L'œuvre de Gilles Deleuze, influente et complexe, a marqué la pensée du XXe siècle, abordant des domaines aussi variés que la philosophie elle-même, la littérature, la politique, la psychanalyse, le cinéma et la peinture. D'abord perçu comme un historien de la philosophie, ayant écrit des ouvrages sur des penseurs aussi divers que David Hume, Friedrich Nietzsche, Emmanuel Kant, Baruch Spinoza, Henri Bergson, Deleuze a opéré une évolution significative. Il s'est tourné vers une nouvelle définition du philosophe, le considérant comme « celui qui crée des concepts » dans la Cité, devenant ainsi un créateur en philosophie de mots nouveaux, de sens différents. Cette approche novatrice a permis à sa pensée de se déployer loin des chemins attendus et convenus, le faisant entrer en soi et se contraindre à penser ensemble.
Au lendemain de leur mort, le nom des philosophes, disait-il, ne meurt pas. Il est clair que malgré sa disparition, son œuvre vit plus que jamais, et ne cessera pas de sitôt de faire des vagues. Sa philosophie refuse de se figer en système, elle se plaît à se rire des opinions pétrifiées, celles qui pétrifient la vie et tendent à enfermer la pensée dans une prison de concepts. Deleuze, à la manière de Nietzsche, se fit à son tour poète-philosophe, proclamant que « la philosophie est toujours en plus occupée à renouveler les objets philosophiques que la philosophie elle-même » (3). Sa pensée philosophique est une philosophie active et créative, de la Raison, sans désordre sous le refus de l'ordre existant. Elle est une grande santé, celle qui aime provoquer la pensée et les sens, découvrant des solutions à des problèmes inconnus.
Le Philosophe des Flux et de la Création Conceptuelle
Gilles Deleuze a forgé une œuvre profondément originale, dont la thèse de philosophie est centrée sur le concept de « différence » et « répétition », c'est-à-dire au rapport du même à la ressemblance, de la copie au double, et de l'effet de la répétition à l'infini par rapport à un original. Il y prend comme référence Gottfried Wilhelm Leibniz, qui était à la fois métaphysicien et mathématicien. Le concept de "pli", largement développé dans son ouvrage "Le Pli ou Leibniz et le Baroque", devient une métaphore puissante pour comprendre le monde et l'individu. Comme il aimait à dire en gros : « Le pli, c’est nous ». Un dehors, plus lointain que tout extérieur, « se tord », « se plie », « se double » d'un dedans plus profond que tout intérieur, et rend seul possible le rapport dérivé de l'intérieur avec l'extérieur.
Les premières œuvres de Deleuze, écrites sur des philosophes (Hume, Kant, Nietzsche, Bergson, Spinoza) et des écrivains (Proust, Sacher-Masoch), sont rapidement considérées comme des ouvrages de référence. Toutes témoignent d'un effort pour saisir ce qu'il y a d'essentiellement nouveau chez chacun de ces auteurs. En développant ces apports historiques, Deleuze pose aussi les jalons d'un système philosophique axé sur la production du nouveau (ou création), et qui célèbre ainsi la vie. Il tente d'élaborer un « empirisme transcendantal ». Sa thèse, avec d'une part Différence et répétition, qui élabore une conception neuve de la différence (comme première et non pensée sur fond d'identique), et d'autre part Spinoza et le problème de l'expression, qui élabore la conception d'une vie tout entière immanente (où Dieu et l'être ne font qu'un), marque une avancée décisive dans le déploiement de cette philosophie.
