Le cinéma français contemporain s'est récemment illustré par une œuvre singulière, une comédie chorale qui interroge avec finesse la condition masculine tout en s'ancrant dans une discipline sportive inattendue : la natation synchronisée. Au cœur de ce projet, porté par la vision du réalisateur Gilles Lellouche, se trouve une troupe d'acteurs de premier plan, dont Guillaume Canet, qui ont accepté de sortir de leur zone de confort. L'aventure du film « Le Grand Bain » transcende le simple cadre de la fiction pour devenir une exploration profonde de la résilience, du collectif et de la déconstruction des clichés liés à la virilité.
Genèse d'un projet personnel et collectif
L'idée de ce film ne date pas d'hier. Gilles Lellouche a commencé à écrire un film qui contenait déjà un peu les prémices du Grand Bain en 2010. Le réalisateur avait envie de parler de cette lassitude qu'il sentait chez les gens de sa génération ou même plus globalement en France. Il raconte : « Dans cette course un peu individualiste où l’on se retrouve tous malgré nous coincés, on oublie le collectif, l’entrain, le goût de l’effort. » Gilles Lellouche avait commencé à écrire autour de cela, mais il manquait une dimension poétique et cinématographique à son histoire. Le producteur Hugo Selignac lui a alors conseillé de regarder un documentaire sur ARTE qui suivait une bande de Suédois pratiquant la natation synchronisée masculine. C'est là qu'il a su qu'il tenait son sujet : « Une troupe d’hommes plus ou moins désenchantés qui courent après des rêves déchus. »
Ce travail d'écriture a nécessité une abnégation totale. Pas dans l’eau, mais en Californie où, enfermé durant deux mois, le réalisateur a écrit, avec l’un de ses coscénaristes, « de 8 à 22 heures, tous les jours, sans ami, sans coup de fil, sans rendez-vous ». Le film est annoncé publiquement dès février 2015. Il est écrit par Gilles Lellouche, Ahmed Hamidi et Julien Lambroschini, et produit par Alain Attal et Hugo Sélignac. Pour Lellouche, la question de sa propre présence à l'écran a été rapidement tranchée : « Je ne me voyais pas les diriger en slip, je trouvais ça absurde. J’avais caressé l’idée de jouer dedans mais j’en aurais été incapable et ça aurait été une grossière erreur. »
Le défi physique et émotionnel des comédiens
Le casting réuni pour cette aventure est impressionnant. Julie Fabre, l’entraîneuse de l’équipe de France de natation synchronisée, chargée de coacher Guillaume Canet, Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade, Philippe Katerine, Alban Ivanov, Félix Moati et Balasingham Thamilchelvan, a failli jeter l’éponge. « Au début, je pensais que je n’arriverais jamais à monter une chorégraphie qui tienne la route. Je n’ai pas l’habitude de composer avec des corps d’hommes, qui plus est non sportifs ! », précisait-elle au Parisien.
Pourtant, le résultat à l'écran témoigne d'un investissement total. « Ils ont bossé comme des dingues », confie Lellouche. Il a découvert des comédiens prêts à se mouiller pour incarner une bande de quadras cabossés, qui reprennent pied dans leur vie grâce au ballet nautique. Même les plus réticents ont dû faire face à leurs peurs : Balasingham Thamilchelvan ne savait pas nager, Félix Moati ne supporte pas de mettre la tête sous l’eau, et Philippe Katerine déteste l’odeur du chlore. Tous ont surmonté l’appréhension d’un tournage en bonnet et slip de bains, une tenue pas très sexy. D’autant plus que Gilles Lellouche leur avait demandé de ne surtout pas faire de sport avant, ni de régime.
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L'univers des personnages : une galerie de vies cabossées
Le récit s'ouvre sur Bertrand (Mathieu Amalric), dépressif chronique, accro au jeu vidéo Candy Crush, mais aimé par sa femme (Marina Foïs), qui l’encourage à bouger de son canapé. Le voilà à barboter avec Laurent (Guillaume Canet), noyé dans sa colère, Thierry (Philippe Katerine), employé gentiment perché de la piscine municipale, Marcus (Benoît Poelvoorde), petit patron grande gueule et mythomane, et les autres. Simon (Jean-Hugues Anglade) est un musicien raté qui gagne sa vie comme agent de service dans un lycée, il rêve de gloire et de rock and roll.
