L'Héritage Flottant : Fabrication et Restauration des Canoës Canadiens en Bois

Le canoë canadien, icône de la navigation douce, incarne à la fois une tradition séculaire et une constante réinvention. Qu'il s'agisse de la finesse d'un canoë en bois entièrement restauré avec une méticulosité artisanale ou de l'ingéniosité de modèles modernes s'inspirant des classiques, l'essence de ces embarcations perdure. Ces bateaux, reconnus pour leur élégance et leur capacité à glisser sur l'eau, continuent de fasciner, d'être construits et d'être choyés par des passionnés qui perpétuent un savoir-faire précieux.

La Modernité Inspirée : Les Canoës Vogueur de l'Ardèche

Dans le sud de l'Ardèche, une légère odeur de résine flotte en permanence dans l'atelier de Benjamin Mella, fondateur de la marque ardéchoise de canoës Vogueur. Créée en 2016, c'est véritablement en 2021 que Benjamin a décidé de se consacrer à 100 % à la fabrication de ces embarcations. Son parcours personnel est profondément lié à la navigation, ayant fait de la compétition durant une douzaine d’années au niveau championnat de France, ce qui l'a très tôt intéressé à la fabrique de bateaux. Il est revenu dans le Sud Ardèche à Grospierres pour créer sa petite entreprise, Ardèche Composites Technologies.

Accompagné de Samuel, son apprenti, Benjamin s'active autour des coques en construction, posant avec des gestes précis et méticuleux du tissu composite en fibre synthétique. Leur approche est une synthèse réussie entre histoire et innovation. Benjamin confirme : « L’Ardèche entretient une relation historique avec le canoë et nos moules sont des anciens modèles authentiques auxquels nous apportons notre touche de modernité pour rendre nos bateaux très légers et réactifs sur l’eau. » Cette quête de performance et de légèreté, tout en respectant l'esthétique et la fonctionnalité des designs traditionnels canadiens, est au cœur de la philosophie de Vogueur. Les choix de fabrication sont également ancrés dans une démarche locale et durable, puisque les différents fournisseurs de l'entreprise sont situés à moins de 30 km de l'atelier.

Le succès de cette démarche est attesté par la reconnaissance professionnelle. Benjamin Mella précise que « de nombreux professionnels, moniteurs de canoës d’Ardèche ou d’ailleurs, sont nos ambassadeurs et naviguent avec nos bateaux. » Dans la grande pièce voisine de l'atelier, une vingtaine de superbes bateaux brillants et colorés attendent patiemment de voguer sur la rivière Ardèche, symboles de cette alliance réussie entre l'héritage canadien et l'innovation contemporaine. La gamme complète des canoës Vogueur s'étend de 3,70 m à 4,90 m, adaptée à tous les besoins, et ces embarcations peuvent être utilisées sur des rivières jusqu'à la classe II, couvrant ainsi la majorité des parcours en Europe. L'un de leurs modèles est même décrit comme un compagnon fin, rapide, léger et polyvalent. Grâce à l'utilisation du bois, ces canoës flottent même lorsqu'ils sont pleins d’eau, une caractéristique intrinsèque et sécurisante du matériau.

L'Artisanat Passionné : Les Canoës Bois de Joël Roncet à Amondans

L'aventure de la fabrication de canoës en bois, nourrie par une passion inébranlable, perdure depuis trente ans à Amondans, un petit village niché dans un écrin de verdure du Doubs. C'est ici que Joël Roncet, un Franc-comtois menuisier-ébéniste de métier, conçoit et construit des canoës en bois avec une approche unique. Ce village d'une centaine d'âmes, juché sur les plissements rocheux recouverts de forêts et creusés par la Loue, une des rivières les plus belles de Franche-Comté, offre un cadre inspirant à cet artisan.

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L'idée de se lancer dans la construction de canoës est venue à Joël Roncet en réutilisant une technique qu'il avait appliquée en céramisterie, sa formation de base. « Dans la céramique, j’ai opté pour être modeleur, » raconte Joël Roncet, « Cela consiste à la fabrication des services de table. Il faut déjà dessiner le service, ensuite on fait le modèle en plâtre. Puis, on fait un moule de ce modèle. » Ce principe de moulage a été transposé avec ingéniosité à la création de canoës en bois. « Là aussi, c’est du moulage que je fais. De la mise en forme sur moule. Il y a des moules en creux, là c’est un moule en bosse. Le bois, c’est une matière qu’on met en forme. »

Joël Roncet a modernisé les canoës canadiens traditionnels pour les rendre beaucoup plus fonctionnels. Un de ses objectifs majeurs était de supprimer les membrures, ces traverses nécessaires à la rigidification de la structure dans les anciens modèles, qui étaient piquées de 3000 clous de cuivre et courbées à la vapeur sur un moule. Ces membrures nécessitaient « beaucoup d’entretien » et ajoutaient un poids considérable. En les éliminant, il a créé un modèle unique en France, à la fois plus léger et demandant moins de maintenance. « Je fais des choses très compliquées et j'adore ça. J’adore quand c’est compliqué, » confie Joël Roncet, illustrant sa persévérance et sa passion pour le travail manuel exigeant.

La conception de ses canoës est minutieuse et repose sur une technique particulière. Trois couches de bois, sous forme de longues lamelles de 1,4 mm d’épaisseur, sont disposées « bord à bord » sur le moule. Ces « clins », d'une largeur de 5 cm pour plusieurs mètres de longueur, constituent l'ossature de la coque. Pour rigidifier l'ensemble, un tissu de verre intérieur et extérieur est appliqué, collé à la résine. L'épaisseur finale de la coque ne dépasse pas 5 mm, témoignant de l'ingéniosité du procédé. Moyennant une centaine d'heures de travail, un canoë prend forme et est prêt à voguer. Joël Roncet précise que ces embarcations sont idéales pour les eaux calmes, comme les lacs, mais qu'avec une bonne maîtrise, elles peuvent aussi descendre des rivières comme la Loue.

Ce savoir-faire est transmis de père en fils. Bertrand Roncet, le fils de Joël, vient l'aider après son travail et observe les méthodes de conception. « Je viens le soir après le travail, voir comment il fait. On en a fait aussi un peu ensemble, » confie-t-il. Cette immersion a fait naître chez Bertrand l'idée de reprendre la fabrication de ces véritables œuvres. « J’ai pas la technique comme lui, il a, mais j'ai tout dans la tête par contre. J'ai des photos, j’ai des films, des plans, j’ai tout ce qu’il faut, le savoir-faire… » En 2020, Bertrand a même construit un tout nouvel atelier en bois pour y poursuivre la fabrique des bateaux, avec son papa, toujours présent à 78 ans. Le fils, qui travaille dans le secteur du bâtiment, se réjouit de cette collaboration : « Il y a une belle vue sur la nature, ça nous permet de passer des bons moments, de nouer père et fils ensemble. » Ravi de « continuer à perpétuer la tradition des canoës en bois, » Bertrand Roncet réfléchit désormais à en faire son activité principale, car depuis le début, seule une dizaine d'unités ont été vendues. Son père ayant toujours fait cela « plus par passion que pour gagner sa vie, » la commercialisation est une nouvelle étape. Joël Roncet a également rénové de nombreux canoës au fil des ans, partageant son talent avec ses proches et voisins, faisant de son atelier un lieu de rencontre et d'entraide. Les petits-enfants ne perdent « pas une goutte » de ce bel atelier aux bonnes odeurs de bois, assurant la pérennité de cette tradition familiale.

La Restauration Méticuleuse : Redonner Vie à un Canoë Canadien en Bois

La passion pour les canoës en bois ne se limite pas à leur fabrication ; elle s'étend également à leur restauration, un art qui exige patience, savoir-faire et une profonde compréhension du matériau. Gilbert29, un passionné du Finistère, a entrepris la rénovation d'un canoë double de 5 mètres acquis pour 100 €, un modèle canadien de chez Plé. Fort de vingt ans passés à retaper une vieille ferme, Gilbert est déjà bien fourni en outillage, un atout majeur pour un tel projet.

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Le canoë présentait de nombreux défis : « Justes quelques clous manquent (celui qui a remplacé les membrures ne devait pas avoir les clous assez long aux niveau des fausses quilles), d’où un gondolage avec décollement des membrures. » De plus, « quelques fausses quilles pourries à refaire, » et « toutes la quille à refaire (en particulier un cintrage intéressant à faire pour les deux étraves…) » figuraient parmi les tâches essentielles. Un plat-bord cassé au maître-baux nécessitait également d'être remplacé sur un mètre ou deux pour éviter un collage là où la cambrure est la plus forte. Enfin, les bancs étaient à refaire. L'ensemble du bateau était « quasiment avec le bois à nu, » et à l'intérieur, des traces d'une pauvre couche de vernis, tellement sec qu'il partait en poudre d'un simple coup de brosse à poils, révélaient l'étendue du travail.

Les étapes envisagées par Gilbert29 pour cette restauration étaient méticuleuses. Après avoir réalisé des bers pour travailler à hauteur et détourné un système de rangement de vélo pour monter le canoë au plafond de son garage, les phases de nettoyage ont commencé. Un lessivage à la St-Marc additionnée de colle à papier peint était prévu, suivi potentiellement d'un coup de gel décapant pour une grosse tache de goudron (?) de 50 cm de diamètre, ressemblant à du Blaxon. Un coup de dégrisant Owatrol complétait cette phase, cruciale avant le séchage, où la question du temps et du taux d'humidité à atteindre (maximum 18% avant de vernir) était primordiale.

