Corse : Le Voilier des Possibles, Entre Formation, Écologie et Aventure Maritime

La mer, vaste et imprévisible, offre une multitude de perspectives, qu'il s'agisse d'un tremplin vers l'emploi, d'une solution de transport respectueuse de l'environnement ou d'une invitation à la découverte de paysages grandioses. De Marseille à la Corse, en passant par les îles bretonnes, le voilier se positionne comme un vecteur de transformation et d'évasion, concrétisant des "traversées des possibles" pour diverses audiences. Ces initiatives maritimes, variées dans leurs objectifs mais unies par la force vélique, dessinent un avenir où la navigation rime avec apprentissage, durabilité et émerveillement.

La "Traversée des Possibles" : Un Tremplin Professionnel et Humain depuis Marseille

L'engagement social et professionnel trouve un ancrage solide dans l'aventure maritime, comme en témoigne la "Traversée des possibles" portée par l’association Mixivoile et financée par la Métropole Aix-Marseille. Cette initiative a vu deux voiliers quitter Marseille un lundi soir. L’équipage est arrivé le mardi soir en Corse, après un départ sous des conditions de navigation idéales sur la Méditerranée ce lundi 20 avril après-midi. En mer, il faut toutefois être prêt à tout, surtout s’il s’agit d’une première longue traversée. C'était le cas pour cette dizaine de mousses, des Marseillais entre 18 et 25 ans issus des quartiers populaires de la ville et en quête d’un avenir professionnel. Ces jeunes se sont apprêtés à rejoindre la Corse durant une épopée de quinze jours. À les voir partager un dernier café au Cercle Nautique & Touristique du Lacydon (CNTL) sur le quai Marcel-Pagnol (7e), ces jeunes avaient l’air de partir pour les vacances. Cependant, cette "Traversée des possibles" n’est pourtant pas un stage de loisirs mais une formation accélérée et immersive à tous les métiers de la mer. À 400 kilomètres de Marseille, les apprentis allaient découvrir le quotidien de pêcheurs en mer et en ferme piscicole, de mécaniciens dans les ports mais aussi de restaurateurs qui travaillent le poisson dans les restaurants de l’île.

Les moniteurs de voile ont présenté la formation, soulignant que "la traversée fait rêver, ils vont voir des paysages magnifiques, certainement des dauphins et des baleines, mais ces jeunes partent surtout pour un condensé d’apprentissage de la vie. Ce sera surtout quinze jours à cohabiter, à cuisiner ensemble, à travailler ensemble, le tout dans un voilier, avec les contraintes que ça implique." La philosophie de cette expérience est claire : "On laisse ses convictions à terre, la mer est un endroit neutre." La dizaine de jeunes en formation devront se familiariser avec toutes les règles de sécurité sur un bateau.

Parmi les participants, des aspirations diverses se manifestent. Enzo, 18 ans et originaire du 15e arrondissement, en formation au centre Epide de Marseille depuis huit mois (établissement pour l’insertion et l’emploi), se rassure en affirmant : "J’ai l’habitude de vivre en communauté, d’apprendre des nouvelles règles assez vite et de me faire à un nouveau milieu pour que tout se passe bien". C’est également le rêve de Zan, 24 ans, grande voyageuse, animatrice de formation mais à la recherche d’une nouvelle voie pour sa vie. Elle déclare : "Si je pouvais, j’irai travailler sur un bateau dès demain. Je veux devenir navigatrice pour voyager seule ou intégrer un équipage. Prendre l’avion n’est plus du tout en accord avec mes valeurs." Rhizlène, elle, voudrait travailler sur des bateaux de croisières ou un chantier naval, et compte bien apprendre tout ce qu’elle peut pendant ces quinze prochains jours. La jeune femme de 20 ans, qui a grandi à la Cabucelle (15e), sourit en pensant : "Les métiers auxquels on va être confrontés sont aussi ceux qui recrutent beaucoup pour du travail saisonnier, donc si je peux décrocher quelque chose, voir un vrai job, j’aurai tout gagné." Matthieu Van Nek résume l'objectif plus large de l'association en affirmant que "le monde de la mer a l’air fermé, surtout à Marseille où la pratique des sports nautiques n’est pas encore assez démocratisée. On est là pour ouvrir la mer à ceux qui ont grandi à côté mais qui ne la connaissent pas."

Voyager Autrement : L'Essor du Transport de Passagers à la Voile

Au-delà de l'insertion professionnelle, le voilier s'impose de plus en plus comme une alternative de transport durable, répondant à une appétence croissante pour le voyage à faible émission de carbone. Des coopératives comme Sailcoop et des initiatives comme Îliens se positionnent comme des pionniers dans ce domaine, relançant le transport de passagers à la voile avec une conscience écologique affirmée. “On fait comme le ferry, mais à la voile, et on n'emmène pas les voitures. Ce n'est pas une croisière, c'est du transport,” explique Rémi, skippeur de la coopérative Sailcoop.