Avec Félix Guattari, sa collaboration décisive, il développe un cycle intitulé « Capitalisme et schizophrénie » qui comprend L'Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980). Ensemble, ils écrivent également Kafka : Pour une littérature mineure (1975) et Qu'est-ce que la philosophie ? (1991). Ils créent des concepts fondamentaux comme celui de rhizome ou de déterritorialisation, menant une critique conjointe de la psychanalyse et du capitalisme contemporain. Pour Deleuze, « un concept, ce n’est pas du tout quelque chose de donné. Bien plus, un concept ce n’est pas la même chose que la pensée : on peut très bien penser sans concept, et même, tous ceux qui ne font pas de philosophie, je crois qu’ils pensent, qu’ils pensent pleinement, mais qu’ils ne pensent pas par concepts - si vous acceptez l’idée que le concept soit le terme d’une activité ou d’une création originale. Je dirais que le concept, c’est un système de singularités prélevé sur un flux de pensée. Un philosophe, c’est quelqu’un qui fabrique des concepts ».
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Sa philosophie est celle d'une immanence absolue, rejetant toute transcendance, négation ou manque. Elle se manifeste par un « complot d'affects », une « culture de la joie », une « dénonciation radicale des pouvoirs ». Elle assure que la philosophie ne s'adresse pas qu'aux spécialistes ; tout le monde est capable de la lire, et d'en tirer de grandes émotions, ou de renouveler complètement sa perception, même si l'on en comprend mal les concepts. C’est un peu cela l'œuvre de Deleuze, une invitation constante à la pensée active, à l'exploration des flux et des singularités.
L'Appel de la Vague : Une Rencontre Philosophique Inattendue
L'ouverture de Gilles Deleuze à des domaines apparemment éloignés de la philosophie académique est illustrée par son intérêt pour le surf, un sport qui incarne parfaitement la dynamique du mouvement et de l'insertion. Dans un entretien accordé en 1985 à L'Autre Journal, Gilles Deleuze disait : « Tous les nouveaux sports - surf, planche à voile… - sont du type insertion sur une onde préexistante. Comment se faire accepter dans le mouvement d'une grande vague, d'une colonne d'air, “arriver entre” au lieu d'être origine d'un effort, c'est fondamental. » Cette affirmation a résonné profondément chez les pratiquants de la glisse, qui ne pouvaient rester indifférents à une telle réflexion.
Cette ouverture de la philosophie par un de ses maîtres du XXe siècle à la pratique de l'océan était la preuve d'une jeunesse, d'une acuité envers l'extérieur rares. Des surfeurs, touchés par cette déclaration, ont rebondi et pris contact par la voie de son éditeur, lui offrant des places pour une « Nuit de la Glisse » au Rex à Paris. Amener ce philosophe si délicat et discret dans le tohu-bohu de ce rassemblement de glisseurs un peu frénétiques qu'étaient les spectacles d’Uhaina, avait quelque chose d'inédit. Ils n'étaient pas sûrs qu'il s'y rendît et, devant tant de zouaves hurlant à chaque image de glisse, ils appréhendaient sa réaction. Quelques jours plus tard, ils reçurent cette réponse : « Merci de votre délicate attention. J'ai été au Rex, le jeune public m'a donné un mélange d'angoisse (légère) et de jubilation, mais surtout les films m'ont beaucoup impressionné. Il y a là évidemment une combinaison matière-mouvement très nouvelle. Mais aussi une autre façon de penser. Je suis sûr que la philosophie est concernée. » L'honneur était grand. La philosophie concernée par le surf, il n’y avait que Deleuze pour le dire. Son ouverture d'esprit, attentive à tout ce qui vit, s'agence, s'invente, diffère de celle de beaucoup de ses collègues plus confinés dans des sphères purement intellectuelles.
