# L'Œuvre de Fabien Mérelle : Chroniques Intimes et Quête de Réalité

Fabien Mérelle, artiste dont le travail se déploie à la confluence du réalisme le plus aigu et d'une introspection profonde, a su forger une œuvre singulière, où l'intime et l'universel se rencontrent sur la feuille blanche, la pierre ou au cœur d'installations complexes. Son parcours, jalonné de reconnaissances et d'explorations techniques, révèle une quête constante de sens et d'expression, une volonté de sonder l'impensable à travers une minutie presque obsessionnelle.

Les Fondations d'un Parcours Artistique : Formation et Premiers Éclats

Né en 1981 à Fontenay-aux-Roses, Fabien Mérelle a rapidement tracé son chemin dans le monde de l'art, consolidant ses compétences et affinant sa vision. Après une formation remarquée à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, où il fréquente notamment l'atelier de Jean-Michel Albérola, il obtient son diplôme en 2006. Cette période est cruciale, puisqu'en 2005, il reçoit une bourse précieuse lui permettant d'étudier à l'Académie des Beaux-Arts de Xi’an, en Chine. Cet échange marque un tournant, puisque c'est là qu'il découvre et perfectionne son utilisation de l'encre de Chine, une technique qui deviendra emblématique de son travail. Il fut le premier étudiant occidental à séjourner à l'École d'art chinois, et cette expérience en 2002, où il fut incité à abandonner la plume pour le pinceau, lui a laissé des leçons inoubliables de ses maîtres et des sensations picturales fortes éprouvées dans les montagnes du Shanxi.

Le jeune diplômé ne tarde pas à s'illustrer. En 2007, il devient membre de la Casa Velasquez à Madrid, où il passera une année enrichissante. L'année suivante, en 2008, il tient sa première exposition individuelle à la Galerie Premier Regard, posant les jalons d'une carrière prometteuse. Sa reconnaissance s'intensifie en 2010 lorsqu'il est le premier lauréat du prestigieux prix Canson. Ce prix se couronne d'une exposition à Art/Paris/Just Art, sobrement intitulée «Sans-Titre», dans laquelle l’artiste donne à voir des dessins mettant en scène des sans-abris. Le plasticien s’en explique en déclarant que, comme tout un chacun, il passe et regarde furtivement ces hommes et ces femmes, qu'il perçoit comme des mobiliers d’une ville carnivore. Il souligne que s'il passe, leur image reste et avec elle le besoin de fixer leurs contours trop vite aperçus. Ces dessins sont le fruit du désir d’un passant d’arrêter sa marche, de contempler ces Euménides des trottoirs, ces sans titres, ces trous noirs et béants dans nos décors cartons pâtes d’Hommes abrités. Ces premières œuvres, et celles qui suivront, témoignent d'une maturité surprenante, juxtaposant l’art et l’humour, l’ironie et la cruauté. Ses recherches esthétiques sont d’emblée marquées par un style réaliste et minutieux, où l’obsession du détail est renforcée par une absence quasi immédiate de tout fond.

La Poétique du Dessin : Minutie, Mythes et Récits Personnels

Les œuvres de Fabien Mérelle, dessinées avec une précision méticuleuse à l’encre noire et à l’aquarelle, trouvent leur sens et leur inspiration dans une mise en scène à la fois cruelle, ironique et douce de son quotidien et de son entourage. L'artiste se décrit lui-même comme étant "friand de réalisme, soucieux de ces détails sans fond, minutieux jusqu’à l’extrême". Il confie avoir longtemps "perdu le fil du dessin jeu, celui qu’on faisait juste pour habiller le temps, pour satisfaire une pulsion, celui qui disait en quelques coups de feutre ce que nos six ans peinaient à dire avec des mots." C'est avec cette prise de conscience qu'il a tenté de reprendre sans le souiller le tracé interrompu par le temps et le bon vouloir de l’enfant qu’il était. Son aspiration était de mêler les voix et les écritures, qu'elles soient aiguës ou graves, fluettes ou lourdes. Il cherchait dans ces reliques bariolées des vides éloquents, y trouvant des silences avides de questions. L'artiste ne voulait pas d’une confrontation, d’un avant/après, estimant qu'user d’un style faussement enfantin aurait été tout aussi stérile. Son rêve était celui d’un va-et-vient, d’une conversation dessinée.