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Le projet Sailcoop a été lancé en novembre 2021 et créé à Vannes en Bretagne. Maxime de Rostolan, fondateur de Sailcoop, observe que "On a décidé de se constituer en coopérative. On observe évidemment une appétence croissante pour le voyage low carbone, et il y a beaucoup de sites qui aujourd'hui permettent de faire un itinéraire juste avec le train ou juste avec des moyens doux." Avec deux voiliers, la coopérative espère pouvoir emmener 1000 personnes en Corse et en ramener 1000, soit 2000 billets à vendre cette année, constituant un gros défi. Les liaisons sont proposées entre le continent et la Corse, notamment un voilier qui vient de quitter Saint-Raphaël pour rejoindre Calvi où il arrivera “dans 18 à 24 heures”. L’équipage a fait “des pieds et des mains pour avoir le droit de faire ça” et ils y sont finalement arrivés : proposer un trajet à la voile pour rejoindre le continent à la Corse. Ce voilier opère durant tout l’été et jusqu'à mi-octobre, avec l'équipage, composé de Rémi et Marianne, elle aussi skippeuse, repartant quelques heures après l'arrivée pour le continent, avec à leur bord huit nouveaux passagers, qui ont souhaité prendre le voilier plutôt que l’avion.

La coopérative Îliens, quant à elle, assure depuis 2021, d’avril à novembre, des liaisons régulières à la voile entre le continent et la commune belliloise de Sauzon. À bord du Saona, les passagers peuvent mettre la main à la pâte et aider à hisser la grand-voile. Lili, en direction d’un couple de touristes intrigués, entame : «Si vous n’êtes jamais montés à bord d’un voilier, c’est l’occasion». Au total, une trentaine de personnes sont attendues pour la dernière traversée de la journée, sur les 74 passagers que peut accueillir le catamaran Saona. Depuis 2021, près de 60 000 personnes sont montées à bord du Saona. Mis à part pour les entrées et sorties de port où l’utilisation du moteur est obligatoire, l’équipage du Saona utilise autant que possible la force vélique. Jean-Philippe, marin, concède : «Quand il n’y a pas de vent, on est contraint d’utiliser le moteur, surtout qu’on s’engage à ce que la traversée ne dure pas plus de 1h30, mais en moyenne, on effectue plus de 65% de nos traversées à la voile».

L'aspect écologique est un moteur majeur pour ces initiatives. Julien, dont la famille possède une maison à Belle-Île, et Estelle, installée à Nantes, privilégient le voilier au ferry pour effectuer les 17 kilomètres qui séparent l’île du continent. Julien avance : «On est attaché aux solutions qui permettent de décarboner les transports et de préserver l’environnement». Estelle ajoute en jetant un œil autour d’elle : «Et puis ne pas entendre le bruit du moteur, ne pas avoir les vapeurs de fioul, c’est vraiment agréable». Le modèle imaginé par Îliens fait des petits, et c’est un engagement fort de l'équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Sur sa première saison, en 2022, la coopérative estime avoir émis 12,8 kilogrammes de CO2-équivalent (kgCO2eq) par passager, contre 219 kgCO2eq pour le ferry. Pour alléger encore son bilan carbone sur sa nouvelle ligne entre Concarneau (Finistère) et l’archipel breton des Glénan, qui vient tout juste d’ouvrir, Sailcoop a fait construire un nouveau catamaran. Maxime de Rostolan détaille : «On voulait un bateau très vélique et léger, qui permette de naviguer à la voile très rapidement». Ce nouveau voilier pèse 17 tonnes, «alors qu’habituellement, il faut compter 25 tonnes pour transporter 80 passagers», ajoute-t-il. Maxime Buhry, responsable de la ligne Concarneau-Les Glénan, continue : «Notre objectif, c’est de remplacer au maximum les vedettes thermiques». Cela représente un trajet zéro carbone, avec lequel l'emprunt sur l'environnement est particulièrement faible. Le fondateur de Sailcoop réduit également les nuisances de son bateau dans les zones protégées.

L'expérience des passagers est également enrichie. Marie, l'une des passagères, qui ne prend plus l’avion “par conviction écologique” et s’intéresse “du coup aux autres moyens de transport”, commente au petit matin, alors que les côtes corses sont déjà visibles : “Du coup, c'est un peu triste parce que ça veut dire un peu la fin du voyage. Et là, j'ai pas du tout envie de remettre le pied à terre”. Elle ajoute : “C'est une nouvelle façon de voyager qui me rend très heureuse. Quand je dis à mes potes que j'ai arrêté l'avion, ils croient que j'ai arrêté de voyager. C'est très drôle parce que ce n'est pas du tout d'arrêter de voyager, au contraire, c'est de voyager autrement. Ce genre d'arrivée est tellement plus époustouflant qu'un tarmac tout bétonné. Là, j'ai l'impression d'avoir quitté le quotidien depuis très, très longtemps, alors que ça ne fait ‘que’ 20 heures”. Malo, lui, est un “adepte de la lenteur”. Après un trajet en train de nuit, il est monté à bord du bateau. Pour revenir sur le continent, il prendra le chemin en sens inverse, en empruntant les mêmes moyens de transport. Dauphins, couchers de soleil, et même baleines… La route est pleine de bonnes surprises. Nicole et André, installés à Vitré (Ille-et-Vilaine), n’en sont pas non plus à leur première traversée. «Nous, ce qu’on aime tout particulièrement, c’est l’ambiance familiale qu’il y a sur le bateau», détaillent les deux retraités. Et à voir le groupe de copains affairé à hisser la grand-voile sous les encouragements de Clarisse, l’une des matelots de l’équipage, on veut bien les croire. Pour les marins en herbe, la traversée à bord du voilier est l’occasion de prendre le temps de souffler, au contact de la nature. Une expérience qui, depuis la création d’Îliens, séduit un nombre croissant de passagers. Rémi, skippeur, affirme : “J’aime bien servir à quelque chose. Et là, j'ai l'impression de servir à quelque chose, je fais pas juste des ronds dans une baie pour aller voir des dauphins. Et ce serait bien qu'on se développe pour avoir des gens, juste des habitants, pour les déménagements, toutes sortes de choses.”

