, les défis étaient encore plus marqués : « Quant aux femmes, ça risque d’être encore plus lent : elles ne veulent surtout pas bronzer, de peur de passer pour des paysannes ! » Cette perception culturelle du bronzage comme un signe de travail en extérieur, souvent associé aux classes sociales moins favorisées, représente un frein puissant à l'adoption des sports nautiques. En outre, une tendance récente a vu le jour : « Depuis que le surf est à la mode, il y en a qui louent des planches juste pour se faire prendre en photo. » Ce phénomène illustre une certaine superficialité de l'engouement initial, où l'image prime parfois sur la pratique réelle. Malgré l'émergence de talents, la culture du surf restait embryonnaire dans certains aspects. TZ notait avec une pointe d'amusement et de frustration : « Mais bizarrement, alors que tu es le seul surfeur à faire des figures, tout le monde s’en fiche et aucun baigneur ne bouge pour te faire de la place. » Cette anecdote révèle la nouveauté du sport et le manque de sensibilisation ou de respect pour les surfeurs dans un environnement encore largement dominé par les activités balnéaires traditionnelles.
Kanoa Igarashi : L'Ambassadeur d'une Nouvelle Génération
Au-delà des côtes chinoises, un autre jeune surfeur asiatique, ou du moins d'origine asiatique, a captivé l'attention du monde entier par son talent exceptionnel et son parcours unique. Sous la lumière des projecteurs depuis ses 11 ans, Kanoa Igarashi a d'abord toujours représenté le pays où il est né : les États-Unis. Cependant, depuis 2018, un tournant majeur s'est opéré dans sa carrière, le jeune homme surfant désormais sous un nouveau drapeau, celui de son pays d’origine : le Japon. Cette double identité est une composante fondatrice de sa carrière comme de sa vie, et elle est intrinsèquement liée à un rêve, celui de son père, Tsutomu Igarashi. Surfeur lui-même, Tsutomu a fait un choix de vie audacieux avec sa femme : émigrer en Californie. Leur objectif était clair : offrir à leur fils à naître l’opportunité qu’ils n’avaient jamais eue, celle de devenir surfeur professionnel. C'est ainsi avec un poids particulièrement lourd sur les épaules que le jeune Kanoa a surfé ses premières vagues à seulement 3 ans. Ce poids ne se limitait pas à la seule attente d'une carrière sportive ; il portait également la charge d'une double nationalité avec laquelle il a dû composer, envers et contre tout. Il a appris à vivre à l'américaine à l'école, tout en adoptant un mode de vie à la japonaise une fois rentré chez lui, créant un équilibre délicat entre deux cultures. Mais par-dessus tout, il portait sur ses épaules le futur de sa famille, un avenir dépendant du succès d'une carrière où l’échec ne pouvait tout simplement pas être une option.
Lire aussi: Le surf en Asie pour la nouvelle génération
Le pari pris par ses parents, qui avait tout d'un projet fou, notamment pour ce couple ne parlant pas anglais et joignant difficilement les deux bouts au pays de l'oncle Sam, a finalement payé. Kanoa a gagné sa première compétition à 6 ans, avec déjà trois années de surf au compteur, témoignant de sa précocité et de son talent inné. À 11 ans, un jalon important est atteint : il signait son premier contrat avec son sponsor de toujours, Quiksilver, marquant le début d'une collaboration durable. Depuis lors, sa carrière l'a mené aux quatre coins du globe, il a fait le tour du monde un nombre incalculable de fois et a surfé les meilleures vagues de la planète. Sa progression au sein du Championship Tour (CT), l'élite mondiale du surf, est constante et impressionnante. Il a terminé 20ème du tour lors de sa saison de rookie, puis 17ème en 2017. Kanoa arrive cette année-là à Hawaï, où se déroulera, du 8 au 20 décembre, la dernière épreuve du CT, le prestigieux Billabong Pipe Master, en huitième position du classement général.