Ce personnage qui apparaît vêtu d’un pyjama dans ses œuvres, c’est l’artiste lui-même, dépeignant des situations personnelles qu’il aime à relater par énigmes. Ce sont les fragments d’une histoire familiale, d’un récit intime qui est aussi le nôtre. L'artiste projette son corps dans un univers où tout se mêle : animal, végétal et minéral, où l’écorce vient rogner la peau, et où l’homme est semblable aux bêtes. C'est un monde où il n’y a plus ni loi de gravité, ni bienséance, ni tabou. Fabien Mérelle compose avec le blanc du papier, très présent. De ces décors vides émergent des scènes détaillées, la feuille devenant le réceptacle des pensées, des envies, des angoisses de l’auteur. Son dessin suit sa vie et parle de la condition d’un homme qui aime, qui a peur, qui devient père. Il se nourrit de tout, des œuvres des artistes qu’il admire, des images qu’il glane au hasard, des mots qui l’obsèdent.

Lire aussi: Fabien Gilot : De champion à entrepreneur

La proximité qu’entretient Fabien Mérelle avec son environnement immédiat structure son caractère graphique, tel un musicien sa pâte sonore. Une réflexion entamée depuis les Beaux-Arts tant sur le paradigme que représente la forme, que sur l’élan que lui inspire son sujet. Le plaisir qu’il distille au gré de sa planche n’est pas simplement un acte de bravoure, mais doit être perçu comme la satisfaction d’une réalité au sens freudien du plaisir, tant sexuel qu’esthétique. Comme le dit cette pensée profonde, « Ce mystérieux trésor amassé au fond du cœur se répand alors au moyen des œuvres ».

L'artiste est marqué par la notion de rêve et de cauchemar, comme en témoignent ses recherches mettant en scène un individu vêtu d’un pantalon de pyjama qui semble dévoré par ses peurs les plus intimes. Reluquer l’enfance, c’était pour lui ouvrir la boîte de Pandore des craintes et des peurs primaires, c’était plonger la tête dans une mythologie qu’on s’est forgée dans le noir d’une chambre, au coucher. Une mythologie qu’on a bien tenté d’enfouir sous les poils et le masque de la puberté et du reste. Les sujets de ses œuvres, à l’absurdité souvent grotesque et parfois irrévérencieux, sont puisés tantôt dans le monde merveilleux des contes et légendes, tantôt issus de la mémoire et de ses effets d’altération. Pour Fabien Mérelle, le travail est de "travailler minutieusement pour rendre pensable l’impensable". Il déclare n’avoir « jamais eu de concept de dingue à défendre ! Mon travail est la chronique d’un homme ordinaire, qui parle du désir, des peurs, des sentiments et d’un certain rapport à la nature. » Le jeune homme, qu’il était et dessinait, a vieilli. C’est tout. Les traits de son visage ont abandonné les inquiétudes de l’adolescence, ont gagné en maturité et en sérénité aussi. Son œuvre raconte sa vie.

Au-delà du Papier : Volume, Matière et Expansion de l'Œuvre

L'exploration artistique de Fabien Mérelle ne se limite pas au dessin sur papier. Son travail a voyagé et s'est concrétisé sous diverses formes. En 2012, il a présenté sur Statue Square à Hong Kong une sculpture monumentale de 5 mètres de haut, directement issue d’un de ses dessins. Lorsque le dessin de Fabien Mérelle prend la forme d’une sculpture, c’est pour y exprimer un lien, comme ces fragments d’étreintes qu’il présente en 2017 à Hong Kong, témoignages délicats d’un moment partagé avec son père. Ses œuvres ont également été exposées à New York, en 2015, au Drawing Centre, et à Melbourne, dans le cadre d’une exposition célébrant les 500 ans de La Mélancolie d’Albrecht Dürer.

L'été 2019 marque une étape supplémentaire avec une exposition majeure à Tours, au Centre de création contemporaine Olivier Debré (CCC OD), ville où il vit et travaille désormais, en alternance avec Paris. Lors de cette exposition, le visiteur découvre non seulement des dessins réalisés ces 10 dernières années, pour la plupart prêtés par des collectionneurs français, mais aussi une nouveauté marquante : des pierres dessinées. Ces pierres sont en tuffeau, une roche traditionnellement utilisée dans la région pour tous types de constructions. L'artiste explique son choix : « J’ai eu envie d’inviter dans cette exposition mon environnement quotidien. Cette roche est le témoin de ce que je vis ici. Elle compose tant les murs de ma maison que le paysage des bords de la Loire. » Il confie également que dessiner ainsi est extrêmement agréable et réjouissant, car contrairement à l’aquarelle qui demande tout un tas d’étapes très longues pour arriver au résultat, cette technique est plus légère, plus rapide. Un dessin peut être réalisé en moins d’une journée, au lieu d’une semaine. Le trait sur la pierre est tout aussi précis que celui qui fréquente habituellement le papier, car il dessine à l’alcool directement sur la pierre, et une fois le liquide évaporé, il ne reste plus que le pigment.

