Marin intrépide, chercheur d’or infatigable, journaliste engagé, et romancier prolifique, Jack London a assurément vécu mille vies, chacune aussi riche et aventureuse que ses récits. Pourtant, peu de gens savent qu'on lui doit également la révélation au monde entier du spot emblématique de surf de Waikiki. Cette facette moins connue de l'écrivain, celle d'un découvreur et d'un ambassadeur des plaisirs de la glisse, est intrinsèquement liée à un voyage qui allait le transformer, et par ricochet, transformer l'histoire d'un sport ancestral.
Au début du 20ᵉ siècle, en 1907 plus précisément, Jack London (né en 1876 et décédé en 1916) avait déjà atteint une reconnaissance littéraire considérable. Son roman "L’Appel de la forêt", paru en 1903, lui avait apporté un succès retentissant, captivant l'imagination du public avec ses récits d'aventures et ses explorations de la nature sauvage. L’année suivante, la publication de "Le Loup des mers" vint confirmer l’engouement du public pour ses histoires de trappeurs, de chercheurs d'or, et de personnages confrontés aux forces primordiales, faisant de lui l’un des écrivains américains les mieux payés de son temps. Fort de cette notoriété et de ses moyens, Jack London nourrit alors un rêve audacieux : celui de faire le tour du monde en voilier. Dès 1906, il entreprit la construction d'un ketch de dix-sept mètres, baptisé le Snark. Le 23 avril 1907, le Snark quitta le port d’Oakland, dans la baie de San Francisco, emportant à son bord l’écrivain, sa seconde épouse, Charmian, et quelques amis proches. Ce voyage, comme l'explique Michel Viotte, co-commissaire d’une exposition consacrée à Jack London en 2017, revêtait une importance capitale : "Au-delà d'être un écrivain américain, grâce à ce voyage, Jack London devient un grand écrivain du monde." C'est au cours de cette expédition que l'écrivain aventurier allait faire une rencontre inattendue, celle avec le surf et les vagues hawaïennes, qui laisserait une empreinte indélébile sur sa vie et sur la culture populaire mondiale.
La première escale hawaïenne : entre émerveillement et dénonciation
C'est au mois de mai 1907 que le deux-mâts, le Snark, fit sa première escale aux Hawaï. À cette époque, l'archipel, composé de 130 îles, n’avait pas encore acquis le statut de 50e État américain ; il ne le deviendrait qu’en 1959. Dès son arrivée sur l'île, Jack London se plongea avec curiosité dans la culture locale, découvrant tout d’abord la langue hawaïenne et s’émerveillant du fait que le mot "Haloa" signifiait à la fois "Bonjour" et "Je t’aime", un détail qui le toucha profondément. Cependant, fidèle à ses convictions anti-impérialistes, l'écrivain ne tarda pas à dénoncer les méfaits de la colonisation qu’il observait. Membre du Parti socialiste américain depuis 1896, et enthousiasmé depuis 1905 par la première Révolution russe, London ne pouvait ignorer les conséquences dramatiques de l'influence occidentale, à l'image de l'importation de la lèpre sur l’archipel, une tragédie sanitaire qui décimait la population.
Jack London n'était certes pas le premier écrivain américain à vivre une expérience hawaïenne. Avant lui, des figures littéraires telles que Robert Louis Stevenson et Mark Twain y avaient séjourné, laissant derrière eux des impressions diverses. L'auteur de "Tom Sawyer" s'était même essayé au surf, mais avait conclu, dépité, que la pratique ne pouvait être maîtrisée que par des autochtones. Au contraire de ses illustres aînés, London délaissa rapidement Honolulu, qui lui apparaissait - déjà - trop touristique, cherchant une authenticité plus conforme à son esprit d'aventure. Il s'installa alors avec Charmian dans un petit hôtel de Waikiki, dont l'atmosphère correspondait davantage à leur soif d'expériences nouvelles et moins policées. Cette décision allait se révéler être un tournant majeur, non seulement pour l'écrivain, mais aussi pour l'histoire du surf.
