L’Épopée du He’e Nalu : Histoire, Culture et Résistance des Surfeurs à Hawaï

Le surf est bien plus qu’une simple activité physique consistant à glisser sur les vagues ; c’est une pratique enracinée dans l’histoire culturelle d’Hawaï, une véritable institution qui a survécu aux tempêtes de la colonisation. Bien que le surf soit aujourd’hui représenté aux Jeux Olympiques et démocratisé à l’échelle mondiale, ses origines plongent dans les traditions séculaires du Pacifique. Pour comprendre cet art, il faut remonter le temps, bien avant l’ère moderne, vers le XVe siècle, époque où le surf, ou « he’e nalu » (glisser sur les vagues), était déjà une composante essentielle de la vie des insulaires.

Les Racines Ancestrales et la Société Hawaïenne

L’histoire du surf, comme la plupart des gens la connaissent, commence dans le Pacifique. Les premières traces de l’origine hawaïenne du surf remontent à 1769, mais des formes de glisse existaient ailleurs, comme en Afrique au XVIe siècle, en Chine vers l’an 1000, ou au Pérou sous la culture Mochica (période pré-Inca), où les pêcheurs utilisaient des embarcations en roseaux appelés « caballitos de totora ». C’est cependant en Polynésie, et plus précisément à Hawaï, que le surf a atteint ses formes les plus avancées.

La société hawaïenne ancienne était une société féodale de rang, composée d’une élite dominant une base citoyenne nombreuse. Les Hawaïens pratiquaient le surf dès leur plus jeune âge ; les enfants étaient amenés dans l’océan dans les bras de leurs parents quelques jours après leur naissance, puis placés sur une planche vers deux ou trois ans. Cette familiarisation allait bien au-delà du rituel, faisant dire aux premiers Européens qu’ils étaient un peuple amphibie. Les chefs de tribus qui défiaient la mer prouvaient leur puissance et leur supériorité. Ils surfaient sur de grandes planches, appelées Papa-he-nalu, coupées dans des troncs d’arbre selon un ancien rituel, mesurant parfois plus de 5 mètres. Le surf était aussi un moyen de redistribuer des biens prestigieux lors de compétitions sportives, et durant le « makahiki », une période de repos forcé entre les quatre royaumes constamment en guerre, on s’adonnait à des joutes sportives, notamment le surf.

Le Choc de la Colonisation et la Résistance par la Glisse

Découvert à l’arrivée des colons en 1778 à Hawaï, le surf existait déjà depuis des siècles. Le capitaine britannique James Cook arrive sur l’île en 1778 et observe les surfeurs aux îles Sandwich. Son successeur, le lieutenant James King, décrira mieux le sport tel qu’il l’avait vu dans la baie de Kahalu’u et la baie d’Holualoa. Cependant, l’arrivée des Européens fut désastreuse. Les colons sont très vite étonnés de l’aisance avec laquelle les îliens glissent sur les vagues. Pour se distancier de ce peuple « sauvage », on emploie des termes qui les déshumanisent : amphibiens, loutres, marsouins, canards, tritons ou sirènes.

Les missionnaires anglais arrivés en 1820 ont freiné la pratique de ce sport, le considérant comme une perte de temps frivole, une paresse et une folie païenne. Leur arrivée entraîne une forte chute démographique de la population indigène, passée d’environ 400 000 à 40 000 individus entre 1778 et les années 1890. La transformation économique, passant d’une économie de subsistance à une économie capitaliste basée sur la fourrure, le bois de santal et l’huile de baleine, empêche la pratique du surf d’être aussi importante qu’auparavant.

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Pourtant, le surf n’a jamais réellement disparu ; il est devenu une arme de résistance à l’encontre du colonialisme. Les élites locales décidaient d’organiser, durant les cérémonies royales, des démonstrations de surf et des récitations de surfeurs légendaires, ainsi que des spectacles de danse hula, dans le but de contester les interdictions. Pour préserver leur culture, les Hawaïens, qui étaient très peu lettrés à l’arrivée des colons, apprennent à lire et à écrire. Ils utilisent une presse foisonnante, une cinquantaine de journaux environ, pour annoncer les soirées et les joutes sportives dans leur langue, que les missionnaires ne comprenaient pas assez pour décrypter les écrits. Le surf devient alors un enjeu identitaire, le moyen de réaffirmer la culture hawaïenne contre les colons.

La Renaissance du Surf au XXe Siècle

Il faut attendre le début du XXe siècle pour que le surf revienne sur le devant de la scène. C’est grâce au « Duke » : le nageur américain Duke Kahanamoku, né à Honolulu, qui a appris à surfer à Waikiki. En 1908, avec George Freeth, Duke Kahanamoku fonde le Hui Nalu Club. En 1912, le « Duke » remporte le titre sur le 100 m nage libre aux Jeux olympiques de Stockholm, titre conservé en 1920 à Anvers. Durant cette période, il réalise des démonstrations de surf en Californie et en Australie. En 1915, il surfe en tandem avec Isabel Letham en Australie, stupéfiant les foules.

Ironiquement, c’est le capital occidental qui a relancé le surf. Des entrepreneurs haole (étrangers/Blancs) ont fait la promotion de l’archipel, en particulier de la plage de Waikiki, en tant que destination touristique. Alexander Hume Ford, un homme d’affaires, utilisa le surf pour attirer les investisseurs occidentaux. Si la tradition hawaïenne du surf a joué un rôle central dans la promotion d’Hawaï en tant que paradis tropical, Ford a présenté le « Sport des Rois » comme entièrement colonisé et commercialisé.

La Commercialisation et la Contre-Culture

La popularité du surf a explosé dans les années 1960 avec les baby-boomers. Le complexe militaro-industriel a créé de nouvelles technologies : mousse de polyuréthane, polystyrène et combinaisons en néoprène, inventées par Jack O’Neill en 1952. La culture du surf s’inscrivait parfaitement dans l’éthique de la liberté des jeunes. Hollywood a tiré profit de cette popularité avec des films comme la série Gidget.

Certaines figures, comme Miki Dora (« Da Cat »), se sont ouvertement opposées à la marchandisation de masse, tentant de « sauver » le surf en le rendant invendable par des provocations. Néanmoins, l’industrie a continué son expansion. Dans les années 1970, des surfeurs ont financé leurs voyages à la recherche de vagues parfaites (le « Endless Summer ») par la contrebande de marijuana. En 1975, en réaction à l’assaut du tourisme néocolonial, des surfeurs autochtones fondent le Hui He’e O Nalu (Da Hui) pour protéger le surf hawaïen, utilisant des couleurs symbolisant les classes dirigeantes indigènes (ali’i).

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