Le cinéma indépendant continue d'attirer les grands noms, et Nicolas Cage, en pleine renaissance artistique, s'est une fois de plus distingué. Après ses rôles remarqués dans "Pig" et "Dream Scenario", c’est cette fois-ci dans l’univers de Lorcan Finnegan qu’il laisse sa patte avec "The Surfer". Ce nouveau long métrage de Lorcan Finnegan, découvert avec "Without Name" et dont le second long s’est fait remarquer à la Semaine de la critique puis à Gerardmer, a été projeté en Séance de Minuit au Festival de Cannes. La critique de ce film s’est révélée contrastée, certains y voyant un chef-d'œuvre de tension psychologique et une vitrine pour l'acteur principal, tandis que d'autres le perçoivent comme une torture gratuite, un « film haïssable » qui se complaît dans son concept malin en négligeant à peu près tout le reste. Néanmoins, il est indéniable que "The Surfer" offre une exploration profonde des thèmes de l'identité, de l'exclusion et de la déchéance, ancrée dans un cadre australien aux accents paradisiaques trompeurs.
Le Retour aux Sources Tourmenté : Intrigue et Cadre d'une Chute Annoncée
L'histoire de "The Surfer" s'articule autour d'un homme (interprété par Nicolas Cage), un papa businessman qui revient sur la plage de Luna Bay, à côté de laquelle il espère acquérir une maison. Ce lieu, il l’a profondément marqué car il aimait y surfer lorsqu’il était enfant et souhaite y revenir pour montrer les lieux à son fils. Mais son retour est loin d'être idyllique. Il apprend alors qu’une autre offre a été émise pour la maison de son enfance et qu’il ne lui reste que 48 heures pour surenchérir, ajoutant une pression temporelle à son désir de reconquête. À peine arrivé, il se voit interdire l’accès à cette plage de Luna Bay, en Australie-Occidentale, par une bande de surfeurs du coin, plutôt menaçants, qui chahute au passage également un SDF du coin. Ce groupe d’hommes, que l'on nomme les « Bay Boys », est composé de jeunes athlètes virils et écervelés qui ont érigé la plage en leur territoire exclusif, une sorte de « gourou à capuche rouge » (Julian McMahon, de la série "Nip Tuck", plutôt glaçant de violence apparemment gratuite) les dirigeant. Ces surfeurs « localistes » interdisent l’accès de leur spot aux touristes, aux étrangers ou même à quiconque n’est pas issu de leur petite communauté, un phénomène apparemment très courant dans ce sport, certains locaux ayant même formé de véritables gangs.
L'exclusion initiale, l’interdiction de surfer « ici » si l’on ne vit pas « ici », devient rapidement le moteur d’une série d’épreuves humiliantes, toujours plus absurdes. Un homme, filmé en focalisation subjective, se retrouve pris au piège d’un environnement clos, d’un système opaque dont les contours se déforment à mesure que sa psyché se fissure. Le film bénéficie de son unité de lieu, à la fois ouvert (la majorité de l’action se passe entre le parking où est stationnée sa voiture et où vit un SDF recherchant son chien, et cette plage où a élu domicile la sorte de gourou à capuche rouge, figure de la bourgeoisie locale) et fermé, puisque tout tourne autour de la voiture, comme un dernier lien avec l’humanité du personnage. Le protagoniste, confronté à cette hostilité, devient un personnage de plus en plus malmené et soumis à la déchéance absolue, pris en otage dans un absurde rollercoaster sadique.
Lorcan Finnegan : Un Cinéaste des Pièges Psychologiques et de l'Environnement Oppressant
Lorcan Finnegan s’impose comme un réalisateur dont l’œuvre explore de manière récurrente le thème de l’enfermement et de la déchéance psychologique. Après avoir été découvert avec "Without Name", et dont le second long, l’étrange "Vivarium", s’est fait remarquer à la Semaine de la critique puis à Gerardmer, Finnegan nous a habitués à des univers labyrinthiques où les personnages sont piégés. "Vivarium", par exemple, réussissait à nous immerger dans un lotissement-prison, dont un couple ne pouvait sortir, l’intrigue manquant cependant un peu de justifications. Ce même réalisateur irlandais a poursuivi cette exploration avec "The Nocebo Effect". Dans ce nouvel opus, la plage australienne vient remplacer la forêt de "Without Name" (2016), le lotissement géométrique de "Vivarium" (2019) ou l’univers domestique oppressant de "The Nocebo Effect" (2022). Mais chez Finnegan, quel que soit le décor, celui-ci reste le miroir d’un dérèglement intérieur.