Waikiki, le "sport royal" et une rencontre décisive
Durant les trois mois que dura cette première escale du Snark à Hawaï, Jack London fit une rencontre déterminante. Il y fit la connaissance d’Alexander Hume Ford (1868-1945), un journaliste américain passionné par la culture hawaïenne. Ce fut Ford qui initia l’écrivain au surf sur la plage de Waikiki. À l'époque, bien que prisé des Hawaïens, Waikiki et la pratique du surf restaient encore largement inconnus du grand public international. Fasciné par cette nouvelle activité, London se documenta avec assiduité sur ses origines, découvrant que cette pratique avait été importée par les Austronésiens il y a environ 5 000 ans, témoignant ainsi d'une richesse historique et culturelle profonde.
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L'explorateur curieux qu'était London apprit également que dans la société hawaïenne ancienne, surfer les plus grosses vagues sur de grandes planches, appelées "olo", était un privilège strictement réservé aux élites, et il se passionna pour les histoires de rois surfeurs. Mais sa découverte du sport ne fut pas seulement intellectuelle ; elle fut aussi éminemment physique. Au fil de ses séances avec Ford, l’écrivain éprouva dans son corps la sensation enivrante de la glisse, une expérience nouvelle et profondément marquante. Parallèlement, il fut ébloui par la beauté des Hawaïens, dont l'esthétique corporelle était en totale dissonance avec les codes occidentaux de son temps. Le natif de San Francisco s'émerveillait devant ces peaux "aux reflets d’or et de bronze", forgées par le soleil et l'océan. D'ailleurs, c'est précisément ce goût pour l'exposition au soleil, une exposition un peu trop prolongée, qui allait donner naissance à un article qui allait changer l’histoire du surf en général, et celle de Waikiki en particulier. Le sociologue Jérémy Lemarié, spécialiste des sports de glisse, raconte l'anecdote fondatrice : "Jack London, qui a passé trop de temps dans l'eau, se retrouve avec le corps brûlé par le soleil. Forcé de rester enfermé pendant une semaine, il va alors se mettre à écrire un éloge du surf." Cette convalescence forcée se transforma ainsi en une opportunité créative inattendue, marquant le début d'une nouvelle ère pour le surf.
"A Royal Sport. Riding at Waikiki" : la poésie de la glisse
C'est donc au cours de cette convalescence forcée, loin des vagues et sous l'effet apaisant mais contraignant du repos, que Jack London rédigea son célèbre article, "A Royal Sport. Riding at Waikiki". Publié en 1907 dans le mensuel féminin "The Lady’s Home Companion", ce texte marqua un tournant. Il est en effet considéré comme le premier récit littéraire d'envergure à célébrer le surf, offrant au monde occidental une description lyrique et vibrante de cette pratique ancestrale. L'écrivain y dépeignit avec une maestria inégalée la puissance majestueuse de l’océan, l’harmonie quasi mystique entre l’homme et la nature, et l’adrénaline pure procurée par l’acte de dompter la vague.
