Fabrice Payen, un Skipper de Résilience : Du Handicap à la Maîtrise des Océans

L'univers de la voile de compétition est peuplé de marins aguerris, de passionnés dont la vie est intrinsèquement liée à l'océan. Parmi eux, Fabrice Payen se distingue par un parcours exceptionnel, marqué par la résilience et une détermination inébranlable à repousser les limites. Sa carrière de skipper professionnel, forgée par des décennies d'expérience en mer et une adaptation courageuse face au handicap, témoigne d'une force de caractère rare et d'une vision inclusive du sport.

Les Racines d'une Passion Ancrée en Bretagne et le Métier de la Mer

Fabrice Payen, bien qu'il ait confié être né loin de la mer, a grandi depuis toujours à Saint-Malo. Cette immersion précoce dans le milieu maritime a profondément façonné son identité et son destin. Il ressent fortement cette appartenance à la cité corsaire, déclarant : "J’ai l’impression d’être plus malouin que d’ailleurs." La navigation, pour lui, n'est pas qu'un simple passe-temps, mais une véritable vocation, comme il l'a souligné : "Naviguer est une passion dont j’ai fait mon métier."

Avant de se lancer pleinement dans la course au large, Fabrice Payen a acquis une solide expérience professionnelle en mer. Il a travaillé pendant près de 20 ans en tant que capitaine de marine marchande et skipper de métier. Cette période a été fondamentale pour développer une connaissance approfondie des océans et une maîtrise des techniques de navigation, éléments essentiels à sa future carrière de compétiteur.

La naissance d'une telle passion pour la mer est souvent un phénomène complexe, difficile à rationaliser, comme Fabrice Payen l'a lui-même exprimé : "C’est très difficile à expliquer. L’émergence, l’origine d’une passion, pourquoi on décide de gravir une montagne, ou traverser l’Atlantique, ou faire le tour du Monde en solitaire, les raisons sont propres à chacun." Il a cependant cherché à définir ces premiers instants, imaginant que "La naissance d’une passion, ce sont les premières sensations dans la découverte d’un élément." Ce qui le motive et le comble le plus en mer est une quête de liberté : "Après, être sur l’eau en solitaire donne une sensation de liberté qu’on retrouve difficilement ailleurs, que pour ma part je n’arrive pas à retrouver ailleurs." Cette quête de liberté sur l'eau allait devenir un fil conducteur de sa vie, même face aux plus grandes adversités.

Le Tournant de 2012 : Un Accident qui Redéfinit la Trajectoire d'une Vie

La vie de Fabrice Payen a pris un tournant radical en 2012. Alors qu'il était en Inde, il subit un grave accident de moto. Cet événement tragique a eu des répercussions profondes sur son corps et sur son parcours professionnel. Un homme, un skipper aguerri par de nombreuses années en mer, se voyait soudainement transformé. Suite à cet accident, Fabrice et sa compagne ont alors eu un terrible accident de la route en Inde, un événement qui allait bouleverser leur existence.

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Le retour en France fut le début d'un long et douloureux chemin. Suite à son retour en France, le skipper a eu de nombreux problèmes à son genou et ne pouvait plus le plier. Il a vécu dans la douleur pendant 4 ans, subissant de nombreuses opérations qui, malheureusement, n'ont pas apporté le soulagement espéré. Pendant près de 4 ans, Fabrice a enduré de nombreuses opérations sans succès. Cette période d'incertitude et de souffrance l'a mené à une décision des plus radicales, mais paradoxalement libératrice.

En 2016, Fabrice Payen a pris une décision décisive, celle de se faire amputer la jambe. Cette amputation est intervenue après les nombreuses tentatives infructueuses de réparation de son genou, marquant un point de non-retour, mais aussi l'ouverture vers une nouvelle perspective. Paradoxalement, cette décision lui a permis de retrouver une forme de mobilité perdue. Cette décision était une libération d'un poids et d'une douleur constants. Comme il l'a exprimé : "Fabrice est au contraire « libéré » de ces souffrances lui qui ne rêve que d’une chose, retrouver la barre de son bateau."

Cette transformation physique a eu des conséquences directes sur sa carrière d'officier de marine marchande. Il s'est vu retirer son agrément pour "inaptitude" par l'administration maritime. Malgré cela, sa détermination à retrouver l'océan était intacte. Avec l'appareillage d'un genou prothétique étanche, il a repris la navigation, prouvant que sa passion était plus forte que tous les obstacles.