Fidèle à son idée première de piéger des personnages dans un étau pour leur en faire baver des ronds de chapeau sans aucune raison, Finnegan se contente de dérouler un canevas constant de pure humiliation unilatérale, d’une gratuité sans nom. Le scénariste-réalisateur aligne une belle suite de rebondissements pour conserver l’intégralité du film sur cette plage et ses alentours, transformant le personnage principal au fil et à mesure de ce qu’il va devoir affronter. Le film, malgré tout, parvient à conserver au fil de son 1h40 une certaine stabilité, ne s’effondrant pas comme la plupart de ses contemporains dans une suite de non-sens. Finnegan va jusqu’au bout de sa démonstration, utilisant l’iconographie du surf (la plage, le soleil, les soirées au coin du feu de bois…) pour mieux jouer d’une forme de film de tribu-secte moderne que va affronter le héros.
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Son approche de la mise en scène est cependant critiquée par certains, le seul point de vue de mise en scène de Finnegan se limitant parfois à accoucher d’une image clippesque, tantôt en sudation tantôt sujette à la plus soûlante des déformations. D'autres soulignent que Finnegan amène d’ailleurs un certain soin global à l’aspect visuel de "The Surfer", constamment baigné d’une aura ensoleillée harassante, comme pour mieux souligner la déchéance croissante du protagoniste. Finnegan s’inspire du style de films tels que "Sorcerer" (William Friedkin, 1977) ou "Chute libre" (Joel Schumacher, 1993) pour visualiser la chaleur, la sueur et l’oppression, créant une atmosphère étouffante.
L'Hommage Subverti à l'Ozploitation et au Cinéma de Surf : Une Réinterprétation des Codes
"The Surfer" s'inscrit dans une tradition cinématographique australienne bien particulière, celle de l'Ozploitation et de la Nouvelle Vague australienne des années 1970. De l’aveu même du réalisateur, le film peut se comprendre comme un hommage à cette période, avec des références directes à des œuvres telles que "Wake in Fright" (Ted Kotcheff, 1971) ou "Walkabout" (Nicolas Roeg, 1971), dans lesquels les grands espaces inhospitaliers d’Australie - l’Outback, le désert - apparaissent comme des lieux de confrontation existentielle et où les personnages sont réduits à leur essence et souvent poussés vers la folie. Toutefois, s’il s’inspire du cinéma de l’Outback, Finnegan s’amuse à en tordre les tropes : plutôt qu’un territoire sauvage et hostile, il choisit un paysage côtier aux accents paradisiaques. Dans un premier temps, la plage de Luna Bay a en effet tout pour plaire. Nicolas Cage, le « surfeur » - personnage principal sans nom, désigné ainsi au générique - y a passé une partie de son enfance à en goûter les vagues. Il en a conservé un souvenir excessivement ému. Désormais, il revient sur ce littoral avec son fils - sur « sa » plage - fier à l’idée de bientôt racheter la maison où il a grandi, perchée face à ce rivage qu’il n’a cessé de fantasmer.
Le film déjoue également les attentes du spectateur habitué aux codes du "shark movie" ou du "beach horror". Là où le genre convoque d’habitude une menace externe, "The Surfer" retourne la menace vers l’intérieur : ce ne sont nullement les profondeurs qui dissimulent un danger, mais la surface, les hommes, la terre ferme. La tension ne vient pas d’un monstre aquatique tapi sous les vagues, comme on aurait pu s’y attendre et comme c’est bien souvent le cas dans les récits de plage depuis "Les Dents de la mer" (Steven Spielberg, 1975), mais d’un groupe d’hommes qui a fait de la plage son territoire à défendre par la violence. L’attente du spectateur s’en trouve également renversée, puisque ce qui se présentait, dès son titre, sous les traits d’un film de surfeurs n’en est en fait pas un : l’accès interdit fait que le surf lui-même ne sera presque jamais montré, relégué au rang de souvenir.