Avec des mots choisis et une imagination débordante, London parvint à transmettre l'essence même de la glisse, en peignant un tableau saisissant de la rencontre entre le surfeur et la mer. Il décrivit cette scène emblématique avec une précision poétique : "Et tout à coup, là-bas, d’une énorme vague qui jaillit au ciel, semblable à quelque dieu marin quittant les remous, un homme à tête noire surgit au-dessus d’une crête neigeuse. Bientôt ses épaules, sa poitrine, tous ses membres se révèlent à nos yeux. À l’endroit où, voici quelques secondes, on ne voyait qu’une énorme désolation, un être humain se dresse de toute sa hauteur. Chose étrange, il ne se débat pas frénétiquement dans cette ambiance hostile. Les monstres tout-puissants ne l’engloutissent pas, ni ne l’écrasent. Calme et superbe, il les domine, penché sur les sommets vertigineux, les pieds disparaissant sous les tourbillons d’écume, la poussière d’embrun l’aspergeant jusqu’aux genoux. Le reste de son corps émerge dans l’air libre et l’éblouissante clarté du soleil. Il vole devant lui, aussi rapidement que le flot sur lequel il se tient en équilibre. C’est le dieu Mercure, un Mercure à peau brune ; ses talons ailés l’emportent avec la vitesse des vagues. Du fond de la mer, il a bondi sur le dos d’une lame rugissante sur laquelle il s’accroche, malgré tous les efforts de celle-ci pour se débarrasser de lui. Impassible et calme comme une statue, il continue sa course quand, soudain un fracas épouvantable se fait entendre ; la vague se brise, l’écume jaillit de partout, et, à nos pieds, atterrit tranquillement un Canaque aux reflets d’or et de bronze qui, voilà quelques minutes, apparaissait comme un faible point à l’horizon." Cette description, extraite de "Surfing. A Royal Sport", 1907, immortalise l'image du surfeur, le transformant en une figure mythique, quasi divine.
Dans son œuvre, London ne se contente pas d'une simple description ; il pose une question profonde et philosophique : "Qu’est-ce qu’une vague ?" S'interrogeant sur la nature de cette force mouvante, il avance que "une vague, c’est la communication d’une agitation." Il développe ensuite une philosophie de la non-résistance qui est au cœur de l'art du surf, affirmant : "Prendre la vague et combattre la vague, je l’ai appris, est un art de la non-résistance. Esquivez le coup que la mer vous porte. Plongez sous la vague qui espère vous gifler. Laissez-vous couler tout droit, les pieds en premier, loin sous la surface de l’eau, et laissez la grande fuligineuse qui espère vous broyer passer largement au-dessus de vous. Ne luttez pas. Détendez-vous." Cette alliance singulière de la poésie et de la précision technique est particulièrement frappante, soulignant que la maîtrise de cette matière mouvante qu'est l'eau repose moins sur la force et la domination que sur une forme de souplesse, d'abandon et d'humilité. "Les joies du surf" de Jack London présente ainsi toutes les qualités des meilleurs textes de non-fiction ou de journalisme littéraire, offrant une vision à la fois pragmatique et spirituelle de ce sport.
De l'ombre à la lumière : l'impact mondial d'un article et d'une esthétique
À l’époque où Jack London découvre Waikiki, la réputation de ce site, bien que prisée localement, ne dépassait pas les frontières de l’archipel. Le surf, appelé "He'enalu" - littéralement "monter les vagues" - par les Hawaïens, avait même connu une période de déclin, notamment sous l’influence de la colonisation. Au 19ᵉ siècle en effet, les missionnaires calvinistes considéraient d’un mauvais œil un sport que les Hawaïens pratiquaient presque nus, une vision en totale contradiction avec leur morale puritaine. Qualifiée "d’activité de fainéant", la glisse sur les vagues fut la cible de tentatives visant à en limiter la pratique, à défaut de réussir à l’interdire complètement. De plus, Hawaï subit une chute drastique de sa population, notamment en raison d’épidémies de variole liées au débarquement de marins dans l’archipel, ce qui contribua également à la marginalisation de nombreuses coutumes locales.
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Cependant, contrairement à une idée reçue tenace, souvent le fruit d’un regard occidental réducteur sur l’archipel, le "bain à la planchette", comme l'appelaient les Français, ne disparut jamais totalement. Considérée comme une pratique saine et thérapeutique par les îliens, le He'enalu s’est maintenu au sein de la société hawaïenne. On sait par exemple qu'en 1848, le roi Kamehameha III lui-même venait surfer à Waikiki, preuve que la tradition persistait, même si elle était moins visible pour les observateurs extérieurs. Mais pour ce qui concerne l'essor de la mode du surf aux États-Unis, et à partir de là, dans le monde entier, c’est bien l’article de Jack London qui allait jouer un rôle déterminant. Il allait doter définitivement ce sport de cette imagerie "cool" qui lui reste associée jusqu’à aujourd’hui, propulsant le surf au-devant de la scène mondiale.