La Route du Rhum : Deux Participations, une Quête Inachevée puis un Triomphe

La Route du Rhum, course transatlantique en solitaire mythique reliant Saint-Malo à la Guadeloupe, est devenue le symbole de la résilience de Fabrice Payen et de son engagement à dépasser le handicap. Cette course représente un rêve d'enfant pour lui, un défi qu'il a relevé à deux reprises.

La Première Tentative (2018) : Le Défi du Pionnier

En 2018, deux ans seulement après son amputation, Fabrice Payen a participé une première fois à "La Route du Rhum". Cette participation a marqué l'histoire de la course au large, car Fabrice Payen est devenu le premier skipper amputé à prendre le départ d’une course au large. Cette prouesse a été rendue possible grâce à une prothèse électronique étanche. Le 4 novembre prochain, il allait relever le défi d’une vie : le premier skipper équipé d’une prothèse à participer à la Route du Rhum - Destination Guadeloupe.

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Cette première expérience fut particulièrement exigeante. Il a dû naviguer avec « plus de contraintes que les autres concurrents », notamment parce qu'il se déplace moins vite et doit fournir plus d’efforts. Malgré sa préparation et son courage, l'édition 2018 s'est soldée par un abandon, car un démâtage l’avait contraint à l’abandon. Cette première participation, bien que non terminée, a prouvé sa capacité à se lancer dans un tel défi et à être sur la ligne de départ. Après cette première tentative, son objectif était clair : "Participer à la prochaine route du rhum, et la terminer cette fois. Je n’y suis pas arrivé en 2018."

La Seconde Tentative (2022) : La Concrétisation d'un Rêve

La détermination de Fabrice Payen n'a jamais faibli. Le 9 novembre 2022, il y a pile un an, le skipper Fabrice Payen prenait le départ de la Route du Rhum à bord de son bateau "Cap vers l'inclusion". Ce Malouin, équipé d'une prothèse de jambe, se lançait le défi de traverser l'Atlantique en solitaire. Il s'agissait de sa deuxième participation, après celle de 2018 où un démâtage l’avait contraint à l’abandon.

Cette fois, Fabrice Payen s'est lancé avec le trimaran de 50 pieds Team Vent Debout, aussi appelé son multicoque de 50 pieds Team Vent Debout. Pour ce défi, il était soutenu par le Département d'Ille-et-Vilaine, ainsi que par ses partenaires Cheops Cap Emploi, Pôle Emploi Bretagne, Groupe CIB, Ilago et ceux qui viendront les rejoindre. Il espérait alors boucler cette mythique course au large qui rassemble la fine fleur de la voile internationale.

La qualification pour cette édition 2022 a été un succès obtenu au mois de juillet dernier auparavant en Espagne. Pour cela, il avait quitté Saint-Malo, son port d’attache, afin de réaliser son parcours de qualification. Pendant cette période de préparation, il a éprouvé un grand bonheur : "J’ai pris beaucoup de plaisir à naviguer seul sur ce bateau, j’avais presque oublié à quel point j’étais heureux sur l’eau ! La première partie dans des vents faibles m’a permis de trouver mon organisation à bord et de continuer à bricoler pour être prêt quand le vent fort est arrivé." L'annonce de cette qualification fut également un moment fort pour l'homme et sportif heureux, qui l'a décrite comme "à la fois un rêve d’enfant qui se réalise dans l’âge mûr et un défi face au handicap."

Pour se préparer au grand départ, Fabrice Payen, alors âgé de 49 ans cet été-là, a tout mis en œuvre pour être fin prêt. Il a mis en place un programme d’entraînement physique et de navigations. Il s’est entraîné pour régler les derniers détails avant que le bateau rejoigne le chantier à Saint-Malo pour finaliser la décoration de celui-ci. Le bateau devait retrouver son élément avant la fin du mois. Avant l’été, il a effectué son parcours de qualification au départ de Saint-Malo, son port d’attache. Sa confiance dans son bateau était palpable avant la course : "Je suis super content de pouvoir faire encore quelques sorties avant le grand départ. Avec ce nouveau chantier, le bateau est fin prêt, je suis en confiance. Sur les sorties de ce week-end, j’ai bien retrouvé tous mes automatismes et la confiance que j’ai en mon bateau. Cette dernière ligne droite va nous permettre de faire les derniers réglages et optimisations mais globalement, je pourrai partir demain ! - j’ai hâte d’être de nouveau sur cette ligne de départ qui me fait tant rêver depuis que je suis gamin !"

