Corinne Cano et l'Héritage Anarchiste : Chroniques d'un Engagement Familial Entre Espagne et France

L'histoire de l'anarchisme est souvent tissée de récits individuels et familiaux, de luttes, de sacrifices et d'une solidarité inébranlable face à l'adversité. C'est dans ce sillage que s'inscrit le témoignage de Corinne Garcia Flores, fille et petite-fille de militants anarchosyndicalistes espagnols, dont les précisions apportées ont permis de mettre en lumière des parcours de vie exceptionnels. Son intervention, suite à la publication d'une photo sur le blog "Ma Croix-Rousse [alternative]", a ouvert une fenêtre sur le passé, révélant la richesse et la complexité des engagements cénétistes réfugiés dans la région lyonnaise. Nous nous sommes empressés de recontacter Corinne, qui vit maintenant à Barcelone, pour qu’elle nous raconte plus de choses sur ces cénétistes, offrant ainsi une compréhension plus profonde de l'impact de l'anarchisme sur des générations et des géographies. L'héritage de Corinne Cano est celui d'une mémoire vive, essentielle à la compréhension des idéaux libertaires et de leur incarnation dans des destins marqués par la guerre, l'exil et une résistance constante.

Bartolomé Flores Cano : Une Figure Majeure de l'Anarcho-syndicalisme

La vie de Bartolomé Flores Cano est emblématique des militants anarchosyndicalistes espagnols qui ont traversé les épreuves du XXe siècle avec une détermination sans faille. Son parcours, depuis les mines espagnoles jusqu'aux réseaux de résistance français, illustre un engagement profond et continu pour les idéaux libertaires.

Des Racines Profondes dans la Lutte Ouvrière et l'Anarchisme en Espagne

Dès l’âge de 12 ans, Bartolomé Flores Cano était parti travailler en France, témoignant d'une jeunesse marquée par le labeur précoce et la mobilité. Il travailla dans les mines, les carrières et les chantiers de chemin de fer en Bretagne, à Paris et à Marseille, acquérant une connaissance directe des conditions de vie et de travail des ouvriers. Cette expérience formatrice a sans doute forgé ses convictions et son sens de la justice sociale. Bartolome Flores Cano travaillait ensuite de 1932 à 1935 comme mineur à Figols, un épisode crucial de sa vie. C'est là que, suite à la mort tragique d’un ouvrier d’un coup de grisou, il avait prononcé des paroles qui allaient déclencher un mouvement de contestation mémorable : « un homme est mort, personne ne rentre dans le trou de la mine ». Cette prise de position audacieuse, qui allait déclencher ainsi une grève de quinze jours, fut un tournant majeur. Au cours de cette période de lutte collective, il allait rencontrer B. Durruti, figure emblématique de l'anarchisme espagnol, renforçant ses liens avec le mouvement libertaire. Cette rencontre soulignait non seulement son courage, mais aussi son rôle croissant au sein des cercles anarchistes et syndicalistes.

L'Épreuve de la Guerre Civile et l'Exil Forcé

La Guerre Civile Espagnole a représenté une période d'intense combat et de souffrance pour Bartolomé Flores Cano et des milliers d'autres militants. Le 22 janvier 1939, dans les derniers combats du front de Segre, Bartolomé Flores Cano, soldat au 11e bataillon du XIe Corps d’armée, avait été grièvement blessé à Sanahuja (Lerida) par l’explosion d’un obus. Cette blessure marqua le début d'une période d'épreuves physiques et d'un exil forcé. Hospitalisé successivement à Berga, Olot puis à Camprodon, il fut finalement évacué lors de la Retirada, ce retrait massif des républicains espagnols vers la France. Son état de santé était préoccupant : admis à l’hôpital de Montpellier, il était ensuite, en avril, amputé à Marseille de l’humérus gauche, conséquence directe des combats.

La France, loin d'être une terre d'accueil inconditionnel, devint pour Bartolomé et tant d'autres un lieu d'internement. Il était ensuite interné au camp d’Argelès, à celui du Barcarès, puis à Rivesaltes, des camps où les conditions de vie étaient notoirement difficiles. C'est d'ailleurs au camp de Rivesaltes que sa mère, Melchora Cano (née à Mojacar le 30 juin 1884), est décédée de dysenterie faute de soins en juillet 1941, à l’âge de 58 ans. Ce drame familial illustre la dureté des conditions imposées aux réfugiés espagnols et le tribut payé par ces familles engagées.

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Le Phare de la Résistance dans la France Occupée

Malgré ses blessures et les épreuves de l'internement, Bartolomé Flores Cano ne cessa de lutter. En juin 1941, il était inscrit dans une compagnie de travailleurs étrangers pour aller percer le tunnel de la Croix Rousse à Lyon. Sa survie dans ces circonstances extrêmes fut en grande partie due à la solidarité de ses camarades. C’est un autre compagnon, Andrés Alonso Gomez, qui, pour le faire sortir du camp, l’avait inscrit et travailla à sa place - Bartolomé Flores ne pesait plus que 37 kgs pour 1m80 - lui sauvant ainsi la vie. Ce geste de dévouement illustre l'esprit de fraternité qui liait les militants anarchistes.

Installés à Vaise, au 34 avenue Joannes Masset (Lyon 9), Bartolomé et sa compagne Juana Flores (née Alonso Torres à Mojacar le 12 octobre 1913) firent de leur domicile une véritable enclave de solidarité. Ils accueillaient dans une « véritable cour des miracles » des dizaines de réfugiés, leur offrant « chaque jour à manger et dormir ». Cette hospitalité était un acte de résistance en soi, un refus de l'inhumanité du régime occupant.