Dans "Surfing. A Royal Sport", l'écrivain ne se contenta pas de dépeindre l'acte de glisser ; il célébra également la beauté du corps des surfeurs. Il décrivit leurs muscles sculptés, leur sens inné de l'équilibre, leur aisance à se mouvoir avec une grâce presque animale sur la vague. Plus largement, cette esthétisation du corps du surfeur s’inscrivait dans une conception d’un idéal masculin, un thème récurrent que l’on retrouve dans de nombreux autres textes de London, où le héros, confronté aux éléments naturels les plus puissants, doit en triompher par sa force, son agilité et sa résilience. Cette représentation idéalisée du surfeur, athlétique, libre et en parfaite communion avec la nature, allait exercer une influence considérable sur la culture populaire. Elle allait contribuer à faire de ce sport une esthétique à part entière, bien plus qu'une simple activité physique, la transformant même en une véritable philosophie de vie, où la quête de l'harmonie avec les éléments est centrale.
Les architectes du mythe : au-delà de London, l'héritage d'une passion
Si Jack London a été le principal promoteur littéraire de cette pratique ancestrale, il n’a pas été le seul à changer le destin d’une pratique insulaire traditionnelle. Un an seulement après la parution de l’article retentissant de London, Alexander Hume Ford, l'initiateur de l'écrivain au surf, fonda l’Outrigger Canoe Club. L'objectif clair de ce club était de promouvoir le surf auprès des touristes américains, institutionnalisant ainsi une pratique qui était jusqu'alors restée confidentielle.
En parallèle, une autre figure emblématique, cette fois hawaïenne, allait doter la pratique d’un charisme qui s’exporterait à l’international : Duke Kahanamoku (1890-1968). Ce futur champion olympique de natation, qui fut également l'un des premiers nageurs à perfectionner et populariser la technique du crawl, allait devenir une légende vivante. Par son talent sportif, son charisme et son statut d'ambassadeur, il allait faire de Waikiki une destination mondialement emblématique du surf. Quant à Jack London, l'archipel hawaïen continua de l'attirer irrésistiblement. Il y revint à la fin de sa vie, en 1915 et 1916, pour de nouveaux séjours. Au-delà de son article fondateur, Hawaï lui inspira treize nouvelles, témoignant de l'impact profond de ces îles sur son imaginaire. Dans l’une d’elles, intitulée "Dans le ressac" (publiée en anglais sous le titre "The Kanaka Surf") et parue après sa mort en 1917, l’écrivain fait explicitement référence à Duke Kahanamoku pour décrire la silhouette imposante d’un sauveteur : "Hercule de vingt-deux ans, le plus blanc des hommes blonds à avoir été coloré d’un brun acajou par le soleil subtropical, avec un corps, des lignes et des muscles ressemblant à ceux du merveilleux Duke Kahanamoku."
London aura ainsi définitivement contribué à forger cette icône de la culture populaire qu'est le surfeur. Devenu une figure centrale de tout un exotisme qui n'en finit plus d'infuser un 21ᵉ siècle mondialisé, l'influence du surf se manifeste de la musique aux modes alimentaires, comme en témoigne le succès planétaire du poke bowl. Ainsi, grâce à un écrivain aventurier, jeune marié amoureux de Charmian, heureux de brûler sa peau au soleil après les neiges du Grand Nord, et transporté par une inédite sensation de glisse, Waikiki allait devenir la Mecque du surf moderne, un lieu mythique où l'homme et l'océan dansent ensemble une chorégraphie éternelle.
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