L'Énigme du Grau-du-Roi : Trois Disparus en Mer et une Enquête Jalonnée de Questions

Le 28 décembre 2019, sous un beau soleil d’hiver qui brillait sur le Grau-du-Roi, dans le Gard, une météo étonnamment clémente invitait à la promenade. Ce jour-là, une sortie en mer allait pourtant se transformer en une tragédie des plus mystérieuses, marquant le début d'une énigme qui persiste à ce jour. Il était un peu plus de 16 heures lorsque Ayoub Ziane, 24 ans, aux commandes de son scooter des mers, quitta le port, accompagné de Joséphine Rodriguez, 42 ans, une connaissance, et de son fils Mike, âgé de 13 ans. Le soleil, déjà bas sur l'horizon, faisait scintiller la Méditerranée de mille éclats dorés tandis que l’engin passait devant le vieux phare et s’éloignait vers le large. Trois silhouettes disparaissaient alors à la vue, emportant avec elles une part de lumière, et laissant derrière elles une angoissante incertitude. Car de cette promenade en mer, aucun participant n’est revenu vivant dans les jours ou semaines qui ont suivi, et l'enquête, depuis, n'a cessé de soulever plus de questions que de réponses, plongeant les familles dans un désespoir tenace.

Une Décision Impromptue aux Conséquences Dramatiques

La sortie en scooter des mers du 28 décembre 2019 ne semblait pas avoir été planifiée de longue date. Selon Violette Demeter, la fille de Joséphine, sa mère ne lui en avait pas parlé lors de leur conversation téléphonique vers 14 heures le jour de la disparition. Ce n'est que plus tard que Joséphine appela sa sœur pour lui annoncer qu'elle partait avec Mike, pour une sortie en Jet Ski. Cette décision prise au dernier moment s'inscrivait dans un contexte où Ayoub Ziane, le pilote, aurait déjà sollicité d'autres personnes. En effet, il est révélé qu'Ayoub avait demandé à cinq autres individus de l'accompagner ce jour-là, mais que tous avaient décliné son invitation. Ce détail ajoute une couche de mystère à ce départ soudain et à la composition finale de l'équipage.

Le scooter des mers en question était un Kawasaki 900 STX, de couleur rouge et blanc, un engin puissant de 100 chevaux capable d'atteindre une vitesse de pointe de 90 km/h. Il avait été acheté d'occasion mi-novembre, en parts égales ("50-50") par Ayoub et son patron, Arnaud, dans l'optique d'une revente à bon prix avant l'été suivant. Les images de vidéosurveillance de la commune, les dernières à montrer le trio, les dépeignent portant ce qui semblait être des gilets de sauvetage rouges, un détail qui s'avérerait plus tard crucial dans l'analyse des faits. Ayoub Ziane avait chargé le scooter sur une remorque et avait quitté le garage où il travaillait, au volant d'une Peugeot 307 blanche, en compagnie de Joséphine. Le duo avait ensuite récupéré Mike à son domicile familial.

Profils des Disparus et Nature de Leurs Liens

Ayoub Ziane, 24 ans au moment des faits, était originaire de Montpellier où il était né en 1995. Marié à l'âge de 20 ans à Johanna, son amour d'adolescence, il était père de deux enfants en bas âge, âgés de un et trois ans. La famille résidait sous le même toit à Lunel, dans l'Hérault. Sa mère, Fatna, décrivait un fils investi dans sa vie familiale : « Ayoub rentre tous les soirs à la maison après son travail, c'est même lui qui donne la douche à ses enfants. » Le jeune homme exerçait le métier de mécanicien dans un garage automobile à Saint-Laurent-d'Aigouze, à une dizaine de kilomètres de son domicile. Son patron, Arnaud, embauché à la mi-octobre, le décrivait comme « très compétent et très apprécié des clients. »

Joséphine Rodriguez, 42 ans, mère de quatre enfants dont trois étaient majeurs, vivait avec son plus jeune fils, Mike, 13 ans, scolarisé au collège de Gallargues-le-Montueux. Séparée de son mari depuis trois ans et demi, elle et Mike étaient installés sur un terrain agricole à la sortie de Saint-Laurent-d'Aigouze, dans un logement préfabriqué. Joséphine était membre de la communauté des gens du voyage sédentarisés dans cette région. Violette Demeter, sa fille, brossait le portrait d'une « femme très généreuse, qui a toujours fait tout ce qu’elle pouvait pour nous. » Elle se levait chaque jour à 7 heures pour préparer le petit-déjeuner de Mike et l'emmener au collège. Mike, quant à lui, était un adolescent décrit comme ayant un esprit vif. Sa famille le surnommait « chico », un terme en gitan qui signifie « un beau gosse, un homme important », et qui suggère quelqu'un qui « sait tout faire ». La relation entre Joséphine et Mike était profonde, ils étaient « inséparables, fusionnels ».