Par ailleurs, le jeune homme a grandi sous l’œil attentif de tous les médias spécialisés dans le surf, qui ont documenté son adolescence de façon méthodique. De ses premiers succès à ses nombreux voyages à travers le monde, en passant par son amitié avec le surfeur italien Leonardo Fioravanti, toute sa carrière, et par conséquent la quasi-totalité de sa vie, est exposée dans de nombreux courts-métrages. Cette visibilité constante a forgé sa capacité à gérer la pression, si bien que Kanoa n’est pas étranger à cette dernière et semble même s’épanouir sous cette intense surveillance. Il l'a en effet prouvé en gagnant consécutivement, en 2017 et 2018, le Vans US Open of Surfing, à Huntington Beach. Cette victoire était particulièrement significative, car c'est la ville et le spot où il a grandi, prouvant ainsi qu’il n’avait pas peur de porter avec lui les attentes non seulement de ses proches, mais aussi de sa communauté tout entière.
Un Choix Fort : Représenter le Japon sur la Scène Mondiale
En choisissant d'arborer le drapeau japonais pour sa saison 2018, Kanoa Igarashi a franchi une étape majeure. Il est ainsi devenu le premier Japonais, et, par extension, le premier Asiatique, à concourir sur le Championship Tour sous les couleurs de son pays d'origine. Cette décision l'a confronté à un nouveau niveau d’attentes, bien plus élevé. Il ne s’agissait plus pour lui de représenter uniquement sa famille ou sa petite ville, mais désormais un pays, voire un continent tout entier. Ce choix a été méticuleusement réfléchi, comme il l'a exprimé : « Cela faisait quelques années quand même que j’y réfléchissais ». Cependant, cette décision n'a pas été sans son lot de controverses et de critiques. Celui qui, il y a encore quelques semaines, surfait sous la bannière étoilée américaine, a vu son choix de représenter le Japon vivement critiqué par certains. Sur les réseaux sociaux, parmi les nombreux messages de soutien, certains "haters" (trop nombreux, a-t-il noté) se sont fait remarquer. Des messages cinglants comme : « Triste jour avec ce traître d’américain » ou encore « Belle fierté américaine » ont fleuri sur la toile, obligeant le jeune surfeur à se justifier publiquement.
Kanoa a abordé la situation avec une maturité étonnante pour son jeune âge. « Ce n’est pas comme si j’étais parti en guerre pour les Etats-Unis et que désormais je partais en guerre pour le Japon », a-t-il expliqué, cherchant à désamorcer la tension et à recadrer son choix dans une perspective sportive et culturelle plutôt que politique ou nationaliste. Son argument principal, et le plus puissant, est son désir de développer le surf en Asie : « De plus, l’industrie du surf asiatique a besoin de quelqu’un moteur pour entraîner les prochaines générations. » Sur ce point, Kanoa Igarashi fait preuve d’une grande maturité du haut de ses 20 ans. Il comprend l'impact potentiel de son statut sur le développement du sport dans la région. Pour lui, la World Surf League (WSL) ne pourrait avoir meilleure idée que de faire émerger, dans les années à venir, un surfeur asiatique de premier plan, car « Le marché du surf ne demande que ça. » Malgré son jeune âge, Kanoa prend du recul et avoue même à demi-mot que la situation le fait plus rire qu’autre chose. « Quand j’étais petit, j’ai toujours voulu être un jour assez bon en surf pour avoir des haters. Je suis heureux au final que les gens s’intéressent à moi quand même. Je sais c’est un peu bizarre mais je ne pensais jamais en arriver où j’en suis aujourd’hui. » Cette perspective révèle une personnalité complexe, capable de transformer la critique en un signe de reconnaissance. Il conclut avec une phrase qui résume parfaitement sa situation : « J’ai grandi aux Etats-Unis mais ma maison est japonaise. »