De cette « Nuit de la Glisse », il s'ensuivit une rencontre puis un échange épistolaire invitant les pratiquants à écrire, à cerner eux-mêmes la singularité, et par là la résistance, de leur surf. Cet échange, que la santé précaire du philosophe rendait clairsemé mais non moins marqué d'attention et d'affection, a prouvé que le surf et la philosophie s'étaient rencontrés, et cela passait outre les kilomètres qui séparaient les vagues d'Aquitaine de son appartement parisien. De temps en temps, on lui envoyait un numéro de Surf Session ou Surfer’s Journal. Deleuze observait que « les surfeurs ne cessent pas de s'insinuer dans les plis de la vague… Pour eux la vague est un ensemble de plis mobiles ». Cette image du "pli mobile" illustre parfaitement la philosophie de Deleuze, où la vie est un ensemble de forces en constante recomposition, et où l'individu, comme le surfeur, doit apprendre à naviguer et à s'insérer dans ces flux dynamiques.
Gibus de Soultrait : Le Surfeur-Penseur et l'Échange Épistolaire
L'échange avec Gilles Deleuze a été particulièrement fécond pour Gibus de Soultrait, surfeur-journaliste. Depuis plus de 50 ans dans les vagues, il dirige la version française du bimestriel Surfer’s Journal et est co-fondateur du magazine Surf Session (1986). Il n'est pas un gourou, mais au fil des décennies, il a conceptualisé l'univers de la vague, forgeant des réflexions philosophiques, sociologiques, existentielles qui méritent d'être partagées. Ces réflexions s'appuient directement sur la pratique du surf : la fascination pour la vague, symbole de la domination de la nature. Il a d'ailleurs suivi les cours à l'université de Vincennes avant de se lier d'amitié avec le philosophe. C’est lui qui l'a poussé à écrire sur ses réflexions sur le mouvement, alors qu'il les lui avait soumises.
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Son ouvrage, un "petit livre bleu", est historique, narratif, et réflexif. Il emmène le lecteur de la naissance du surf avec les Polynésiens à une réflexion sur l'écologie. C'est le récit d'un voyage épique et celui d'un échange avec le philosophe Gilles Deleuze. La souffrance du monde est une actualité sans fin, mais il y a des échappées, et le surf en est une. Son origine renvoie à l’histoire méconnue du peuple polynésien et de sa civilisation maritime, dont la migration première à travers l'immensité de l'océan Pacifique reflète une compréhension des éléments naturels d'une incroyable intelligence. L'océan y est perçu comme une mouvance des éléments avec laquelle le marin se déplace, sans instruments, pour percevoir et voir l'île venir à lui. Le surf est né de cette civilisation polynésienne, à Hawaii et nulle part ailleurs, grâce à la conjonction inédite de ce peuple ayant une telle pratique de l'océan et d'un archipel avec des vagues partout, une chance qui peut faire réfléchir les surfeurs et les humains d'aujourd'hui.
Le surf est aussi l'histoire d'une résistance, celle des Hawaïens face à leur éradication démographique et culturelle par la colonisation des Blancs. Puis celle d'une jeunesse (californienne) des années 1960 refusant la guerre du Vietnam et suscitant une contre-culture dont le refus du système, le voyage et la prise de conscience écologique deviennent la source d'une précieuse utopie. C’est aussi la source de l'adolescence de Gibus de Soultrait, qui l'a fait partir « sur la route » dans les années 1970 et mener un long voyage en auto et bateau-stop, raconté dans son livre. Découlant directement de cette expérience, la prise de conscience écologique compose un autre pan de l'ouvrage, un "jardin secret" que Gibus de Soultrait dévoile après y avoir été invité par Gilles Deleuze lui-même. Le voyage, le surf… autant d'expériences qui l'ont conduit à une réflexion sur le mouvement, enrichie de cette rencontre et de cet échange épistolaire avec le philosophe Gilles Deleuze. Son livre est construit en trois parties : les origines du surf et la vision spirituelle des Polynésiens, son propre voyage initiatique dans les années 80 et enfin, la réflexion sociétale forgée avec Deleuze.
