Le kayak, embarcation emblématique de la navigation en eaux calmes ou vives, possède une histoire riche et complexe dont les racines plongent dans les traditions ancestrales des peuples arctiques, avant de connaître une évolution significative en Europe pour devenir le sport et le loisir que nous connaissons aujourd'hui. L'exploration de sa "date de création" nous mène bien au-delà des chronologies sportives modernes, vers des époques où la survie dépendait de l'ingéniosité humaine face aux éléments naturels. Ce parcours, marqué par des adaptations techniques et culturelles, témoigne de la résilience et de l'innovation qui ont façonné cette petite embarcation à pagaie double, propice à la découverte et à l'aventure.
Les Origines Arctiques du Kayak : Le "Qajaq" des Inuits
L'histoire du kayak débute avec les Inuits, également connus sous le nom d'Esquimaux, qui sont les inventeurs du « qajaq », le fameux « bateau en peaux » en inuktitut ou Kalaallissiut. Cette embarcation, fondamentale pour leur survie, est une illustration parfaite de l'ingéniosité des peuples autochtones du Grand Nord, proches de la banquise. Le kayak servait de moyen de locomotion à ces populations, qui avaient besoin d’embarcations rapides pour chasser ou pêcher. Les Inuits, ces hommes libres de l’Arctique, ont quitté l’Asie voici près de 3000 ans. Chasseurs-cueilleurs nomades, ils ont suivi les troupeaux de caribous dans leurs longues migrations estivales, traversant la mer gelée, franchissant le détroit de Béring, puis gagnant d’île en île l’Alaska, le Canada, la Terre de Baffin et enfin le Groenland. La toundra est devenue leur royaume, et de ce long voyage est née une civilisation circumpolaire où le peuple du froid a forgé ses racines et son identité. Ils sont devenus chasseurs-pêcheurs, modélisant une culture originale dont « l’illu » (maison de tourbe ou de glaces), le « qamuttit » (traîneau à chiens) et le « qajaq » (kayak) sont les marqueurs universels.
Le « qajaq » original est constitué uniquement de peaux de phoques tendues sur une ossature de bois flotté. Parfois, de petits os de mammifères marins complètent la structure, tandis que des tenons, mortaises et ligatures à partir de tendons assurent à l’ensemble rigidité et souplesse. Chaque embarcation est unique et adaptée à la morphologie du chasseur, reflétant une connaissance approfondie de l'environnement et des besoins individuels. Les principes et règles de construction se transmettent de génération en génération, soulignant la valeur de ce savoir-faire ancestral. La vie sous ces latitudes reste aléatoire et tributaire des ressources offertes par la toundra, la mer, les rivières.
Le kayak est une embarcation monoplace dans laquelle le rameur est assis et utilise une pagaie double, une pale de chaque côté du manche. La fabrication de la structure est le travail de l’homme, tandis que la préparation des peaux et leur assemblage incombent à la femme. De son expertise, de la solidité des coutures et de leur étanchéité dépend l’efficacité du chasseur, mais aussi sa survie et celle du groupe. Le « ulu », couteau en demi-lune, et les aiguilles en os constituent l’essentiel de l’incontournable trousse à couture. Pas moins de 6 grandes peaux sont nécessaires à sa réalisation. Le pont du kayak est aménagé pour recevoir sur sa proue le harpon et son propulseur, un couteau et son étui, une lance pour chasser les oiseaux. Chaque objet est à portée de main, solidement arrimé. Tout un système de cordage en lanières de peaux et de petits morceaux d’andouillers de caribous percés, assurent ligne de vie et filet de pont. Sur l’arrière du bateau, une vessie de phoque gonflée constitue une réserve de flottabilité supplémentaire. Les bateaux devaient leur permettre d’affronter la grosse mer sans problème, c’est pour cette raison que les Inuits ont veillé à ce que les kayaks aient une forme fine et élancée. Installé assis au fond du bateau, le rameur a une pagaie double.