Les voiliers utilisés pour ces liaisons sont conçus pour le confort et la sécurité des passagers. Par exemple, le voilier Awake, un Sun Odyssey 509 - 15 m de longueur, dispose pour les passagers de 4 cabines doubles. Le Bavaria 50, également de 15 m de longueur, est un autre exemple. Nos voiliers disposent chacun de 10 couchettes, dont deux sont destinées aux skippers. Les cabines sont évidemment très simples, mais propres, confortables et dotées d’une vue imprenable sur l’horizon. Chaque cabine dispose de matelas en mousse, de rangements (petite armoire), de petites lampes de chevet et de stores enrouleur sur les hublots. Plusieurs salles de bains permettent à chacun de faire toilette et besoins, en toute quiétude, face à la mer.

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La sécurité est une priorité absolue. Nous nous assurons des conditions de sécurité maximales à bord de nos bateaux, pour que votre voyage se déroule au mieux quelles que soient les conditions ! Évidemment, il conviendra pour chaque passager de respecter strictement les consignes de bord et de suivre les indications des skippers en ce sens. Nous ne confions la barre de nos voiliers qu’à des skippers professionnels, titulaires d’un diplôme “Capitaine 200 - module voile”, habitués à naviguer et manœuvrer avec des non-initiés. Sur chacun de nos voiliers, deux skippers professionnels vous accueillent. En haute-saison, 8 skippers se relaient donc pour vous amener à bon port. Pour des raisons de sécurité mais aussi de confort, nous travaillons avec les derniers outils de prévision météo et de routage pour les navires à voile, et décidons en connaissance, à J-4 puis J-2, de larguer les amarres, ou d’attendre. Les passagers doivent préparer eux-mêmes les repas, qui sont inclus dans le prix. Pour Sailcoop, le trajet coûte 240 euros par personne, “avec les repas bio et végétariens, inclus.”

Les Défis et Perspectives d'une Mobilité Maritime Durable

Malgré l'engouement croissant et les bénéfices environnementaux, ces initiatives de transport à la voile se heurtent à divers obstacles pour attirer une clientèle plus large. Un des défis majeurs est le prix. Ni Sailcoop, ni Îliens, n’ont bénéficié de subventions. Entre Saint-Raphaël et Calvi, par exemple, un aller-retour en voilier peut coûter jusqu’à cinq fois plus cher que le ferry. Côté breton, la différence tarifaire est moindre, mais les insulaires restent peu nombreux à envisager le voilier comme une alternative réelle au ferry, ce dernier étant à la fois moins cher, plus rapide et moins soumis aux aléas météorologiques. Maxime de Rostolan, fondateur de Sailcoop, admet : “Alors, évidemment, on est au début de l'aventure et c'est pas encore rentable. Dès qu'on aura 4 ou 5 bateaux comme celui-ci, ce sera rentable et on pourra faire vivre une équipe et développer d'autres lignes et donc on espère que cette année nous emmènera vers cet horizon désirable”. La dépendance aux conditions météorologiques est également un facteur, car l’heure d’arrivée du bateau dépend de la météo.

Pour certains passagers, il s’agit aussi de réussir à dépasser leur peur de la mer, insiste Lili. Blanche, qui voyage pour la première fois avec Îliens, peut l’attester : avec un mouchoir imbibé de menthe poivrée à la main pour lutter contre le mal de mer, elle confie : «je n’étais pas sereine en montant sur le bateau, mais une fois dessus, c’est vrai que c’est très agréable», alors qu’à l’horizon, Belle-Île fait son apparition.

Malgré ces défis, les perspectives d'avenir pour le transport à la voile sont prometteuses. D’ici à l’an prochain, Îliens espère acquérir un deuxième voilier. Sailcoop, de son côté, réfléchit à la conception de bateaux de très grande capacité, capables d’effectuer des traversées intercontinentales. De l’autre côté de la Manche, le Britannique Andrew Simons porte un projet de liaison régulière entre Douvres, en Angleterre, et Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), signe d'un mouvement qui s'étend au-delà des côtes françaises.

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