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La nature de la relation entre Ayoub et Joséphine a été examinée par les enquêteurs. Ils s'étaient rencontrés environ un an avant la disparition, lorsque Joséphine avait apporté sa voiture à réparer au garage où Ayoub travaillait. Ayoub, faisant preuve de sympathie, lui avait fait crédit et cherché des pièces peu chères, Joséphine n'ayant pas beaucoup d'argent. Par la suite, il l'avait également aidée à trouver des petits boulots, et Joséphine rendait parfois visite à Ayoub au garage, offrant même « quelques coups de main ponctuels pour le nettoyage des véhicules. » Cependant, les proches des deux adultes ont unanimement démenti toute relation amoureuse. Violette Demeter, la fille de Joséphine, soulignait la différence d'âge - sa mère avait 42 ans et Ayoub 24 - et le tempérament du jeune homme : « Ayoub, c’était pas le genre de type à vivre fidèlement en couple. » Elle avouait même ne pas avoir confiance en lui, bien que sa mère le trouvât « gentil ». Le frère de Joséphine, Tony, confirmait : « Nous connaissons Ayoub depuis plusieurs années par l'intermédiaire de nos cousins de Lunel, il vient manger parfois avec nous mais il n'a jamais été le petit ami de ma sœur. » Le patron d'Ayoub, Arnaud, corroborait cette version : « Ils sont amis, mais rien de plus. » Cette convergence de témoignages a orienté l'enquête vers une relation d'amitié, écartant l'hypothèse d'une disparition volontaire due à une liaison secrète.

Des Recherches Infructueuses et une Découverte Étrange

L'alerte de la disparition du trio n'a été donnée que le dimanche en début d'après-midi par une des filles de Joséphine, soit près de 24 heures après leur départ en mer. Cette attente a pu compliquer les premières phases des recherches. Lorsque Violette Demeter et sa sœur cadette se sont rendues à la gendarmerie le lendemain, dès 8 heures, elles ont d'abord été confrontées à un certain scepticisme. Les gendarmes leur ont initialement répondu qu'ils ne pouvaient pas lancer de recherches, qu'il fallait attendre au moins 24 heures. Face à l'insistance de Violette, les autorités ont finalement pris la situation au sérieux.

Les moyens mis en œuvre pour retrouver le trio ont été considérables, impliquant la gendarmerie maritime, un navire de la Marine nationale, un Falcon 50 - un avion de patrouille maritime -, et des hélicoptères équipés de caméras thermiques et de jumelles de vision nocturne. Une large zone de 380 km dans le golfe du Lion a été ratissée pendant plusieurs heures, puis des sonars puissants ont été utilisés pour explorer 30 kilomètres de fond marin au large de la commune gardoise. Malgré ces efforts d'envergure, aucune trace du scooter des mers ni des disparus n'a été retrouvée pendant une semaine. La mère d'Ayoub, Fatna, résumait cette absence : « Il n’y a pas de corps. Il n’y a pas de jet-ski. Il n’y a ni lui, ni cette dame, ni son petit. »

Le corps d’Ayoub Ziane a été retrouvé deux mois plus tard, en février 2020, près des côtes espagnoles, au large de Barcelone, à environ 300 kilomètres au sud du Grau-du-Roi. L'identification a été confirmée grâce aux papiers du scooter retrouvés sur lui, malgré l'état "méconnaissable" du corps, selon l'avocat de la famille, Maître Patrick Gontard. Les premières conclusions de l’autopsie ont indiqué une noyade. Cette découverte a toutefois soulevé de nombreuses interrogations pour les familles et leurs avocats, car la distance parcourue et la direction des courants ne concordent pas avec la logique maritime. En effet, un scooter des mers de ce type est généralement limité à une autonomie d'environ 50 kilomètres. De plus, les courants marins dans cette zone ramènent habituellement les épaves ou les corps vers des destinations comme Marseille, la Corse, voire la Tunisie, et non vers le sud en direction de l'Espagne. Le fait que le scooter lui-même n’ait jamais été retrouvé, alors que ce type d’engin est conçu pour ne pas couler, a également alimenté le mystère, surtout au vu des conditions météorologiques clémentes du jour de la disparition.

Deux Thèses Opposées : Accident ou Trafic ?