Si la vie arctique a profondément changé ces dernières décennies, ses habitants ont su préserver un savant dosage de modernité et de traditions dans leur vie quotidienne. Ils restent très attachés aux valeurs ancestrales. Les chasseurs-pêcheurs du Groenland, comme tous les peuples du froid, ont souvent privilégié l’usage de la motoneige à celui du traîneau à chiens. Toutefois, la pratique du kayak perdure et se développe sous différentes formes. Au nord de la côte ouest, le kayak est encore utilisé pour chasser le narval et le belouga. Au nord de la baie de Disko, Juanguak est chasseur-pêcheur à Qeqertaq. Régulièrement au printemps, on peut le rejoindre en ski pulka sur ses camps de pêche au « halibut » ou ses postes de chasse au caribou. Juanguak privilégie l’usage du traîneau à chiens pour ses expéditions sur la banquise et à travers la toundra. L’été pour le plaisir, il sort son kayak qu'il a construit lui-même au club d’Ilulissat. Un championnat national a vu le jour et regroupe les clubs des grandes villes comme Nuuk, Ilulissat, Uummannaq, Sisimiut, Qaqortoq, Upernavik, qui s’affrontent à la mi-juillet, représentant l’élite de la discipline. Le kayak de conception traditionnelle est l’embarcation de référence. Les ossatures de bois n’ont pas changé, mais un tissu enduit cousu remplace les traditionnelles peaux de phoques et assure l’étanchéité. Plusieurs épreuves sont proposées, notamment l'endurance sur un parcours en étoile avec au moins un portage obligatoire sur une traversée d’île, et une épreuve d’habileté à la chasse avec lancé de harpon sur cible. Dans les années 1980, à l’initiative de passionnés et fondateurs de Grand Nord Grand Large, sont nées les premières expéditions de kayak polaire ouvertes au grand public, avec le Groenland comme destination phare. Le kayak est un merveilleux compagnon de voyage, favorisant une immersion respectueuse des espaces traversés et propice à des rencontres fortuites inestimables.
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Il est important de noter que, contrairement à une idée répandue, le kayak tel que nous le pratiquons aujourd'hui en Occident ne découle pas d'une imitation directe des techniques inuites. Jusqu'au 20ème siècle, peu de personnes ont eu l'idée d'imiter les Inuits. Les pointes des bateaux arctiques se relèvent, alors que tous les kayaks conçus jusque dans les années 80-90 avaient les pointes qui baissent, une différence significative qui souligne l'évolution distincte.
L'Émergence du Canotage et du Kayak en Europe : Des Périssoires aux Premières Fédérations
En parallèle et avec des trajectoires différentes, l'Europe a vu l'émergence de pratiques nautiques similaires, qui ont ensuite convergé vers le canoë et le kayak modernes. Les Amérindiens, par exemple, construisaient des canoës où l'on se positionnait à genoux pour propulser l’embarcation à l’aide des abdominaux. Sur les grands lacs comme sur de grosses rivières, la pagaie utilisée était une pagaie simple.
C'est au milieu du XIXe siècle que l'on observe les premières manifestations de navigation de loisir en France. En 1845, un marinier de Loire utilise un périssoire pour ses déplacements le long du fleuve. L'année 1858 marque le voyage en podoscaphe d'un Néerlandais sur le Rhin, entre Rotterdam et Cologne, ce qui mène, en 1860, à l'importation de podoscaphes en France. Rapidement, ces embarcations suscitent l'engouement, comme en témoignent les courses de podoscaphes à Arcachon en juillet 1862 (avec six inscrits) et une autre à Thionville le 17 août de la même année. En 1863, un arrêté de police réglemente déjà la navigation sur la Seine des petits bateaux, incluant les périssoires et les podoscaphes, soulignant l'accroissement de cette pratique.
Un personnage clé dans l'histoire du canotage est John MacGregor. En 1865, il navigue en France à bord de son Rob Roy et croise de nombreuses périssoires sur la Marne. Le Mémento désignera John MacGregor comme l'inventeur du kayak moderne et l'importateur du sport en France. Cependant, il est essentiel de corriger une fausse piste : si MacGregor a rencontré des pagayeurs de périssoires utilisant la pagaie double, cette pratique n'était pas une imitation de la technique inuit. John MacGregor a en réalité "inventé" le "canoeing", c'est-à-dire le fait de voyager sur les rivières (y compris celles réputées non navigables) à bord d'un petit canot propulsé par une pagaie double. Cela constitue une voie de développement propre à l'Europe. Les premiers canoës de tourisme au XIXe siècle, ceux qu'on appelle les canoës français, étaient d’ailleurs des bateaux à l'aviron. Les canoës de loisirs tels qu'on les connaît aujourd'hui n'arriveront d'Amérique du Nord qu'au début du XXe siècle, et on les utilisera alors avec une pagaie double (de périssoire) plutôt qu'une pagaie simple.
L'année 1867 voit l'organisation de courses de périssoires pendant l’Exposition universelle, événement qui marque l'intérêt grandissant pour ces embarcations. L’impératrice Eugénie elle-même achète un Rob-roy lors de cette même Exposition universelle. La reconnaissance de ces activités se concrétise en 1882 (le 29 avril), lorsque Le Yacht publie un long article sur le canoe et le canoeing.