Historiquement lié à une mythologie de la liberté et du cool, le cinéma de surfeurs - avec "Point Break" (Kathryn Bigelow, 1991) pour archétype - rencontre ici une sorte d’image inversée. La plage n’est plus un sanctuaire, mais un lieu de violence ; les surfeurs ne sont plus des figures libres, mais des miliciens grotesques ; et le surf lui-même devient une abstraction. Cette inversion se poursuit par un vide symbolique lourd de sens. L’autre figure typiquement australienne que Finnegan détourne ici, c’est celle du « bloke » - cet homme ordinaire, viril, taiseux, en lutte contre la nature ou contre lui-même, qu’on retrouve chez des cinéastes comme Rolf de Heer, Greg McLean ou George Miller. "The Surfer" en reprend les contours pour les déconstruire ou les tourner en dérision : le film décompose cette virilité rugueuse en la soumettant à l’humiliation, au ridicule et à la perte de contrôle. Le film s’ouvre sur un plan large : la plage ensoleillée de Luna Bay, où de jeunes surfeurs domptent les vagues à l’horizon. Tandis que la caméra se déplace vers la route qui traverse une nature luxuriante pour déboucher sur ce havre, la voix de Nicolas Cage retentit en off : « You can’t stop a wave. It’s pure energy ». À bord de sa Lexus, le surfeur philosophe sur la vie auprès de son fils. Cette tirade métaphorique énonce d’emblée une vision du monde. Née dans une tempête à l’écart du littoral, la vague destructrice a longtemps été en gestation, elle est une colère ancienne ou refoulée qui ne fait que croître hors de vue, jusqu’à devenir impossible à contenir. Cela prophétise la logique du retour du refoulé, centrale dans le film, tant le retour du personnage de Cage sur ses terres fait remonter des tensions profondément enfouies - chez les autres comme chez lui. "The Surfer" repose entièrement sur la conclusion de cette tirade paternelle : cette vague, « you either surf it, or you get wiped out ». Accepter de faire face à la violence, s’y adapter sans y perdre son identité ; ou céder, sombrer, puis disparaître. Cette scène d’ouverture crée ainsi une ambiance mythique, où l’océan, le soleil et la nature deviennent autant de forces scénographiques servant la descente mentale à venir. Le parallèle avec l’histoire de Job (dans l’Ancien Testament) mérite sans doute d’être souligné : la tirade initiale fonctionne comme la promesse d’une épreuve quasi cosmique, comme une succession de souffrances que le protagoniste s’apprête à traverser.
Nicolas Cage : La Performance au Cœur du Tourment et du Renouvellement
La performance de Nicolas Cage dans "The Surfer" est unanimement saluée comme l'un des piliers du film, voire son essence même. Il confirme des choix audacieux après ses rôles dans "Pig" et "Dream Scenario", démontrant une fois de plus toute l’étendue de sa palette de jeu. Son personnage prend légitimement beaucoup de place, voire presque toute, et c’est la force motrice de Cage qui est principale. Beaucoup s’accordent à dire qu'il est difficile d’envisager l’existence du film sans Cage devant nous, véritablement matière à performance qui a définitivement basculé dans une autre dimension. Cette dimension est celle où l’ego et l’humour se mélangent, car il faut abandonner un peu le premier pour foncer vers de tels rôles, et avoir une bonne dose du deuxième pour les assumer. Nicolas Cage continue de prospecter le milieu du cinéma indépendant et ses cinéastes en début de carrière, ayant déjà joué pour Michael Sarnoski ("Pig"), Kristoffer Borgli ("Dream Scenario") et Oz Perkins ("Longlegs") avant de mettre ses talents au service de Lorcan Finnegan.
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Cage est absolument parfait dans un rôle taillé sur mesure pour lui, perpétuellement sur le point de sombrer dans la démence. Il nous gratifie même d’une improvisation délirante dont il a le secret, référence surréaliste au "Sabrina" de Billy Wilder, une scène qui a arraché un tel éclat de rire aux spectateurs des festivals où il a été diffusé qu’elle a carrément eu droit à sa propre "featurette" promotionnelle. Elle pourrait bien rentrer au panthéon des "cageries", en plus de rester comme la meilleure du film. Le personnage de Nicolas Cage veut revendiquer ce territoire qu’on lui a arraché, dans la tradition des "revenge movies" à laquelle on peut associer plusieurs des rôles récents de l’acteur - on pense en particulier à "Mandy" (Panos Cosmatos, 2018).
