L'épopée du froid : L'univers des « Racontars arctiques » de Jørn Riel

L'immensité polaire comme théâtre de l'absurde

Voilà des nouvelles de l'Arctique, venues de la première moitié du XXème siècle. Viriles, brutes, drôles, ces histoires racontent la rudesse du climat et un monde disparu. « La vierge froide et autres racontars » de Jørn Riel chez Gaïa, a la saveur des contes et l'envolée aux confins du nord-est du Groenland. Ces racontars ont une valeur inestimable. C'est comme un devoir de mémoire pour ces chasseurs perdus dans ces cabanes dispersées dans l'immensité polaire. La nuit qui dure, le climat sans concessions, la faible clarté de la neige dans l'obscurité, voilà qui ouvrent la porte aux mystères et aux fantasmagories que les hommes se racontent pour tenir.

De Cap Thompson à Fimbul, huit stations, où avec la solitude, l'esprit parfois se dissocie de la réalité. De rares visites, des bouteilles de schnaps, la chasse à l'ours ou au phoque : un confinement où la solidarité est à des kilomètres de glace ou de toundra. Alors un coq ou un cochon deviennent des interlocuteurs attentifs. Parfois des chasseurs venus d'en bas, du Danemark, viennent passer une saison. Ils sont exotiques et nourriront les prochaines histoires. La mort est de la partie bien sûr, mais c'est un avatar comme un autre. Comme les femmes, celles des souvenirs ou celles de l'imagination. Entre rires, peurs et humanité, s'écrivent ces chroniques d'un temps révolu.

Ces nouvelles de l'Arctique ont la rudesse et la beauté du climat qui les suscite. Souvent râpeuses, toujours viriles, parfois brutales, saupoudrées de magie et de mystère, elles nous racontent un monde où la littérature ne se lit pas mais se dit, où l'épopée se confond avec le quotidien, où la parole a encore le pouvoir d'abolir le présent et de faire naître des légendes. Ce recueil nous présente en fait la vie d'hommes solitaires, enfermés dans leur tête, et nous montre combien l'imagination peut être débordante pour certains, les sauver d'un ennui mortel, leur faire garder la tête sur les épaules, et comment elle peut aussi parfois leur faire perdre la tête. Il nous donne également un aperçu du quotidien de ces chasseurs, le manque d'intimité, la vie en communauté, mais aussi la solitude très forte qui se fait ressentir lorsque la période hivernale est là.

La genèse d'un imaginaire : Jørn Riel et le Groenland

Jørn Riel, né en 1931 au Danemark, est bercé pendant toute son enfance par les récits de voyage de Knud Rasmussen et de Peter Freuchen. C'est là, au domicile familial de Copenhague, qu'il construit son imaginaire. En 1950, Jørn Riel s'engage dans les expéditions du docteur Lauge Koch pour le Nord-Est du Groenland et y reste seize ans. Il en rapporte une bonne vingtaine d'ouvrages. Son œuvre est dédiée pour une part à Paul-Emile Victor - les deux hommes se sont côtoyés sur l'île d'Ella -, pour l'autre à Nugarssunguag, la petite-fille groenlandaise de Jørn Riel. Elle comprend la série des « Racontars arctiques », fictions brèves ayant pour héros les mêmes trappeurs groenlandais amoureux de cet être absent de la banquise : la femme, et des trilogies : « La Maison de mes pères » et « Le Chant pour celui qui désire vivre ».

Après un détour chez les Papous dans « La Faille » (Gaïa Editions, 2000), Jørn Riel est revenu au Groenland avec « Le canon de Lasselille et autres racontars » (Gaïa Editions, 2001) et une nouvelle trilogie, « Le garçon qui voulait devenir humain » (Gaïa Editions, 2002). Son dernier roman, « La Circulaire et autres racontars », a paru aux Editions Gaïa en 2006. Il vit aujourd'hui en Malaisie, « histoire de décongeler », comme il se plaît à le dire. En France, Jørn Riel est essentiellement connu comme auteur « drôle ». La faute à ses fameux « racontars arctiques » : des histoires vraies qui pourraient passer pour des mensonges, ou vice-versa, selon la définition qu'il a lui-même forgée. L'écrivain danois a passé seize ans au Groenland dans les années 1950. Il y a croisé l'explorateur Paul-Emile Victor et surtout y a puisé un gisement de fictions brèves qui ont toujours pour héros, ou antihéros, les derniers trappeurs du nord-est du Groenland.

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Portraits de trappeurs et figures emblématiques

Cap sur le Groenland avec Jørn Riel, écrivain baroudeur et conteur malicieux. De son long séjour en Arctique, il a rapporté des anecdotes, des récits, des « racontars ». En un mot, des histoires d'hommes seuls sur une terre glacée où le soleil, l'hiver, se couche très longtemps. Ces rudes chasseurs ont d'étranges faiblesses, des tendresses insoupçonnées, des pudeurs de jeunes filles et des rêves d'enfants. Les solitaires s'emplissent de mots tus et, ivres de silence forcé, ils quittent parfois leur refuge pour aller « se vider » chez un ami. Cette communauté de chasseurs-trappeurs comprend autant de philosophes de comptoir, consommateurs de tord-boyaux, héros hâbleurs et bourrus que d'individus. Tous sont amoureux de la femme, cet être fantasmé qu'ils croisent moins souvent que les ours blancs. La rencontre avec l'autre, l'étranger, s'avère particulièrement savoureuse, car « jamais on ne rejette une idée a priori » en Arctique. Et, en toutes circonstances, le sens de l'aventure et de l'exploration se trouve rattrapé par le burlesque, voire par l'absurde.