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Le mouvement associatif prend forme en 1883 avec la fondation de la Société des Pagayeurs Parisiens (SPP), dont le constructeur A. Tellier sera président d’honneur en 1894. Cette société commande une périssoire à quatre au chantier Dossunet et participe à une première course à quatre rameurs. La SPP fusionne plus tard, en 1901, avec le Rowing Club (ou Club des rameurs). À partir de 1883, le capitaine Lancrenon navigue en périssoire sur les rivières d’Europe, son récit étant publié en 1898. Un autre exploit notable est celui de Tanneguy de Wogan qui, le 30 juillet 1884, part de Paris pour rejoindre le Golfe du Lion, puis navigue en Europe centrale avec le Qui-Vive, un canot de papier à la pagaie double, construit par Tellier. Son récit paraît en 1887. En 1888, la SPP organise le premier championnat de France de périssoires.
Le Kayak au XXe Siècle et son Intégration Sportive et de Loisir
Le début du XXe siècle marque une période de structuration et de développement pour les activités de canotage. En avril 1904, le Canoë Club est créé au siège du Yacht Club de France. Il deviendra le Canoe Club de France (CCF) le 16 décembre 1921 et quittera les locaux du Yacht Club le 25 août 1945. Le lancement du Bulletin du Canoë Club en mars 1906, qui deviendra La Rivière en 1931 et dont le dernier numéro paraîtra en 1974, témoigne de la vitalité de ce mouvement. En 1911, la première section de province du CC est fondée à Orléans. Les premières explorations notoires se poursuivent, comme la première de l’Ardèche en canoë canadien en 1912. En décembre 1919, paraît le premier des « Guides du canoéiste », une collection qui s’arrêtera en 1951 après 47 guides édités par le CCF et le TCF.
Sur la scène internationale, l'Internationale Representantschaft für Kanusport (IRK) est fondée le 19 janvier 1924. Cette même année, du 13 au 17 juillet, des régates de démonstration de canoës canadiens ont lieu pendant les Jeux Olympiques de Paris, sur le bassin d’Argenteuil, préfigurant l'intégration olympique future. Des conférences et échanges contribuent à l'enrichissement des pratiques, comme celle de G. Smyth au CCF le 9 février 1925.
Une avancée technique majeure et emblématique du kayak est l'esquimautage. L’Autrichien Edi Pawlata est le premier Européen à esquimauter le 30 juillet 1927. Cette maîtrise technique va profondément influencer l'évolution du sport. Le terme "kayak" n'est vraiment utilisé, pour le sport, qu'après la maîtrise de l'esquimautage en 1928. En France, le Kayak Club de France est fondé en 1930 au 47 quai Ferber à Bry-sur-Marne. Des expéditions audacieuses continuent de marquer les esprits, comme le voyage de Marcel Bardiaux de Paris à Paris via Istanbul en canoë en 1930. Il deviendra d'ailleurs le premier Français à esquimauter en avril 1932. En 1931, R. Martin-Plumerel relie Mâcon à Ceuta (Maroc) en canoë, tandis que J. Gueldry, neveu du peintre, et son épouse iront de Paris à Tanger en kayak biplace en 1935.
La structuration du sport se poursuit avec la fondation de la Fédération Française de Canoë (FFC) le 21 juillet 1931. En 1934, Robert Mathéron propose une classification des rivières en trois classes, bien que l’IRK retiendra finalement la classification en six classes de l’Allemand von Alber. Le CCF dispose alors de renseignements sur 12800 kilomètres de fleuves, rivières, canaux et lacs, et s’installe le 18 novembre 1934 au 1 quai de l’Artois au Perreux-sur-Marne. L'apogée de cette période est l'inscription du canoë et du kayak en course en ligne aux Jeux Olympiques en 1936. Des explorations toujours plus audacieuses sont menées, comme la première descente de la Green River (Colorado) en kayak démontable en 1938 par Bernard et Geneviève de Colmont, et Antoine de Seynes. La première du Canyon du Verdon en kayak a lieu en 1939 (et en canoë en 1946), suivie des premières du Chalaux et de la haute Isère en 1942.
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Après la guerre, la FFC est refondée en 1946, et la Fédération Internationale de Canoë est créée sur les décombres de l’IRK. La technique de la traversée en bac est expérimentée. Le 3 décembre 1946, les membres du CCF sont autorisés à participer aux compétitions, et le CCF adhère à la FFC. En janvier 1948, Jérôme de Liège, président de la commission Propagande de la FFC, utilise pour la première fois le terme "canoë-kayak" à l’occasion des vœux de la FFC publiés par la revue Camping Plein Air, marquant l'officialisation de cette appellation composite. En 1949, la FFC devient logiquement la Fédération Française de Canoë-Kayak (FFCK).