Le Rythme et le Mouvement : Au Cœur de la Pratique du Surf et de la Pensée Deleuzienne
La question du rythme est, effectivement, au centre de cette pratique de la vague qu'est le surf. Le philosophe avait vu juste : le propre du surf est d’être en mouvement sur un mouvement, la vague, et cela conduit en quelque sorte le surfeur dans une situation qui n’est plus celle d’un espace-temps. Le plus dur en surf n’est pas de se mettre debout sur la planche, mais de savoir prendre la vague au bon endroit et au bon moment alors que tout se meut. La mobilité de la vague est un apprentissage incessant pour le surfeur. À chaque fois qu’il va surfer, ce dernier se confronte à cette préhension de ce que les surfeurs appellent le « line-up », là où cette ligne océane en mouvement qu’est la houle se lève, se cambre et devient cette vague qui déferle et dans laquelle le surfeur s’insère, intègre son propre mouvement de glisse. Le mouvement du surfeur est fait de positionnements/déplacements en ramant, d’attentes et de réactions, tant par rapport aux vagues qui vont et viennent entre ici et là-bas que par rapport aux autres surfeurs tous aussi désireux de les prendre et avec qui le partage devient le jeu malléable d’une mobilité collective, faite de convivialité comme de compétition et enveloppant tout un chacun de joie comme de frustration.
La question du rythme en surf, c’est de le prendre. Depuis sa genèse océano-atmosphérique jusqu’à son déferlement, la vague est un mouvement en cours dont le surfeur apprend à faire son entente. La vague équivaut chaque fois à un concours de circonstances. Elle devient pour le surfeur, comme par ailleurs pour le voyageur, cette circonstance (du latin circum: autour et stare: debout) qui tourne simultanément par elle-même et autour d’elle-même. De tourner par elle-même, elle se tient debout et de se tenir debout, elle est ce autour de quoi elle tourne. Semblable à une boucle qui tourne et avance, elle enroule ce qui autour se déroule et déroule ce autour de quoi elle s’enroule. Dit autrement, la circonstance consiste en une tautologie, pour le moins singulière, qui circule grâce à l’alternative implicite de ses termes, issue de l’écart entre ce qu’elle engage et ce qui l’engage. Elle est toujours la même mais chaque fois sans pareil. Ainsi profile-t-elle la destination jamais certaine du voyage. Ainsi est-elle cette vague qui déferle et s’ouvre au surfeur qui la prend. Ainsi déploie-t-elle le rythme auquel il faut la prendre, c’est-à-dire en y engageant, en y insérant un geste de déséquilibre qui ne trouve alors d’équilibre que dans le mouvement qui le sous-tend. Ainsi le surfeur veille-t-il au rythme de la vague à prendre. Ainsi esquisse-t-il l’entente du mouvement dont la dimension s’active alors en propre, c’est-à-dire distinctement d’un espace-temps qui, lui, cantonne l’effort, l’action, la compréhension à son point d’origine, à son appui.
Une telle entente du mouvement dans son principe intuitif n’est pas neuve. D’Héraclite au kairos grec, sans parler de la philosophie chinoise pour laquelle le temps et le verbe être sont sans concept, sans fondement, le mouvement est depuis longtemps appréhendé dans cet enroulement/déroulement dont le surfeur fait sa glisse avec la vague. La pensée qui se formule ici par l’écriture, aussi inédite puisse être sa forme, partage toujours, d’une façon ou d’une autre, le chemin parcouru des autres, tout cela conduisant à des consonances finalement bien naturelles et humaines. Parler de mouvement en ce XXIe siècle bien lancé, bien bousculé est une lapalissade tant tout ce qui nous (dé)construit s’appuie désormais sur la mobilité et son offre (sa pression) immédiate et ubiquitaire. Les années 1980 étaient déjà celles d’une mutation des technologies de la communication amorçant une contraction de notre espace-temps par l’accélération qu’elles induisaient dans les échanges comme dans le télescopage événementiel. Et globalement, le cadre de notre modernité se révélait peu à peu sous un visage mouvant au travers duquel les traits usuels d’une configuration spatio-temporelle semblaient de plus en plus sans prise.