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L'état d'esprit de Fabrice Payen, un an avant le départ, était complexe : "Il y a un an, il y avait beaucoup de tensions, j'avais beaucoup de mal à me motiver, à me dire qu'il fallait se lancer dans ces conditions difficiles automnales, que j'allais quitter ma famille alors que j'étais jeune papa, cela me coûtait de m'absenter." Cependant, il a trouvé la force de surmonter ces hésitations : "Et puis une amie m'a coaché et m'a permis d'aller puiser loin dans mes ressources pour trouver la motivation et la détermination de mener ce projet jusqu'au bout. Je me suis dit j'ai un job à finir, je suis redevable par rapport aux partenaires, aux gens qui mettent de l'espoir dans ce projet. Cela m'a donné de l'énergie et de la force."

Durant la course, la ténacité de Fabrice Payen a été mise à l'épreuve. Il a rencontré des difficultés techniques dès le début : "J'ai eu des problèmes d'électronique dès le départ de la course, j'ai dû barrer pendant 15 heures, mais à ce moment-là j'avais un mental d'acier." Malgré les contraintes, le défi a été relevé avec succès, avec une arrivée à Pointe-à-Pitre 18 jours après.

L'arrivée en Guadeloupe a été un moment de grande émotion et d'accomplissement : "Quand j'y repense, l'arrivée a été un énorme soulagement, j'ai eu un sentiment d'accomplissement très fort." Il a réfléchi à l'ampleur de l'aventure, confiant : "Je me suis dit que c'était gonflé quand même cette aventure, se lancer à bord de ce gros bateau avec beaucoup de voiles. Ma crainte était surtout de casser, je voulais à tout prix arriver à Pointe-à-Pitre." Des images très fortes lui restent en mémoire, notamment l'arrivée à Madère et l'arrivée à Pointe-à-Pitre, une étape très engageante physiquement, car il était au coude-à-coude avec Philippe Poupon. Et malgré une manière très conservatrice de naviguer, il a été performant, ayant réalisé le meilleur temps entre Basse-Terre et l'arrivée, ainsi qu'entre le départ et la bouée de Fréhel.

Le Handicap et la Course au Large : Une Vitrine pour l'Inclusion

La participation de Fabrice Payen à la Route du Rhum s'inscrit dans une démarche plus large de sensibilisation et de promotion de l'inclusion. Sa présence sur la ligne de départ, en tant que skipper équipé d'une prothèse, est un message puissant : "Il s’agit au travers du projet de contribuer à faire évoluer le regard sur ces différences, montrer encore et toujours que le handicap n’est pas une impasse." Il a rappelé cette ambition, affirmant : "Ma participation à la Route du Rhum est un véritable défi face au handicap. Il s’agit au travers de ce nouveau projet de contribuer à faire évoluer le regard sur les différences, montrer encore et toujours que le handicap n’est pas une impasse."

Financer un projet de course au large est un défi en soi, et Fabrice Payen a souligné les difficultés supplémentaires lorsque l'on est en situation de handicap : "C’est le lot de chaque skipper, a fortiori quand il n’est pas forcément connu. Il est toujours compliqué de créer un capital confiance pour attirer les budgets. C’est encore plus difficile quand on est en situation de handicap, il y a encore un déficit de confiance qui s’ajoute."

Malgré ces obstacles, la course au large se distingue par son caractère inclusif. Fabrice Payen l'a clairement énoncé : "Maintenant, la course au large est l’une des rares disciplines totalement inclusive, pas de classement handi, pas de classement féminin." Cette particularité en fait une plateforme exceptionnelle pour la visibilité du handicap : "C’est une vitrine exceptionnelle pour donner de la visibilité au handicap et relayer toutes les actions menées."

Il a tenu à rendre hommage à ceux qui ont ouvert la voie, notamment Damien Seguin : "C’est Damien Seguin qui a ouvert la voie, on lui doit la participation aux courses au large. Il a fait du chemin, il a réussi à créer la confiance et montrer qu’avec des contraintes physiques on arrivait malgré tout à de belles performances." Il a également mentionné l'existence d'un autre skipper, normand, avec un autre handicap, illustrant la diversité des parcours.

La sécurité en course au large, particulièrement en solitaire et avec un handicap, est une préoccupation majeure. Fabrice Payen a abordé cet aspect essentiel : "En course en solitaire, il y a un danger inhérent à tout marin de passer par-dessus bord. Donc les déplacements à l’avant et certaines manœuvres sont plus périlleuses, mais je fais en sorte, et c’est une obligation, d’être attaché, d’être tout le temps relié au bateau par une sangle."

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