Le parcours d'Hervé Duhamel, figure emblématique du canoë-kayak français, est jalonné d'une passion inébranlable pour la discipline, d'une quête constante de la performance et d'une transmission précieuse de son savoir. Ayant évolué du statut d'athlète prometteur à celui d'entraîneur respecté, puis d'accompagnateur au sein de l'équipe de France de marathon, il offre une perspective unique sur les enjeux techniques, physiques et psychologiques de ce sport exigeant. Son regard acéré sur l'entraînement et la compétition, ainsi que son dévouement envers les athlètes, ont marqué et continuent de marquer des générations de pagayeurs.
Les Premiers Coups de Pagaie : Une Découverte Fortuite et une Polyvalence Fondatrice
Hervé Duhamel a commencé le canoë-kayak à l’âge de 12 ans, au club de Louviers, marquant le début d'une aventure qui allait définir sa vie professionnelle et personnelle. Au départ, son intention était de s'adonner à la pêche avec une bande de copains. Cependant, en observant les kayakistes au bord de la rivière, il a été interpellé par cette activité dynamique, ce qui l'a finalement poussé à choisir le kayak. Avant cela, il avait tenté le football avec ses amis, mais il n’y avait pas trouvé de talent particulier, et il avait également pratiqué le judo. L’activité est devenue bien plus qu’un simple loisir ; si au départ, c’était pour s’amuser, le club de Louviers, historiquement un grand club de canoë-kayak notamment en course en ligne, imposait une culture axée sur la performance. La culture de ce club faisait qu’on pagayait quand même pour être performant, même si c’était pour s’amuser.
Cette période a été caractérisée par une grande polyvalence. Le dimanche, les athlètes participaient à des compétitions de slalom-descente et de course en ligne, et Hervé Duhamel aimait beaucoup la descente. Ses potes, quant à eux, faisaient de l’eau-vive. Cette diversité d'expériences lui a offert la chance de naviguer sur plein de milieux, développant ainsi une grande adaptabilité. Interrogé sur l'indispensabilité de cette polyvalence pour la performance, il concède n'en avoir aucune idée précise, mais estime que quelqu’un qui pratique en compétition, notamment en course en ligne, mais qui n’est pas capable de se déplacer sur les Gorges de L’Ardèche pendant ses vacances, trouve cela un peu dommage. Cependant, il nuance en précisant que ce n’est pas rédhibitoire pour la compétition de haut niveau.
Son entraînement a évolué au fil des ans. Quand il était minime, les Régates de l’espoir représentaient une étape importante. En Normandie, le niveau en course en ligne était super bon, et il a rapidement accédé aux podiums, ce qui l’a boosté dans cette discipline. En catégorie cadet, il participait aux championnats de France de course en ligne et d’eau-vive. Ce n’est qu’en junior, lorsqu'il a intégré une section sport-étude, qu’il s’est concentré davantage sur la course en ligne, même s'il aimait bien l'eau-vive malgré ses difficultés en slalom. L’intégration du sport-étude a marqué une nouvelle dimension pour sa pratique, même si l’entraînement restait basé sur le plaisir, non sur la contrainte. Il a toujours aimé s’entraîner. Le groupe d’athlètes était bon, et les activités variées : kayak, course à pieds, VTT, musculation. Ils ont eu la chance d’être bien éduqués pour cela. À ce stade, la performance en compétition devenait une exigence, mais il a eu de bonnes participations, de bonnes saisons et de bonnes sélections.
Avant le sport-étude, son rythme d’entraînement était déjà très intense. Au club, ils étaient présents tous les jours, passant des heures et des heures, et même toutes leurs journées pendant les vacances. À cette époque, les entraîneurs n’étaient pas toujours présents en permanence. La Normandie, composée alors de cinq départements, bénéficiait de cinq cadres d’État et de deux CTR, ce qui a permis à Hervé Duhamel de connaître le kayak gavé de subventions publiques. Cela leur a offert la possibilité de participer à de supers stages dans les Alpes et dans le Morvan. Dans la bande de copains du club, il n’a pas été le seul à devenir un bon athlète. Deux d'entre eux sont partis en sport-étude à Boulogne-sur-Mer, tandis que les autres sont restés sur l’eau-vive.
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L'entrée en sport-étude a introduit des différences notables en termes d’entraînement, principalement au niveau des partenaires d’entraînement. Il s’entraînait désormais dans un groupe où, pour toutes les activités, tout le monde avait un bon niveau. Les entraînements et le volume global ressemblaient à ce qu’ils faisaient auparavant, sauf que la marche était un peu plus haute, les intensités étaient plus longues et les enchaînements différents. L'intégration de l'équipe de France junior n’a pas été une surprise, mais plutôt une suite logique des podiums obtenus en cadet et en junior 1. Il parvenait à accrocher une catégorie qui, au niveau international, avait un niveau correct. Il s’y attendait, faisant la saison avec le collectif France, ce qui représentait des stages, deux régates internationales, et les championnats d’Europe et du Monde. En K4 junior, ils ont fait un podium, mais rien de transcendant selon lui. C’est à ce moment qu’il s’est rapidement rendu compte qu’il n’était pas un super bon compétiteur. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était l’entraînement ; il n’éprouvait pas le même plaisir en compétition, son état psychologique n’était pas le même. Malgré cela, il a continué longtemps et, par la force des choses, il a réalisé qu’il voulait devenir entraîneur.
La Vocation d'Entraîneur : Du Terrain à la Transmission du Savoir
L’envie de devenir entraîneur a germé chez Hervé Duhamel à force de rencontres avec différents entraîneurs. Ce qui l'attirait particulièrement, c’était l’articulation des entraînements et le plaisir de partager une progression dans l’activité. Pendant qu'il était au lycée, il a entrepris de passer le Brevet d’État, diplôme indispensable pour exercer ce métier. Dès ses 18 ans, il a tout mis en œuvre pour l’obtenir, car le lycée ne l’intéressait pas autant. La formation comprenait un tronc commun et une partie spécifique. À l’époque, pour passer un BE kayak, il y avait des prérequis pour chaque activité. En slalom, il fallait avoir une performance reconnue dans l’activité concernée. En eau-vive, il fallait valider un niveau en classement de course. Les candidats tiraient au sort leur démonstration et devaient maîtriser des connaissances sur la fédération et le milieu du kayak.
Le BE1 ne lui a pas permis d'apprendre tout ce qu'il recherchait sur l’entraînement, mais le BE2 fut une occasion de rencontrer de bons entraîneurs, ce qui a été très formateur. Il a également passé un BE sport pour tous, ce qui l'a amené à rencontrer des professionnels d’autres disciplines, comme un excellent basketteur, un bon footballeur, et un golfeur professionnel. Ces rencontres ont été très enrichissantes, offrant des perspectives variées. Après le club de Louviers, il a rejoint le club de Vernon, qui commençait à développer une bonne dynamique, avec de bons pagayeurs et une équipe dirigeante ambitieuse en compétition. C’est là qu’il a été embauché, ce qui lui a permis de financer ses Brevets d’État. Le club l'a incité à se former, et il encadrait les jeunes le mercredi et le samedi. À cette époque, on maniait la pagaie dans des conditions parfois difficiles, avec de grosses vagues, apprenant ainsi à faire glisser le bateau dans toutes les situations. Cela soulève une question sur la pertinence de pagayer dans des conditions très mauvaises pour les athlètes de haut niveau, mais parfois il faut savoir pagayer sur autre chose qu’un lac plat. Dans ces conditions désastreuses, il faut s’adapter, essayer de trouver la meilleure solution en fonction de sa technique et de son physique. Cette adaptation, jusqu’à un certain point, est précieuse pour apprendre à bien tenir son bateau. Cependant, lorsque les ondes de vague sont trop rapprochées, il devient impossible de percer dedans, et le risque de faire couler le bateau augmente. En règle générale, en course en ligne, la plupart du temps, on serre les abdos et on traverse, mais ce n’est pas toujours le cas.
À ses débuts, en entraînant les jeunes, son rôle était davantage celui d’un éducateur que d’un entraîneur pur. À l’école de pagaie, il s'agissait d'apprendre la culture sportive, d'aller courir, de transmettre la culture sportive dans sa globalité, la vie de groupe et l’entraide. Au cours de ses années senior, il était devenu une évidence pour lui que d’entraîner. Il a continué la compétition tout en validant ses BE, participant à tous les championnats de France et à toutes les piges, réalisant de bonnes courses. À Vernon, ils avaient une bonne culture de l’équipage, avec de bons K2 et K4. Il est resté dans la course jusqu’à ses 21 ans, à l’époque des équipes A et B, un fonctionnement qui, il ne saurait dire pourquoi, a été remplacé par la suite pour créer les U23. Pendant la période de ses BE, les entraînements se faisaient en collectif, avec des cadres compétents en Normandie.
À 21 ans, il a cessé la compétition active, bien qu'il ait continué à participer à des courses en espérant se sélectionner en monoplace, pour rencontrer des gens et retrouver des copains. En K1, la motivation profonde pour la sélection lui manquait, même s'il s’entraînait toujours autant, remplaçant parfois plus facilement des séances par d’autres activités. Il a toujours aimé faire du sport. Son engagement auprès d'athlètes plus âgés s’est intensifié après ses quatre années au club de Vernon. Pour le BE2, il est allé à Rouen, s’inscrivant dans un autre club qui a financé son diplôme, et c’est à ce moment-là qu’il a définitivement arrêté la compétition. Il s’est alors davantage tourné vers l’encadrement de l’eau-vive, pratiquant le vélo, la course à pieds, et reprenant même le slalom, tout en entraînant principalement des jeunes de 14-17 ans. Ce club n’avait pas une grosse culture sportive. C’est l’année suivante qu’il a rejoint le club de Condé-sur-Vire, et que son rôle d'entraîneur s’est véritablement intensifié. Il avait alors terminé son diplôme et son service militaire au Bataillon de Joinville. C’est en arrivant à Condé qu’il est vraiment devenu entraîneur.