Parmi les récits marquants, « La Vierge Froide » illustre les ravages d'Emma. Mads Madsen a une imagination fertile, et un soir il décide de raconter son histoire avec Emma à William le Noir, son compagnon de chasse. Celui-ci au fil des jours tombe amoureux d'Emma et vit une parfaite histoire d'amour, et troque les droits que Mads Madsen a sur elle contre un fusil et des cartouches. Mais au bout de quelques temps, Emma le quitte pour Bjorken qui à son tour fait du troc avec William, etc.

Dans « Alexandre », Herbert rencontre enfin le compagnon idéal, et William le Noir comprend sur le dos d'Anton qu'un coq peut être un mauvais cheval. Herbert est un chasseur très solitaire, et ses compagnons ne cessent de le quitter pour aller voir ailleurs. Un jour, il trouve et adopte Alexandre, qui devient vite le compagnon idéal. Mais Alexandre ne supporte pas l'hiver, qui est synonyme de nuit sans fin, et se désole de retrouver le soleil pour lequel il vit. Il tombe malade, mais réussit à chanter le soleil à son retour, avant de rendre l'âme.

Le récit « Le Roi Oscar » met en scène Halvor qui noie sa déception dans le schnaps, et Vieux-Niels qui se montre bien imprudent dans ses amitiés. Halvor et Vieux-Niels achètent un cochon pour Noël. Mais Vieux-Niels, au grand désarroi d'Halvor se lie d'amitié avec le cochon, appelé Le Roi Oscar. Il en arrive même à s'installer dans la porcherie avec lui. Halvor, voyant Noël approcher, se prend à espérer la fin d'Oscar et le retour de son compagnon, Vieux-Niels. Mais après Noël et la disparition du cochon, Halvor se rend compte que Vieux-Niels ne redevient celui qu'il était. Le dialogue entre le capitaine Olsen et Halvor souligne l'absurdité de cette situation :- Où est-ce que tu caches Vieux-Niels?- Il est resté là-bas. Halvor montra du doigt Vieux-Niels qui était resté à bouder un peu plus loin sur la plage.- Où ça? Le capitaine Olsen fronça les yeux pour mieux voir.- Là-bas.- Ça?- Ha! Ha! oui, il est devenu un peu bizarre, le vieux. Mais ça va sûrement passer maintenant que vous êtes arrivés, rit Halvor.- Tu te fous de moi ou quoi? grommela le capitaine. Ce cochon, là-bas, serait Vieux-Niels?- Ha! Ha! Ha! Halvor se frappait les cuisses. Elle est bonne celle-là! Faut reconnaître que Niels n'a jamais été particulièrement propre.- Ça, là-bas, c'est un cochon, maintenait le capitaine.- C'est Niels, répondit Halvor un tantinet agacé.- Ça, c'est la meilleure. Le capitaine, furieux, tapait du pied. Quand je dis que c'est un cochon, c'est que c'est un cochon!Halvor hurla, hors de lui :- Et quand je dis que c'est Niels, c'est que c'est Niels! Le cochon, je l'ai descendu avant Noël.

L'adaptation graphique : Une transposition réussie

Les « racontars arctiques » de Jørn Riel se révèlent une matière scénaristique formidable, parfaitement transposable à l'univers de la bande dessinée. C'est ce qu'a compris Gwen de Bonneval, ex-rédacteur en chef du magazine BD Capsule cosmique et directeur de collection chez Sarbacane. Lequel s'est adjoint les services d'Hervé Tanquerelle, dont les dessins rendent avec justesse l'univers de l'écrivain danois. Sous les traits clairs de ce dernier, Valfred, l'infatigable dormeur, et Anton son jeune compagnon, mais aussi William le Noir, Mads Madsen, Siverts, Lasselille, Bjorken, deviennent des personnages de chair et d'os. Sept nouvelles de Jørn Riel sont ici adaptées, offrant une immersion visuelle dans ce monde où l'épopée se confond avec le quotidien.

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Bibliographie sélective de l'auteur

L'œuvre de Jørn Riel est vaste et témoigne d'une fidélité constante à ses thèmes de prédilection :

  • Un safari arctique (1994)
  • La Passion Secrète de Fjordur (1994)
  • La Maison de mes Pères : Un récit qui donne un beau visage (1995); Le Piège à Renards du Seigneur (1995); La Fête du Premier de Tout (1995)
  • Le Jour avant le Lendemain (1998)
  • Un curé d'enfer (1998)
  • Le Voyage à Nanga (1999)
  • La Vierge Froide et Autres Racontars (1999)
  • Un Gros Bobard et Autres Racontars (1999)
  • La Faille (2000)
  • Le Canon de Lasselille et Autres Racontars (2001)
  • Le Chant pour Celui qui Désire Vivre : Hek (2001); Arluk (2001); Soré (2001)
  • Le Garçon qui voulait devenir un être humain : Le Naufrage (2000); Leiv, Narua et Apuluk (2002); …et Solvi (2002)
  • Ballades de Haldur et Autres Racontars (2004)
  • Le Roi Oscar (2004)
  • Une Epopée Littéraire (2006)

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