Dans ces œuvres sur pierre, Fabien Mérelle, pour la première fois, n’est pas acteur mais observateur de la scène. Seuls ses enfants sont présents, leurs bras décollés du corps comme pour garder l’équilibre ou leurs jambes écartées comme pour franchir un vide. Simplement accompagnées d’ombres effilées ou ramassées, les silhouettes expriment la concentration du jeu, ces moments où l’être est entièrement absorbé par ce qu’il fait. Des instants tant investis qu’ils n’offrent qu’une unique option au temps : disparaître. Le dessin flotte à la surface de la pierre comme il l’a si souvent fait sur la feuille. Ce goût pour l’inscription du personnage dans l’immensité est né en Chine, en 2002, lors de ses études. À Tours, une nouvelle étape est franchie. Ce n’est plus le dessin qui fait naître le volume, mais la pierre qui le lui insuffle. Après l’avoir mis en espace à travers la sculpture, l’artiste a décidé de le combiner à une matière vivante. Il observe que « Les pierres ont déjà une forme, une force. Je viens juste essayer de dialoguer avec elles en y imprégnant mon dessin. Je les ai nommées fragments, mais j’aurais tout aussi bien pu les appeler témoins. Témoins de ce qui se passe là où elles sont. » Travailler ainsi permet également à l’artiste d’occuper l’espace totalement différemment.

Lire aussi: l'art du kayak en eaux vives

Cette incursion dans la pierre soulève des interrogations sur une pratique en extérieur, une idée qui traverse l'esprit de l'artiste, non sans une légère perplexité. Il évoque l'envie de dessiner sur une pierre énorme, impossible à transporter, située sur une île, un projet qui l’attire car personne ne viendra jamais jusque-là. Quant à se saisir d’un mur inconnu, il confie : « Pour l’heure, je ne me sentirais pas légitime. Mais peut-être qu’un jour je le ferai. Qui sait ? J’aime par-dessus tout l’idée d’emmener la pierre dans l’atelier, de vivre avec elle, jusqu’au surgissement de l’image. » Il a ainsi vécu pendant trois mois avec celles de l’exposition autour de sa table de travail, projetant un tas de photos sur elles pour voir. C'était "hyper intéressant", car cela lui permettait d'avoir plusieurs plans, de sortir de la fixité de la page blanche et aussi de la compréhension parfaite du dessin. Ainsi, il est alors possible de ne raconter qu’une partie de l’histoire, la pierre venant dire le reste. Difficile de ne pas évoquer le geste des hommes des cavernes en voyant ces travaux. Mérelle s’intéresse beaucoup à ce sujet, notant que ce que nous connaissons, c’est ce qui a été préservé dans les grottes. Et si nous en avons déduit que nos ancêtres ne dessinaient que dans des lieux abrités, ils ont probablement peint un peu partout, comme on peut le déduire des gravures retrouvées à ciel ouvert ou des dessins inscrits sur de petites tablettes, où il y a même des portraits.

Une installation particulière à l'exposition de Tours montre, entre deux murs peints en noir, d’imposants branchages qui occupent l’espace et servent de cimaise à un dessin encadré. Ce dessin représente une jeune femme, épaules et pieds dénudés, portant une robe ample : c’est Estelle, l’épouse de l’artiste, enceinte. Les branches viennent des rives de la Loire et entourent la représentation de sa femme enceinte. Ce n’est pas anodin, et c'est probablement la matérialisation de l’envie que l’artiste a de la protéger. Cette installation est née d’un besoin d’aller plus loin que le dessin. En voyant celui-ci accroché au mur d’une exposition à Los Angeles, il a eu le sentiment qu’il n’était pas terminé, qu’il fallait en poursuivre la narration. Le rapport qu’il entretient avec les images qu’il crée est quasi-animiste, il les considère vivantes et se doit de les faire exister en dehors du cadre. Ici, le dessin se poursuit grâce à cette ombre qui vient traverser la feuille, s’offre ou disparaît en fonction de l’angle que le visiteur adopte. Eric Degoutte, directeur du Centre d’art des Tanneries, faisait d’ailleurs observer à Fabien Mérelle que les branches, souvent présentes dans son travail, pouvaient être observées comme une métaphore du squelette de l’artiste. En effet, la nature dans ses dessins est toujours liée au corps humain en général et au sien en particulier. Chacun essaie de construire sa cabane comme il peut, avec les moyens dont il dispose. De l’utilisation du tuffeau et du bois flotté de la Loire naît le sentiment que l’environnement pénètre l’œuvre par une assimilation progressive de certains de ses éléments physiques, et que peu à peu l’artiste fait corps avec le territoire.

#

Lire aussi: Le parcours de Fabien Lefèvre en kayak slalom

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *