Le monde de la natation française de l'entre-deux-guerres et des années sombres de l'Occupation ne se résume pas à une simple chronologie de records et de médailles. Il constitue le théâtre d'un affrontement humain et idéologique profond, cristallisé dans les destins opposés de deux figures de proue de l'époque : Jacques Cartonnet et Alfred Nakache. Cette dualité, portée à la lumière par le récit d’Yves Pourcher, « Brasse papillon, le roman d'un collabo », invite à une exploration complexe des failles individuelles et des basculements collectifs qui ont marqué une France en proie aux divisions les plus extrêmes.
Les origines d'une rivalité sportive
Au cœur des années 1930, la natation française trouve ses champions dans deux hommes dont les trajectoires, initialement parallèles dans l’excellence, vont diverger irrémédiablement. Jacques Cartonnet, né en 1911, s'impose rapidement comme une figure incontournable. Membre de l’équipe de France aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1932 pour le 200 mètres brasse, il enchaîne les titres de champion de France et décroche le record du monde de la discipline à deux reprises entre 1933 et 1936. Sportif accompli, il jouit d'une reconnaissance qui s'étend bien au-delà des bassins, soutenu par une presse qui célèbre ses prouesses athlétiques.
De son côté, Alfred Nakache, né en 1915 à Constantine, surgit dans le paysage sportif comme une force de la nature. Benjamin d'une famille juive de quinze enfants, ce prodige de la natation impose un nouveau style. Il pratique avec audace la brasse papillon, une technique que Cartonnet ne juge pas orthodoxe, mais qui permet à Nakache de rafler les records d'Europe et du monde, éclipsant peu à peu les performances de ses aînés. Cette rivalité, nourrie par une différence d'âge et de méthodes, trouve un cadre géographique particulier à Toulouse après la défaite de 1940. La ville, grâce à ses infrastructures et à son dynamisme associatif, devient le refuge d'une grande partie de l'élite de la natation. Alors que Cartonnet rejoint le club du Racing Olympique, Nakache s'impose au sein des Dauphins, le club le plus dynamique de la cité.
Le basculement vers les années sombres
L'avant-guerre avait déjà vu des signes précurseurs d'une scission idéologique. Cartonnet s'était rapproché de Jacques Doriot, le maire communiste devenu fasciste de Saint-Denis, dont il admirait les réalisations sportives, notamment une piscine moderne. Ses écrits dans le journal du Parti Populaire Français (PPF) ainsi que dans la publication collaborationniste « Je suis partout » témoignent d'une adhésion précoce aux thèses extrémistes. À l'inverse, Alfred Nakache, confronté à la montée de l'antisémitisme après la mort de son frère Roger durant la guerre éclair, voit son statut social et sportif se dégrader. Avec son épouse Paule Zaoui, il subit la déchéance de sa nationalité et le poids de la stigmatisation.
Le point de rupture survient en août 1943. La Fédération française de natation tente d'organiser un grand criterium pour réunir les athlètes séparés par la ligne de démarcation. Cependant, les autorités allemandes interdisent la participation de Nakache en raison de ses origines. En un geste de courage exceptionnel pour l'époque, les compétiteurs et les dirigeants des Dauphins choisissent de boycotter l'épreuve par solidarité avec leur champion. Ce moment marque le point de non-retour. Tandis que Nakache est plongé dans la clandestinité avant son arrestation par la Gestapo en décembre 1943 et sa déportation vers Auschwitz en janvier 1944, Cartonnet bascule totalement dans la collaboration active. Il intègre la Milice, assurant l'entraînement de jeunes recrues en uniforme noir le jour, et participant à des expéditions punitives la nuit.
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L'humanité à l'épreuve de l'abîme
La trajectoire de Jacques Cartonnet soulève des questions fondamentales sur la psychologie d'un homme qui, fort de ses succès sportifs, sombre dans l'engagement totalitaire. Yves Pourcher, en faisant intervenir le personnage du philosophe Wolf - un réfugié rédigeant une thèse sur la caractérologie - cherche à comprendre les fissures de ce champion. S'agit-il d'une dualité entre un corps performant et une volonté fragile ? D'un désir constant d'argent l'ayant poussé à multiplier les exhibitions payantes, ses activités dans la presse et même un ouvrage publié chez Gallimard intitulé « Nages » ? La rumeur d'une homosexualité vécue dans les cercles mondains de l'époque ajoute une strate supplémentaire à ce portrait, le plaçant dans un sillage trouble et complexe.
En parallèle, le destin d'Alfred Nakache, surnommé « le nageur d'Auschwitz », révèle une résilience hors du commun. Dans l'horreur des camps, Nakache fait preuve d'une force morale inouïe. Humilié par ses gardiens qui lui imposaient des défis mortels, comme chercher un couteau au fond d'un bassin avec les dents, il survit en s'appuyant sur cette discipline sportive qui fut le socle de sa vie. Après avoir aidé le responsable de l'infirmerie à cacher des déportés, il parvient à survivre jusqu'à la libération, malgré la perte tragique de son épouse et de sa fille Annie. Sa capacité à reprendre l'entraînement et à se qualifier pour les Jeux olympiques de Londres en 1946, après avoir appris la mort de sa fille, témoigne d'une victoire de l'esprit sur la barbarie.
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