Conçu autour de Nicolas Cage, le long-métrage fait du rôle-titre un miroir de l’acteur lui-même qui a connu l’humiliation médiatique avant un retour critique progressif. Puissant dans les années 1990, à l’époque de "Face/Off" (John Woo, 1997) ou de "Snake Eyes" (Brian De Palma, 1998), moqué par la suite lorsqu’il a enchaîné les films à petit budget, il incarne par excellence l’icône fatiguée, repoussée, mais irréductible - cet acteur qui refuse l’effacement, avec beaucoup d’autodérision, et qui tient bon malgré les coups durs. Il représente mieux que quiconque celui qui revient d’entre les morts afin de reconquérir un territoire symbolique. Finnegan joue explicitement avec son iconographie post-moderne : celle d’un acteur capable de basculer d’un registre à l’autre, du tragique au grotesque, du rageur au mystique. En outre, la caméra du réalisateur irlandais n’essaie aucunement de « traduire l’intériorité » du surfeur : elle observe plutôt cette performance comme un phénomène, une éruption. Le visage de Cage est cadré frontalement, souvent en gros plan ou en plan fixe, comme un masque rituel, une icône sacrificielle. Les contrastes de cadrages, entre plans larges sur le littoral et gros plans sur le faciès de Cage, sont porteurs d’une tension formelle majeure, ils construisent une opposition entre l’infiniment extérieur - ce monde si familier devenu inatteignable - et la clôture psychique intérieure du protagoniste. La tension dramatique va alors culminer dans la perte de repères, où, privé de ressources et de dignité, l’anti-héros bascule dans une forme de spiritualité risible. Il « fusionne » littéralement avec le paysage et les éléments naturels, dans une série de visions baroques, dans lesquelles l’homme se fait totem ou prophète halluciné. On le sait, même les mauvais films avec Cage n’en sont pas, ce dernier étant passé maître dans l’art du sur-jeu kamikaze qui ne franchit jamais la ligne de la mauvaise performance. Un spectacle à lui tout seul qui donne son intérêt à "The Surfer", porté par un Nicolas Cage au capital sympathie toujours certain, faisant de lui une icône fatiguée, repoussée, mais irréductible.
La Plage de Luna Bay : Miroir d'une Société de l'Exclusion et de la Virilité Toxique
Au-delà de l'intrigue personnelle de son protagoniste, "The Surfer" dépeint un commentaire social acéré sur l'exclusion et les dynamiques de pouvoir. La plage de Luna Bay englobe l’ensemble de l’univers diégétique du film. Elle n’est pas un simple décor, mais un espace codé socialement, une scène à ciel ouvert où se rejouent les rapports de domination de classe et de genre. D’un côté, les surfeurs, propriétaires autoproclamés du lieu, en dictent les règles ; de l’autre, le clochard (incarné par Nicholas Cassim) et le personnage de Cage, relégués aux marges, n’ont plus le « droit » d’y accéder. Déclassés, éjectés d’une société qui ne veut plus d’eux, tous deux errent sur le parking et les bords de mer. Très tôt dans le récit, Cage voit le visage du clochard apparaître à la place de son propre reflet. Il est confronté à une image spectrale de lui-même, figure d’un avenir possible. S’il commence comme un homme blanc aisé, persuadé de pouvoir récupérer sa plage, il rejoindra les marges dans un processus au réalisme glaçant, qui affleure sous l’absurde : la chute est rarement spectaculaire car le déclassement procède plutôt d’une érosion lente et insidieuse.
Le film tente de soutenir maladroitement son propos avec un regard légèrement social, jouant de l’individualité contre le groupe, du père rédempteur contre les conservateurs extrêmes. Le scénariste Thomas Martin apporte la densité thématique qui manquait à "Vivarium", allégorie pas très finaude de la vie en banlieue, avec ce film qui évoque les dangers de l’obsession et les rouages du communautarisme, qui s’imbriquent sur la durée. Les antagonistes, présentés comme très détestables, sont une bande de surfeurs tribalistes et violents, une sorte de « troupeau de raclures extrémistes - toujours plus ricaneuses, insultantes et jouissant d’enfoncer le pauvre protagoniste plus bas que terre ». La mise en scène appuie cette lecture sociale : les humiliations infligées à Cage ont lieu en public, sous les rires gras des locaux. Chacun joue un rôle socialement normé ou codifié sur cette plage (l’agent de police, le vendeur de café, les passants), la société en miniature qu’elle constitue observant la chute d’un homme comme on assiste à un spectacle.