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À Condé-sur-Vire, le plan d’eau est une petite rivière, où la plus grande ligne droite ne fait que 300 mètres. L’aller-retour est de 4 kilomètres, et l'endroit est protégé du vent, offrant un cadre qui a un côté carte postale. Le club, âgé de plus de 50 ans, a une histoire riche, rapportant des médailles aux championnats de France et même aux JO depuis 40 ans. Cette histoire ne lui met pas de pression en tant qu’entraîneur ; au contraire, c’est valorisant de côtoyer des gens qui ont de bons résultats.
Une Philosophie de l'Entraînement : Volume, Technique et Stratégie
De toute son expérience en tant qu’athlète et entraîneur, Hervé Duhamel a développé une vision bien précise de ce qu’il faut faire pour performer en course en ligne. Selon lui, il n’y a pas de secret : chaque individu doit trouver la meilleure façon d’exprimer son potentiel physique, psychologique et technique. En ce qui concerne la technique, il considère qu'il y a des façons d’aborder certains thèmes qui sont plus pertinents que d’autres. Il établit une distinction fondamentale entre "pagayer joli" et "pagayer efficace". Trop souvent, les analyses techniques sont conditionnées par des choses non objectives, comme la beauté pour l’œil, ce qui est limitant.
D’un point de vue technique, il considère que le coup de pagaie ne commence pas tel qu’on le pense habituellement. Pour lui, on ne passe pas assez de temps sur la phase aérienne du coup de pagaie. Il estime que cela ramène à des critères de création d’appuis, au travail avec des pagaies différentes, et à différentes cadences. La phase aérienne, essentielle pour trouver du relâchement, est souvent négligée, et on passe trop vite dessus. Trop d’importance est mise sur l’attaque de la pagaie et le tractage du bateau. Cette approche technique, si on la comprend bien, ramène à des notions de gainage du bas du corps, l'objectif étant de faire en sorte que le bateau soit le plus haut possible sur l’eau par l’action de la pagaie.
Concernant le volume d’entraînement, un sujet souvent débattu, sa génération faisait énormément de volume. Aujourd’hui, le volume n’est plus le même, et Hervé Duhamel a un avis tranché sur la question. Ce qui est sûr, c’est que ces dernières années, avec l’ultra spécialisation du 200m, il y a eu une erreur. Les volumes d’entraînement sont devenus trop faibles. Il existe des volumes minimums à réaliser, élevés, et qui sont nécessaires pour gagner. On ne peut pas prétendre être performant à haut niveau en faisant de petits volumes d’entraînement. Il a l’impression que le volume aérobie et le travail de puissance aérobie ont été écourtés.
Certains athlètes ont peu de séances d’aérobie à basse intensité, pensant que cela pourrait leur faire perdre en explosivité. Pour Hervé Duhamel, c’est davantage une histoire de culture de l’effort, ou d’éducation à certains efforts à certains âges. Il pense que beaucoup de gens ont cette perception parce qu’ils n’ont jamais fait d’efforts longs et ne savent pas les apprécier. L'idée selon laquelle un manque de condition aérobie, dès qu’un effort aérobie un peu long est effectué, fatigue tellement que cela impacte effectivement les performances en force et en explosivité, est vraie pour certains individus. Cependant, il insiste sur le fait qu'on s’entraîne à tout, notamment à augmenter ses points faibles. Il reste persuadé que pour avoir une bonne solidité le jour J, il faut avoir un minimum d’endurance. Cette endurance ne peut pas être développée uniquement en dehors du bateau. D’un point de vue technique, il faut passer du temps dans le bateau pour naviguer dans toutes les conditions climatiques. Si un athlète passe 20 heures dans une salle, il reste peu de temps pour pratiquer dans le bateau.
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En termes de planification, Hervé Duhamel suit une approche saisonnière. En hiver, il privilégie l’aérobie, au printemps la puissance aérobie, et avant les championnats, il se concentre sur le lactique. Ce qui est certain, c’est que toutes les filières énergétiques sont travaillées au cours de l’année. Il y a des blocs, notamment lors du travail de force, où l’on réduit un peu l’aérobie. Le travail de la VMA (Vitesse Maximale Aérobie) doit, selon lui, se faire toute l’année. Il a remarqué que tout fonctionne, peu importe que l’approche soit du volume vers la puissance ou inversement. Si l’on diminue un peu le niveau pour espérer un petit gain en remontant, tout s’articule ensemble. Il s'agit de changer la balance, le temps de l’intensité, pour que le jour J toutes les pièces du puzzle soient réunies. Bien qu'il utilise des calculateurs de charges d’entraînement, il précise que depuis 2012, il n’est plus entraîneur au sens strict, mais qu'il accompagne l’équipe de France de marathon.