Le renforcement des quelques trous de vis de fixation des bancs avec de l'époxy était une étape délicate, car l'endroit était un peu creusé. La pose des bois neufs (quille, fausses-quilles, plat-bord, bancs) suivait. La question du vernis fut un point de débat central. Gilbert29 envisageait d'utiliser le Vernis Owatrol Deks Olje D.2, marqué « souple, » mais des recherches sur des sites anglais et les avis d'experts comme Fanch mettaient en garde. Fanch se méfiait du système D1-D2, le trouvant « pas assez solide, » et préférait des produits permettant la « reprise sur ancien vernis sans trop de trace ou d'auréoles, » comme le classique « Tonkinois » (non dilué pour les premières couches).

La perspective d'une imprégnation du bois avec du vernis dilué pour renforcer le bois ancien posait également problème. Les têtes de clous avaient tendance à s'enfoncer exagérément, et les bordés, bien que jointifs, n'étaient pas garantis étanches. Gilbert se demandait s'il était possible de faire une première imprégnation, puis de lessiver et dégriser. Charles André soulignait que « ce n'est pas une bonne idée d'imprégner avant de lessiver, » et conseillait de lessiver, rincer et essuyer par morceaux successifs pour éviter une humidification excessive. Pour l'imprégnation avant le vernis Tonkinois, l'huile d'imprégnation du même fabricant pouvait être utilisée, mais il fallait faire attention à ne pas en mettre trop car « ça ne tire pas en séchant. »

Un point de discorde majeur concernait l'utilisation de l'époxy. Moon et Charles André confirmaient avoir « vu des canoës qui en avaient été victimes. » Il est communément appelé la « culotte de la mort » par les Canadiens, car une stratification fibre de verre + époxy peut piéger les infiltrations d'eau, subir les dilatations/contractions du bois, se fendiller et faire pourrir le bois en quelques années. Gilbert insistait, se demandant si une imprégnation à cœur stabilisant le bois ne serait pas différente. Fanch expliquait qu'une « imprégnation à cœur ne sera pas une chose évidente, » car les restes de vernis et les variations dimensionnelles bloqueraient certaines parties, sans garantie de résultat. De plus, il faudrait immerger le bateau ou l'infuser sous vide et pression, et « bloquer » les fibres du bois dans une résine pourrait le rendre cassant.

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Quant au traitement du bois contre la pourriture et les vrillettes (au xylophène), Gilbert se posait la question du moment opportun : avant le lessivage pour une pénétration profonde, mais risquant d'être lessivé, ou après ? Charles André confirmait avoir « copieusement traité des canoës attaqués avant lessivage (pour stocker avant travaux) ou bien avant vernis (pour éliminer les bestioles). » Une fois verni, il n'y a plus besoin de traitement, sauf si des bestioles sont emprisonnées. Il est crucial de revernir le bordage ou les fausses quilles râpées en fin de saison pour protéger le bois. Moon ajoutait que du xylophène, puis de l'Epiphanes dilué, avaient suffi à rendre un canoë étanche. Le stockage du bateau au sec, en zone tempérée et à l'abri du soleil est recommandé pour éviter le durcissement du vernis, et un ponçage fin avec des couches fréquentes assure la longévité de la finition.

L'Aventure de la Construction Amateur : Le Projet de Jeff

La passion pour le canoë canadien s'exprime également à travers la construction amateur, une voie choisie par ceux qui souhaitent naviguer sur une embarcation façonnée de leurs propres mains. Jean-François, ou Jeff, est de ceux-là. Il se laisse facilement embarquer dans des projets un peu fous, mais a pour habitude de les mener à bien, comme l'atteste la construction de son runabout de 4,30 m. Un soir, alors qu'il discutait avec deux amis naviguant régulièrement et sur de longues distances en canoë (comme la descente du Rhône du Léman à Marseille ou le Tour de Corse), le projet d'une descente de la Sioule en Auvergne est né. L'aventure tentait Jeff, mais à condition de la faire sur un canoë de sa propre construction, avec seulement deux mois et demi de délai.

Pour ce nouveau chantier accéléré, Jeff a commencé par acheter les plans sur le site français canotier.com pour 60 €. Le modèle choisi, un petit canoë, porte le nom de Ricochet. Les plans sont arrivés au format papier, incluant tous les couples à l'échelle 1 et une notice de montage précise. Cette acquisition a permis d'accélérer considérablement la phase de traçage, une étape fondamentale dans la construction d'une coque. Ce type de démarche, acheter des plans détaillés reflétant des années d'expérience et de savoir-faire, offre aux constructeurs amateurs la possibilité de réaliser leurs propres canoës, et même d'y apporter leurs personnalisations en termes de couleur de bois, d'arrangement des lattes ou d'aménagement.

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