Face à l'absence de preuves concrètes et aux anomalies de la découverte du corps d'Ayoub, deux thèses principales se sont affrontées au cours de l'enquête : celle de l'accident, privilégiée initialement par le parquet de Nîmes, et celle du trafic de stupéfiants, fortement défendue par les familles.

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Le procureur de la République de Nîmes, Éric Maurel, a d'abord ouvert une enquête pour « disparition inquiétante », n'écartant alors aucune piste, qu'il s'agisse d'un enlèvement, d'un accident ou d'une disparition volontaire. Malgré l'absence d'éléments formels, l'hypothèse accidentelle a été jugée plausible par les enquêteurs et le parquet de Nîmes. Deux éléments techniques ont notamment été mis en avant pour étayer cette thèse : d'une part, le modèle de véhicule nautique à moteur, le Kawasaki STX 900, est susceptible de couler « dans certaines conditions » ; d'autre part, les trois passagers ne portaient pas des « gilets de sauvetage » qui garantissent la flottabilité et le retournement en position dorsale, mais des « gilets de flottaison » qui n'assurent la flottabilité des personnes que de manière temporaire. En outre, les images des caméras de surveillance du port n'ont révélé aucun comportement suspect, ne laissant pas penser qu'une des personnes aurait embarqué sous la contrainte, selon Éric Maurel.

Cependant, les familles des disparus ont toujours fermement réfuté la thèse de l'accident, réclamant une accélération de l'enquête. Elles ont mobilisé une trentaine de personnes devant le tribunal de Nîmes pour faire entendre leur voix. Violette Demeter a exprimé sans détour son scepticisme : « Pour le procureur de Nîmes, il s’agit d’un accident. Pareil, je ne crois pas à l’accident. » Tony Rodriguez, le frère de Joséphine, a également martelé : « On ne peut pas rester les bras croisés comme ça… Il faut que la Justice nous donne un élément comme quoi ils sont vivants. » La mère d'Ayoub, Fatna, partageait cette conviction : « Je ne crois pas à l’accident. On me dit c’est un accident, d’accord ! Mais où sont les corps ? Lorsqu’il y a un accident, on peut trouver des choses ! Mais il n’y a rien ! »

Pour les familles, l'explication la plus plausible est celle d'une affaire de trafic de stupéfiants. Violette Demeter a directement formulé cette hypothèse : « Pour moi, il y a du trafic de stupéfiants derrière cette affaire. » Elle a cité en appui des découvertes récentes de grandes quantités de drogue - « 36 tonnes de drogue ont été découvertes sur des voiliers » - suggérant que cela ne pouvait être « un hasard ». Des propos du frère d'Ayoub, entendus un soir d'ivresse, ont renforcé cette conviction : il aurait dit qu'Ayoub était « une fois parti avec “20 plaques” sur son Jet Ski ». La nature exacte de ces « 20 plaques », qu'il s'agisse de « shit » ou de « cocaïne », demeure inconnue. La famille de Joséphine suspecte qu'Ayoub aurait eu un rendez-vous avec des trafiquants et aurait demandé à Joséphine de l'accompagner pour se « couvrir en cas de contrôle », utilisant la présence d'une femme et d'un enfant comme une façade innocente. Il est impensable pour eux que Joséphine aurait suivi Ayoub si elle avait eu connaissance du danger, et elle n'aurait « surtout pas emmené Mike ». En revanche, Ayoub, lui, « savait où il allait ».

L'enquête s'est également intéressée à la possibilité d'un voilier impliqué. Parmi tous les bateaux naviguant ce jour-là dans les parages, un seul n’aurait pas été identifié par les gendarmes. Il s'agissait d'un voilier de 16 mètres qui ne possédait pas de GPS à bord et qui, ayant dû se présenter à la capitainerie du Grau-du-Roi, ne l'a jamais fait. Selon les familles, « apparemment, il n’avait rien à faire dans les parages. » La thèse familiale est qu'Ayoub aurait conduit ses passagers jusqu'à ce voilier, où « les choses auraient tourné mal ». Ils pensent qu'ils ont été « gardés ». Des témoins auraient même affirmé « à 100 % d’avoir vu ma mère et mon frère là-bas. » Une dame aurait notamment affirmé avoir vu Mike à la gare de Toulouse-Matabiau, accompagné de « trois Maghrébins ». Elle aurait raconté qu'à un moment, Mike serait parti en courant, mais que l'un des individus l'aurait rattrapé. Les tentatives pour visionner les films de vidéosurveillance de la gare n’ont « rien donné, malheureusement. » Ces éléments ont conduit la famille à déposer une nouvelle plainte pour tentative d'assassinat, signe de leur conviction profonde que cette disparition n'est pas accidentelle.

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