La presse écrite, et particulièrement certains quotidiens comme Libération, constitue un terrain fertile pour l’usage créatif de la langue. Les jeux de langage y sont fréquents, surtout dans les titres, où l'imagination semble être au pouvoir. Ces jeux linguistiques reposent sur des expressions et des constructions syntaxiques figées qui défient les frontières linguistiques. Le problème est double pour un lecteur non francophone entrant en contact avec cette facette de la culture de l'autre. Le premier obstacle est la reconnaissance et la compréhension du jeu de mots, et le second serait une traduction du jeu de mots dans sa langue. La présence des jeux de mots dans la presse française et la difficulté de traduction liée à cette marque linguistique constituent l’objet de cette étude.
La nature du jeu de mots journalistique
Il n’est guère utile de refaire ici un historique de la prose écrite sur les approches diverses des jeux de mots ni d’entrer dans la différenciation faite par certains linguistes entre jeu DE mots, AVEC les mots ou SUR les mots. La meilleure classification ayant fait ses preuves et fournissant une taxinomie parfaitement acceptable reste encore celle de Pierre Guiraud. Quelle que soit la définition retenue, le jeu de mots se compose toujours d’un double sens et conduit le lecteur à refuser le sens superficiel et à chercher le sens second « caché derrière ».
Il y a jeu de mots lorsque l’usage que l’on fait de certains mots s’écarte de leur emploi purement référentiel. Une des formes récurrentes est le défigement. Nombreux sont les jeux de mots fondés sur une référence implicite à un figement, qu’il soit simple lexie composée, expression figée, proverbe ou encore paroles célèbres d’un discours, d’un livre, d’un film ou d’une chanson, événement historique connu de tous. En fait, tout jeu de mots est une allusion, et plus spécifiquement allusion ludique basée sur un double sens. Ces manipulations intentionnelles des mots n’ont pas toutes le même but ni le même effet.
Fonction et visée dans le discours de presse
Dans un journal, il n’y a aucune volonté de langage poétique ni de démonstration de virtuosité. Les jeux de mots y sont certes des instruments d’écriture mais il s’agit d’un simple jeu linguistique. Leur but est exclusivement ludique ; c’est un clin d’œil lancé au lecteur. C’est aussi une sorte d’accroche dont le but est d’attirer l’attention du lecteur, d’attiser sa curiosité afin qu’il ait envie de lire la suite, de l’inciter à lire plus : le chapeau et l’article lui-même, autres unités textuelles du journal.
Parfois aussi le jeu de mots peut avoir une valeur identitaire pour le journal et constitue en quelque sorte une marque, une signature du journal si les jeux de mots y sont fréquents. C’est le cas des hebdomadaires comme Charlie-Hebdo, et surtout Le Canard enchaîné ; pour ce dernier, les jeux de mots constituent un trait significatif et distinctif par la multiplication des calembours et des jeux de langage. C’est le cas également, bien que dans une moindre mesure, pour le journal Libération. Les jeux intertextuels donnent à l’actualité une dimension et un dynamisme le situant en dehors de l’académisme ambiant. Cette tonalité d’ensemble humoristique révèle de la part de la rédaction une volonté évidente de rendre l’actualité plus signifiante en lui donnant du relief et en instaurant avec les lecteurs une certaine connivence.
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Toutefois, Libération n’est pas un journal subversif ou mal élevé comme s’affichent ouvertement certains titres satiriques. Ce qui explique que rares seront les jeux de mots dans des titres annonçant des événements graves ou douloureux. Un autre point significatif à signaler concernant les jeux de mots est qu’ils activent, au sein du discours journalistique, la mémoire interdiscursive du lecteur. Le journaliste, par son clin d’œil, semble vouloir capter les connaissances linguistiques et culturelles de ses lecteurs. Ce clin d’œil de complicité repose sur une condition primordiale : que le destinataire saisisse le jeu de mots, l’allusion.
La traduction comme exercice linguistique et culturel
Aucun journal n’est publié dans le but d’être traduit dans d’autres langues, le destinataire étant un lecteur francophone ou comprenant le français. La traduction n’est abordée ici que comme un exercice universitaire à double finalité, linguistique et traductologique. Comme dans toute traduction, le contexte est indispensable. Il semblerait que la plasticité de la langue française lui permette de mieux jouer sur les mots que d’autres langues, ce qui explique la profusion constatée de jeux de mots en français.
Il n’y a pas de recettes applicables sans discrimination à tout jeu de mots, mais des ouvertures et une approche de la traduction avec peut-être quatre grands modes de traduction :
- La traduction isomorphe traduit le jeu de mots à l’identique : l’égalité est totale entre langue source et langue cible, avec le maintien du même modèle de composition et la reprise des mêmes termes. Par exemple, le mot-valise « monumentané », formé de la fusion entre monument et momentané, serait parfaitement traduit en espagnol par « monumentáneo ».
- La traduction homomorphe utilise le même procédé (calembour traduit par calembour, anagramme par anagramme, etc.) sans pour autant reprendre les mêmes termes.
- La traduction hétéromorphe emploiera un jeu de mots d’un type autre que celui utilisé dans le texte original.
Dans le cas qui nous intéresse ici, le problème de traduction est ponctuel car l’impact du jeu de mots dans un titre de presse est secondaire et local. Secondaire, car priorité est donnée à l’information transmise par le jeu de mots et par l’article qui suit. Et local, parce qu’il n’y a pas de suite donnée au jeu de mots dans le texte de l’article. La seule difficulté propre au titre est de conserver la cohérence sémantique du jeu de mots avec le mot du texte qui lui fait écho.
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