C’est dans les couloirs de leur piscine municipale que Bertrand, Marcus, Simon, Laurent, Thierry et les autres s’entraînent sous l’autorité toute relative de Delphine, ancienne gloire des bassins. Ensemble, ils se sentent libres et utiles. Ils vont mettre toute leur énergie dans une discipline jusque-là propriété de la gent féminine : la natation synchronisée. Si ces grands gosses en pleine crise existentielle sont les piliers du film, Lellouche a pris soin de placer deux femmes à poigne au bord du bassin. Il y a Delphine (Virginie Efira, en short et claquettes), entraîneuse ex-alcoolique, qui exhorte ses athlètes tout en gambettes velues à « rechercher la fille qui est en eux », et Amanda (Leïla Bekhti, irrésistible en coach tyrannique), son ancienne coéquipière devenue paraplégique, qui l’épaule pour emmener, cravache en main, cette équipe de « gros lards » jusqu’aux championnats du monde de natation synchronisée, en Suède.
Un ancrage géographique et technique exigeant
Le tournage commence le 8 février 2017 en région parisienne. En avril, les scènes de piscine sont réalisées à la piscine du Raincy et quelques prises sont tournées sur le parking de l’entrepôt Franprix de Chennevières-sur-Marne. La commune de Mennecy en Essonne a accueilli le tournage pour les scènes dans la maison de Bertrand. Fin avril, des scènes du film sont tournées dans plusieurs communes du sud de l'Aisne, à savoir Grand-Rozoy, Parcy-Tigny et Château-Thierry. Par la suite, l’équipe du tournage se déplace dans l’Isère à Grenoble et dans l’agglomération. Des scènes sont tournées dans le parc Paul-Mistral, devant le Palais des Sports Pierre Mendès France, au centre commercial Leclerc à Échirolles, à Saint-Martin-d’Uriage, au gymnase de Champ-sur-Drac, dans le Vercors (à Autrans, Meaudre, Lans-en-Vercors), dans la forêt domaniale de l’Oisans, à Livet-et-Gavet, sur le campus grenoblois, avenue Gabriel Péri à Saint-Martin-d'Hères et dans le Lycée Pierre-du-Terrail de Pontcharra. La musique originale du film est composée par Jon Brion.
Réception critique et impact culturel
À sa sortie, le film fait un excellent démarrage au box-office français avec près de 1,2 million d'entrées dès son premier week-end d'exploitation dans les salles, dont un démarrage à 355 354 entrées le jour de sa sortie. Après une première semaine en tête du box-office avec 1 527 394 entrées, il est délogé par Bohemian Rhapsody la semaine suivante.
Les critiques ont été globalement enthousiastes. Du côté des avis positifs, on peut notamment lire dans Le Parisien : « cette comédie ovationnée lors de sa projection à Cannes, qui rappelle la mécanique d’un Full Monty, en plus survitaminé encore, est un bonheur de jeu et d’écriture… ». Dans Le Point, la rédaction écrit notamment que le film « nage entre deux eaux, le rire et la mélancolie. On plonge la tête la première ». Éric Libiot de L'Express écrit quant à lui : « Le Grand Bain est un film d'une ambition assez rare dans le 7e art français, qui se rangerait facilement dans ce corpus parfois un peu flou qu'est le cinéma d'“auteur populaire” et qui aurait plus simplement sa place au rayon “film emballant qui fait du bien à tous ceux qui traversent la rue ou qui restent sur le trottoir” ». Le film a également valu à Philippe Katerine le César du meilleur acteur dans un second rôle.
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Cependant, certaines voix ont été plus réservées. Jean-Philippe Tessé écrit dans les Cahiers du Cinéma : « Lellouche a la main lourde : sur le versant dépressif du film comme sur la comédie. Heureusement le solo d’hurluberlu de Philippe Katerine illumine cette chorégraphie préfabriquée ». Damien Aubel de Transfuge note quant à lui : « Toute la norme lénifiante d’un discours de développement personnel ».
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