Le choix de Kanoa ne se limite pas à sa carrière personnelle ; il est un geste fort envers ses racines et sa communauté. En 2020, c’est accompagné de deux lieutenants de choix que Kanoa prendra d’assaut les Jeux Olympiques, avec l'objectif de ramener l’or à son pays d’origine. Ces deux athlètes sont Shun Murakami et Hiroto Ohhara. Shun Murakami, âgé de 21 ans et originaire de Yugawara, dans la préfecture de Kanagawa, ne brille pas particulièrement sur le Qualifying Series (QS), le circuit permettant de se qualifier pour le CT, où il est actuellement 207ème. Cependant, sa participation aux JO témoigne de son potentiel et de la reconnaissance de l'équipe japonaise. Hiroto Ohhara, également âgé de 21 ans, est originaire de Chiba et surfe à Shidashita depuis toujours. Ce spot, qui sera le théâtre des épreuves olympiques, devrait lui conférer un avantage de taille pour faire face aux meilleurs surfeurs du monde aux JO de 2020. Par ailleurs, il a réalisé une excellente saison 2018, se plaçant à la 38ème place du QS. Il a surtout participé à une étape du CT, le Surf Ranch Pro, étape dont il s’est fait éliminer par le gagnant et actuel numéro un mondial, Gabriel Medina, une expérience inestimable.
Lire aussi: Nada Surf : Genèse d'un groupe culte
Si la victoire aux Jeux Olympiques représente déjà un succès en soi, elle incarne avant tout une première étape cruciale pour toute une génération de surfeurs japonais. Ces athlètes n'ont désormais qu'un seul objectif en tête : les JO de Tokyo, en 2020, où le surf fera son entrée historique en tant que discipline olympique pour la toute première fois. C’est à cette génération que Kanoa, en abandonnant le drapeau américain, a voulu donner un exemple à suivre. Il espère, avec une bonne performance lors des JO, réussir à offrir au surf asiatique l’impulsion tant attendue pour se développer et prospérer. Cet engagement est profondément ancré dans son identité et son histoire familiale. En 2016, Quiksilver, pour célébrer l'entrée de Kanoa sur le CT, avait réalisé une vidéo le montrant au Japon, profondément impliqué dans la tradition du pays du soleil levant. On le voyait priant au temple, préparant des soba dans le restaurant de son oncle ou se recueillant devant la tombe de son grand-père. La vidéo montrait également Kanoa rencontrant ses fans à Tokyo, soulignant son lien fort avec sa patrie d'origine. Arborer le drapeau du Japon pour les années à venir et, plus particulièrement, aux Jeux Olympiques est aussi sa façon de remercier ses fans japonais, sa famille restée au pays et ses grands-parents pour la confiance qu’ils ont placée en lui depuis le début de sa carrière. Il souhaite les remercier en leur offrant la possibilité de le voir surfer à domicile sous les couleurs de leur pays, et, pourquoi pas, de remporter le tout premier titre de champion Olympique de surf de l’histoire. Enfin, il est à noter une anecdote symbolique : le spot où se sont déroulés les jeux en 2020, Shidashita, dans la préfecture de Chiba, a été découvert par nul autre que Tsutomu Igarashi, le père de Kanoa, bouclant ainsi la boucle de cette saga familiale dédiée au surf.
Malgré son ascension fulgurante, la carrière de Kanoa n'a pas été exempte de défis. À 14 ans, alors qu'il était déjà habitué à voyager seul à travers le monde pour chasser les meilleures vagues, Kanoa s'est gravement cassé la jambe. Face à cette blessure, il a réalisé non seulement que tout ce qu’il aimait pouvait s’arrêter brutalement, mais aussi que, contrairement à ce qu’il pensait, il était encore un enfant, confronté à la fragilité de sa condition humaine. Sept ans plus tard, non seulement sa carrière n’a pas pris fin, mais elle est encore loin d’être à son apogée, promettant de nombreuses autres prouesses.
Lire aussi: Un panorama complet des talents du surf français