"The Surfer" s’interprète alors comme un film sur l’exclusion, où la virilité exacerbée des surfeurs n’est que le bras armé d’un système plus vaste. Leur manière de traiter l’étranger, leur langage, leurs rituels de groupe, leur posture guerrière, tout chez eux évoque une forme de dérive fascisante. Le retour au bercail paraît ainsi compliqué pour le personnage principal, dont la masculinité vit manifestement de très mauvais jours. Le film dénonce ouvertement la manosphère et les excès de la culture de la « culture du dépassement de soi ». Quand bien même voudrait-on nous faire croire qu’il s’agit là d’une allégorie critique sur les méfaits du masculinisme et la souffrance qu’il impose avec force pour faire atteindre ce « pic de supériorité » à autrui, un tel argument ne tient pas toujours la route pour certains critiques. La narration de "The Surfer" épouse une structure classique de voyage du héros en la vidant peu à peu de sa fonction rédemptrice pour la transformer en spirale de décomposition mentale et symbolique. Plus le surfeur avance, plus il régresse, sans avoir nulle part où retourner. Le roseau plie, sans sembler se briser, car le réel danger n’est pas tant la mort physique que la mort symbolique, l’effacement progressif de son identité, à force qu’on lui répète qu’il n’appartient plus à ce lieu glorifié de son enfance.
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Entre Allégorie et Torture Spectatorielle : Les Débats Autour du Scénario et de l'Expérience
Malgré les qualités indéniables de la performance de Nicolas Cage et les intentions thématiques de Lorcan Finnegan, le film "The Surfer" n'a pas manqué de susciter des critiques quant à son exécution et son impact sur le spectateur. Un avertissement en valant bien deux, certains critiques plantent fissa un drapeau rouge sur cette plage-là, clairement destinée à l’usage privé de ceux qui aiment (faire) souffrir sans la moindre raison valable. Par rapport à ce principe d’identification qui peut s’opérer vis-à-vis d’un protagoniste en difficulté, certains ont tendance à confondre l’empathie et la pitié. On a beau se réjouir d’une nouvelle tentative du plus grand acteur du monde de nous gratifier de nouvelles nuances quant à sa définition quasi chamanique de l’actorat, on ne s’attendait cependant pas à ce que sa dernière proposition de cinéma coche à ce point toutes les cases du film haïssable, et ce sur tous ses aspects narratifs, dramaturgiques et visuels.
Une fois ce pauvre père de famille bloqué dans ses tentatives d’accéder à la plage de son enfance par une bande de surfeurs tribalistes et violents, on a vite compris l’épreuve qui nous attend. Sur la base d’une situation conçue dans le seul et unique but de virer en eau de boudin toutes les deux minutes, "The Surfer" ne serait que torture, visant aussi bien un personnage de plus en plus malmené et soumis à la déchéance absolue, qu’un spectateur pris en otage dans un absurde rollercoaster sadique. Lorcan Finnegan, fidèle à son idée première de piéger des personnages dans un étau, se contente de dérouler un canevas constant de pure humiliation unilatérale, d’une gratuité sans nom, où la caractérisation ultra-primaire de ce troupeau de raclures extrémistes - toujours plus ricaneuses, insultantes et jouissant d’enfoncer le pauvre protagoniste plus bas que terre - suscite une haine terrible au lieu de chercher à la tordre. Certains critiques serrent les dents jusqu’au bout face à cet authentique négatif d’un "Mandy" infiniment plus audacieux et abouti, car nourri à des percées oniriques et fantasmagoriques qui élevaient la portée de l’univers et du propos vengeur.
C’est bien le problème de "The Surfer", qui se complaît dans son concept malin en négligeant à peu près tout le reste. Finnegan voudrait restituer l’atmosphère étouffante de "Wake in Fright", la frénésie de "Fair Games" ou la nature menaçante de "Long Week-end", mais sans leurs moments d’horreur ou de bravoure, il accouche surtout d’un objet théorique. Un objet théorique intéressant, mais pas franchement amusant. Malgré ses qualités, le long-métrage reste parmi ces productions qui se réapproprient l’esthétique, les thèmes des séries B d’antan, tout en éliminant les velléités spectaculaires qui font aussi leur force. Or, on peut tout à fait réfléchir à ces questions sans ennuyer son spectateur. Dommage donc que ce soit à Cage de le sortir de sa torpeur.
Ce qui démarrait comme une satire méchante, absurde et contagieuse tombera en rade d’idées, jusqu’à une fin explicative ratée. Tout le parcours et la relation du protagoniste avec son fils passera à la trappe, et qu’un autre personnage de vieillard interviendra au gré des humeurs du script. Ce "Surfer" est décrit comme un rendez-vous manqué, même s’il est loin de l’échec total. Loin d'être un échec total, le film sacrifie sa dimension de série B régressive et méchante sous l'autel d'un mauvais script ne sachant pas quoi faire de son Nicolas Cage en roue libre, bien que toujours excellent. Sorte de "revenge movie" inversé, le quatrième long-métrage de Lorcan Finnegan emprunte aussi les atours d’un "beach horror" sans requins ni créatures marines, ce qui crée un paradoxe intéressant.