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La pensée dimensionnelle qui nous guide s’attache à distinguer l’espace, le temps et le mouvement comme des dimensions propres dont l’enchaînement (le tissage, la complexification) de l’une à l’autre décrirait notre processus moderne et l’évolution de ses enjeux. Ainsi la propension de la course du temps à se défaire des ordonnancements de l’espace engendre à son tour à un autre passage dimensionnel du temps au mouvement dont la préfiguration s’amorce à peine, mais qu’on peut qualifier par une imprévisibilité semblable à celle de cette vague dont le surfeur fait sa glisse, fait son rythme. Mais la promptitude et la multitude événementielle qui qualifient notre monde contemporain, un peu comme toutes ces vagues émergeant soudainement de l’océan, ne se perçoivent pas, dans le mouvement qu’on entend, comme l’effet de la seule accélération du temps moderne. Mieux celui-ci est comme disqualifié par ce nouvel entendement qui s’initie en se plaisant justement du déséquilibre induit.
À prendre le mouvement dans l’élan, à s’élancer pour se faire accepter dans le mouvement, « à arriver entre au lieu d’être origine d’un effort », la tension alors s’efface, détournée du temps l’oblige, au nom d’une autre pertinence, d’un autre équilibre dont l’appui réside dans la prise de rythme du mouvement que j’intègre… par celui que j’insère. Le rythme n’a d’entendement ici que par ce double mouvement dont il exprime la glisse et dont il devient l’accord, l’ajustement : l’opportunité. Un exercice discontinu mais sans rupture, car d’un mouvement passe l’autre, d’une onde qui oscille, s’en suit, s’en superpose une autre, alternant ce que les surfeurs appellent un jour une « houle longue », le lendemain une « houle courte », ou une autre fois une « houle en pic ».
Ainsi nous disons du mouvement, que nous acheminons ici en dimension propre, qu’il est intègre. Qu’il est l’intégrité entre les variables qui se meuvent, exprimant leur ondulation dans la complexité qui les anime et devenant leur lettre de correspondance par l’opportunité (le rythme) qu’il dynamise. Il se donne à entendre par l’écho des éléments qu’il mobilise, il est le paysage de leur passage, l’agitation de leur attirance, de leur rencontre. À défaut d’atteler chacun à sa place, il invite à entendre, à suivre ce qu’il déplace pour se placer à juste titre et composer à bon escient. Pour autant que nous veillions à cerner cette dimension du mouvement dont notre modernité ferait sa matrice actuelle, celui-ci n’agit pas moins avec les autres dimensions dont il est l’enchaînement. Dans nos passages dimensionnels proposés, une dimension ne remplace pas l’autre, elle s’y emmêle, complexifiant d’autant leurs enjeux mutuels, mais ne dégageant pas moins à chaque fois des ouvertures.
Par l’espace et la circonscription des éléments qui le caractérise, se noue l’enjeu du commun dont le lien/ciment, l’équité, le partage (séparément ou ensemble) sont le fondement du récit, du cadre constituant. Par le temps et la ligne de projection qu’il reflète, se profile l’enjeu d’être libre dont l’autonomie, l’expression, l’initiative (mais aussi, du coup, la différence, l’indépendance, la concurrence, la course/compétition…) sont le moteur de cette ligne de force capable de dépasser tous les horizons. Le mouvement que nous entendons alors, par l’intégrité qu’il anime, qu’il dynamise, suscite l’enjeu de l’opportun dont la (com)préhension, la contextualisation, l’insertion, l’acceptation (tout comme le rebond, la portance, la glisse) sont le dénouement d’un équilibre à sentir, à rythmer, à tracer sur les sables mouvants d’une mobilité désormais prégnante, pressante.
