François Jaccard : Un Missionnaire Persécuté en Cochinchine

L'existence de Saint François Jaccard s'inscrit dans une période tumultueuse de l'histoire missionnaire en Asie du Sud-Est, marquée par la persécution religieuse et un dévouement inébranlable. Sa vie fut celle d'un apôtre de la Cochinchine, dont le parcours, de sa naissance en Haute-Savoie jusqu'à son martyre, témoigne d'une foi profonde et d'une résilience face à l'adversité.

Jeunesse, Formation et Vocation Missionnaire

François Jaccard naît le 6 septembre 1799 à Onnion, un village situé en Haute-Savoie. Son cheminement spirituel et académique le conduit d'abord au petit séminaire Saint-François de Sales à Mélan, où la lecture donnée au réfectoire était centrée sur les Lettres édifiantes et les Annales de la Propagation de la Foi, des ouvrages qui sans doute nourrissaient déjà sa vocation missionnaire. Il poursuit ensuite ses études au grand séminaire de Chambéry, représentant l'ultime étape avant son entrée dans la vie religieuse active. Il intègre le Séminaire des Missions Étrangères en août 1821 en tant qu'acolyte, manifestant un engagement précoce envers la propagation de l'Évangile au-delà des frontières de sa patrie.

Ordonné prêtre le 15 mars 1823, le Père Jaccard, inspirant une grande estime, se voit offrir le poste de directeur du Séminaire. Cependant, cette proposition, aussi prestigieuse soit-elle, ne correspond pas à l'ardeur de son appel. Il refuse résolument cette fonction, demandant instamment et avec ferveur d'être envoyé en mission, une quête qui allait le mener vers des destins inattendus et périlleux. Son départ tant attendu pour la Cochinchine a lieu le 10 juillet 1823. Peu après, le 23 du même mois, il embarque à Bordeaux, entamant un long voyage qui le mènera par le Cap de Bonne-Espérance et Calcutta.

Le Long Chemin vers la Mission : Obstacles et Persévérance

La route vers l'Extrême-Orient ne fut pas sans embûches. François Jaccard doit patienter plusieurs mois à Calcutta avant de pouvoir rejoindre Macao. Macao était alors le siège de la Procure des Missions en Extrême-Orient, une escale obligée et stratégique pour les missionnaires cherchant à atteindre la Chine et le Vietnam. En chemin, les directeurs du Séminaire de Paris avaient initialement projeté de le maintenir en France, une idée à laquelle il ne consentit pas. Puis, le gouverneur et les Français résidant en Inde lui proposent un poste d'enseignant dans un collège, une autre opportunité qu'il décline. C'était sans compter sur la détermination inébranlable du jeune François qui, malgré ces tentatives de le retenir, monte à bord d’un navire anglais le 20 août 1824, ayant pour destination Macao. Ce fut ensuite à la mer de faire des siennes et d’alterner entre tempêtes et calme plat, une épreuve qui forgea sans doute son caractère déjà fort. Le vaisseau arrive finalement à Macao le 25 novembre. Après quelques mois passés à la procure de Macao, le missionnaire quitte ce poste fin mai 1825, enfin prêt à s'immerger pleinement dans sa mission en Cochinchine.

Les Débuts en Cochinchine et le Contexte Politique Hostile

L'empire du Vietnam avait été créé au début du siècle par Gia Long, qui avait réuni les deux royaumes de la Cochinchine et du Tonkin. Durant les vingt années de son règne, le jeune empire vivait dans une paix relative et, fait notable pour les missionnaires, une liberté religieuse certaine. Cependant, cette période de tolérance prend fin après le décès de Gia Long en 1820. Minh Mang, son successeur, prend alors des dispositions hostiles à l’égard des chrétiens. C'est dans ce climat de suspicion croissante que le Père Jaccard pénètre dans sa mission par le Tonkin. Dès les premiers jours de son arrivée, il est contraint de vivre caché à cause des dispositions hostiles du roi Minh-mang. Son supérieur, le père Taberd, fut heureux d’accueillir son jeune confrère, dont l’arrivée augmentait d’un tiers l’effectif missionnaire de la Cochinchine, un renfort précieux dans un contexte de plus en plus difficile.

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Au mois de juillet 1827, le Père Jaccard se voit contraint de se rendre à Hué pour servir de traducteur et d’interprète au roi Minh Mang. Le roi espérait, en ayant les missionnaires sous la main, pouvoir s’en débarrasser aisément et au plus tôt, une manœuvre politique visant à les contrôler ou les éliminer plus facilement. François Jaccard obtient cependant de résider dans une station voisine, à Duong-son. Là, tout en s'acquittant de ses tâches de traduction, il n’en continue pas moins d’exercer son ministère et d’instruire quelques séminaristes, conciliant ainsi sa mission spirituelle avec les exigences de la cour royale.

La Première Condamnation et la Commutation de Peine

L'année 1830 marque un tournant pour le Père Jaccard. Des habitants de Duong-son, agissant à l’instigation du roi Minh Mang, l’accusent d’avoir conduit les chrétiens au pillage de leurs maisons. Cette accusation, probablement fabriquée de toutes pièces, visait à discréditer le missionnaire et à fournir un prétexte légal à sa condamnation. Après plusieurs arrêts de justice qui ne satisfont pas le prince, résolu à perdre le prêtre de Jésus-Christ, les juges le condamnent à la peine capitale. Cependant, à des fins politiques, Minh Mang commue cette peine en celle d’enrôlement dans la milice. Curieusement, la sentence ne fut pas appliquée ; le Père Jaccard fut seulement obligé de résider à Huê.

L'Édit de Persécution et l'Intensification de la Répression

En ce qui concerne le règne de Minh Mang, un événement survenu en août 1832 va lui faciliter la tâche dans sa politique anti-chrétienne. Le Premier mandarin Lê Van Duyêt, ancien précepteur de l’empereur, maréchal de l’Empire et vice-roi de la Basse Cochinchine, venait de mourir à Saigon. Cet homme de grande influence tenait en haute estime le christianisme et les missionnaires. C’est le prestige et l’autorité de ce maréchal qui retenaient depuis des années l’action répressive de l’Empereur à l'égard des chrétiens. L’avis des autres mandarins et même celui de sa propre mère était moins pris en compte que celui du maréchal disparu. Ainsi, sa mort libéra le souverain de cette contrainte, et l’édit de persécution générale contre les chrétiens fut promulgué le 6 janvier 1833, marquant le début d'une période de souffrance intense pour la communauté chrétienne.

Quant à Jaccard, il profita de sa situation de « résidence forcée dans la capitale » pour aller visiter les missionnaires, français et italien, Delamotte et Odorico, renforçant ainsi les liens entre les figures de l'Église dans la clandestinité. Il mit Gagelin au courant de la suite des événements, lui annonçant son prochain supplice par la corde, et poursuivit une correspondance épistolaire avec lui, montrant un courage et une préparation à son destin. Tragiquement, Gagelin subit le martyre en octobre 1833.

La Deuxième Condamnation et l'Emprisonnement à Aï-Lao

Aussitôt après le martyre de son confrère, Jaccard fut arrêté et de nouveau condamné à mort comme prédicateur de l’Évangile. Cependant, à la demande de l’impératrice mère, on ne l’exécuta pas ; sa peine fut encore commuée, et cette fois, en une détention illimitée dans la prison d’Aï-lao. Ce lieu de détention était une contrée très insalubre, située à la limite des régions sauvages, et il y resta deux ans dans les conditions les plus difficiles, endurant les plus dures misères.

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Mais Minh Mang n’en avait pas encore fini avec son premier interprète. Avant de l’envoyer en villégiature forcée, il lui demanda d’écrire aux rebelles du Sud, retranchés dans la citadelle de Saigon. En effet, suite à la profanation de la tombe du vice-roi sur ordre de l’Empereur, un vent de rébellion commençait à se faire sentir dans le pays. Parmi les opposants, on pouvait dénombrer des chrétiens, et Minh Mang demanda à Jaccard de les rappeler à leur devoir à l’égard du pouvoir impérial, cherchant à instrumentaliser le missionnaire pour ses propres fins politiques. Ainsi, Jaccard écrivit une lettre dans laquelle il évoquait l’obligation de loyauté du chrétien envers le roi, « même persécuteur », une position délicate qu'il adopta en espérant peut-être apaiser la situation. Cependant, Minh Mang désapprouva le contenu de la lettre, ce qui ne fit qu'empirer la situation du Père Jaccard.

Transfert à Cam-Lo et Résistance Pacifique

Début 1835, le Père Jaccard est transféré à la prison de Cam-lo, un lieu moins malsain que Aï-lao. De là, il pouvait communiquer plus aisément, bien que toujours en secret, avec les chrétiens, un privilège relatif qui lui permit de continuer son ministère de manière clandestine. Dans l’empire, la situation politique et religieuse ne s’arrangeait pas, la répression des chrétiens se poursuivant avec une brutalité croissante. Jaccard apprend alors le supplice du père Marchand à Huê, une nouvelle qui devait le marquer profondément et renforcer sa détermination.

Grâce à l’indulgence des mandarins de la prison, il continua de correspondre avec deux autres futurs martyrs : Mgr Borie au Tonkin et Mgr Cuenot en Cochinchine. Ce dernier conseilla à Jaccard de s’évader, une proposition à laquelle il opposa un refus catégorique afin d’éviter des représailles contre les chrétiens. Ainsi déclara-t-il : « Les mandarins de Cam-lo ne manqueraient pas de payer ma fuite de leur tête, et ceux de la province n’en seraient pas quitte à bon marché. Je vous assure que j’aurais un petit scrupule de causer tant de mal à des gens qui ne m’en font point ; car, tout en se soumettant aux ordres de leur maître, ils ne les exécutent pas à la rigueur. » Cette réponse illustre sa profonde compassion et son sens du sacrifice, préférant sa propre souffrance à celle d'innocents.

Le missionnaire n’est pas en mesure de satisfaire la volonté de Mgr Taberd qui, en 1833 et en 1834, lui écrit de venir le trouver à Bangkok ou à Pinang, afin d’y recevoir la consécration épiscopale. La situation de Jaccard en détention l'empêche de répondre à cet appel.

La Torture, la Troisième Condamnation et le Martyre

En février 1838, Ming Mang, craignant que le Père Jaccard n’entretînt des relations avec un autre missionnaire, le père Candalh, qui avait ouvert une école près de Cam-lo, le fait conduire à Quang-tri, chef-lieu de la province du même nom. Là, on lui ordonne de nouveau, et bien inutilement, d’apostasier, de renier sa foi, ce qu'il refuse avec constance. Enfin, après avoir été plusieurs fois soumis à la torture, épreuve physique et morale terrible, il est condamné pour la troisième fois à la peine capitale. Le 21 septembre 1838, François Jaccard est martyrisé, achevant ainsi son œuvre missionnaire par le don suprême de sa vie.

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Son corps, emporté par un futur martyr nommé Hoa, est inhumé dans sa propriété à Nhu-ly. Par la suite, les ossements sont envoyés au Séminaire des Missions Étrangères de Paris en 1846. La reconnaissance officielle de ces reliques est effectuée le 9 septembre 1847 par les Drs Cayol et Le Coq. Aujourd’hui, les ossements du Père Jaccard reposent dans la crypte de l’église du Séminaire des MEP, sous l’autel Saint-Jean-Baptiste, un lieu de vénération pour sa mémoire.

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