Et dans le combat que l’enjeu du commun et celui d’être libre ne cesse de se livrer pour rehausser chaque fois leur primauté dans la dynamique démocratique et économique, l’enjeu de l’opportun, caractérisé par le mouvement et sa composition circonstancielle, est à même de déjouer l’impasse d’un espace « trop étroit, trop circonscrit » et d’un temps « trop rapide, trop tendu », par l’intégration de leur terme propre de communauté et de liberté, par l’acceptation de leurs enjeux respectifs, sous couvert de l’équilibre que profile chaque fois son concours de circonstances. Le mouvement et son enjeu de l’opportun n’ont d’autre finalité que d’aboutir à ce qu’il fait advenir, à ce qu’il fait ressentir (en bon ou en mauvais), mais sans rien immobiliser, ni rien tendre.
La rythmicité, plus qu’un sens à trouver, est un exercice à mener dans le mouvement englobant de notre époque, bel et bien devenu la dimension, le paradigme d’un nouvel apprentissage et de nouvelles connaissances pour notre modernité et son progrès en ce XXIe siècle. Nous rejoignons de ce fait Pascal Michon dans sa réactualisation du rhuthmos et quand il définit « le concept de rythme comme manière de fluer », facilement associable, fort de ce qui a été présenté ici, à notre manière de surfer. Nous l’entendons aussi quand il distingue cette « rythmicité forte » puissante à agir (à prendre la vague) et cette « rythmicité faible » sommée de subir (de « bouffer » la vague), afin justement de veiller aux éléments éthiques, politiques, économiques pouvant mieux alimenter la première, individuellement, collectivement. Cependant encore une fois, l’enjeu de l’opportun, susceptible de cette puissance à agir, à rebondir, ne se profile pas tant dans le caractère propre des éléments (équitables ou non, justes ou non) que dans l’agencement qui les conduit à se mouvoir.
Cette double rythmicité, forte et faible, reflète aussi les variations inhérentes à chaque individu, cela par rapport à lui-même, par rapport à l’ondulation des plis multiples qui le forment, le forgent (le « fluctifiant »/fructifiant à la longue, ou inversement le rigidifiant !), par rapport à l’autre, cet autrui qui le dévisage/envisage, par rapport au collectif où il est bon, facile de se fondre, de se perdre, comme utile et énergique de se révolter contre. Fluer, surfer ne sont pas synonymes de flou. On pressent, on sait ce qui nous guide, mais on le mixte alors à ce qui nous porte pour mieux le rythmer, le faire advenir. Pour cela, il importe d’entendre que la question du rythme n’est plus celle d’un tempo piégé par l’accélération du temps, mais celle soulevée à corps ouvert par la finitude créatrice, génératrice, des attentes, des alternances, des échanges, des commutations, des cycles, des rebonds… avec laquelle notre rationalité moderne doit s’engager pour s’inventer à nouveau.
Se joue devant nous une forme de jurisprudence sociétale au long cours par le mouvement qui désormais globalement nous intègre, nous déplace. Et face à un tel cadre tiraillé par l’imprévisibilité, nul doute qu’une compréhension écologiquement appuyée de ce qui nous porte et nous contraint est une façon d’en sentir et d’en développer le rythme. Un âge de l’écologique, intégrant tous les aspects sociétaux et environnementaux de notre époque, est un âge du rythme. « Les différents niveaux de structures de la soie, dit Markus Buehler chercheur au MIT, sont analogues aux éléments hiérarchiques qui font une composition musicale, incluant intensité, gamme, dynamique, rythme. » Intégrant un compositeur de musique et un mathématicien, l’équipe de recherche « trouva comment décrire les structures de protéine en modèles mathématiques et ensuite comment retranscrire les détails de la structure de la soie en compositions musicales. Les différences étaient assez claires. » Bien sûr, une telle analogie ne vaut que pour elle-même, mais que notre voie soit à « la croisée des vagues » ou sur « les chemins de la soie », c’est bien en mouvement et par le rythme que notre modernité se doit de réfléchir et d’avancer.