Pendant l’occupation, l'engagement de Bartolomé Flores prit une tournure encore plus dangereuse. Il s’était aperçu que leur logeur louait des appartements à des juifs qu’il dénonçait ensuite à la Gestapo. Bartolomé parvint alors à prévenir l’une de ces familles juives, qui put ainsi s’échapper après avoir été cachée dans le tunnel de la Croix Rousse et confiée à la Résistance. Cette action héroïque souligne son courage et son engagement humanitaire. Il participa aussi, activement, avec Andrés Alonso, à la Résistance dans le quartier de la Croix Rousse et à Vaise. Son implication était concrète et risquée : il sortit en particulier de la dynamite du chantier où il travaillait pour la donner à la Résistance et cacha pendant une nuit trois résistants français à son domicile. Sa prudence était à la hauteur des enjeux ; il fut à trois reprises perquisitionné par la police allemande qui ne trouva rien, Bartolomé Flores détruisant systématiquement tous les papiers au fur et à mesure. Il effectua également des missions de liaison avec les compagnons de Toulouse et participa début septembre 1944 aux combats de la libération à Lyon, marquant la fin de l'occupation et un jalon dans son long combat.

Un Combat Ininterrompu : L'Anarchisme après la Libération

La libération de la France ne signifiait pas la fin de l'engagement pour Bartolomé Flores Cano. Son militantisme se poursuivit sans relâche. Bartolomé Flores Cano continua de militer après la Seconde Guerre mondiale à la FL-CNT de Lyon où il défendit les positions classiques de l’anarchisme. Sa fidélité aux idéaux libertaires, malgré les épreuves, restait intacte. La souffrance de sa famille, elle aussi, témoigne de la persistance de l'oppression et de la répression. Son père, Bartolomé Flores Lopez, militant socialiste et maire adjoint de Mojacar, était mort en 1948 des suites des tortures subies dans les cellules franquistes. Ces destins brisés par la dictature franquiste soulignent la profondeur des blessures laissées par la guerre civile et la répression qui s'ensuivit en Espagne. Le Carnet confédéral de B. Flores Cano est une autre source précieuse, attestant de son activité militante constante. Le dossier établi par sa petite-fille Corinne Garcia Flores, ainsi que les précisions apportées par sa fille (juillet 2009 & mai 2010), constituent des témoignages essentiels pour retracer ce parcours exemplaire et maintenir vivante la mémoire de ces combats.

Les Fondements d'un Réseau Anarchiste de Solidarité et de Culture

L'anarchisme, tel qu'il fut vécu et pratiqué par Bartolomé Flores Cano et ses compagnons, n'était pas seulement une doctrine politique, mais un mode de vie fondé sur la solidarité, l'aide mutuelle et la culture. La région lyonnaise, avec des lieux emblématiques comme Vaise et la Baraque de Villeurbanne, devint un foyer vibrant de cette activité.

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Vaise, un Cocon de Résilience et d'Hospitalité

L'avenue Joannes Masset à Vaise, dans le 9ème arrondissement de Lyon, fut bien plus qu'une simple adresse pour Bartolomé et Juana Flores. C'était un véritable havre de paix et de survie pour de nombreux réfugiés. Bartolomé et sa compagne Juana Flores habitaient alors à Vaise, 34 avenue Joannes Masset (Lyon 9), où ils accueillaient dans une « véritable cour des miracles » des dizaines de réfugiés « chaque jour à manger et dormir ». Cette description imagée d'une "cour des miracles" illustre l'étendue de leur générosité et l'importance de leur foyer pour la communauté exilée. C'est dans ce cadre que se sont nouées ou renforcées des amitiés indéfectibles, des liens de solidarité qui ont permis à beaucoup de surmonter les traumatismes de la guerre et de l'exil. Ce centre d'accueil informel était vital pour maintenir l'esprit de communauté et la résilience face à l'adversité.

La Tresse des Camaraderies Anarchistes : Réunions, Solidarité et Actions Clandestines

Les réseaux anarchistes se caractérisaient par une forte interconnexion et une loyauté mutuelle. Dans les années 1948-60, Bartolomé Flores Cano et Andrés Alonso étaient deux piliers des activités de Federica Montseny, figure historique de l'anarchisme espagnol et première femme ministre en Europe de l'Ouest. Le grand ami de mon grand-père, l’écrivain Pedro Flores Martinez, el Malagueño, venait le chercher pour organiser les meetings de Federica à Oullins, dans la banlieue lyonnaise. Cette collaboration montre la persistance de l'organisation politique même après la guerre. Corinne Garcia Flores se souvient même que c’est sa mère, Chorita, qui vendait les cocardes de la CNT lors de ces événements, soulignant l'implication de toute la famille dans le mouvement.

Les liens de camaraderie s'étendaient sur plusieurs décennies et à travers des expériences partagées de lutte. Pedro Flores Martinez, el Malagueño, et Bartolomé Flores se connaissaient depuis 1932 à Manresa (province de Barcelone), prouvant la profondeur historique de leurs amitiés. Ensemble, lui et Bartolomé Flores organisaient des réunions secrètes à Oullins, entre autres afin de faire passer des Espagnols en France, montrant que l'aide aux réfugiés restait une priorité.

Le cercle des amis de Bartolomé incluait également des figures de la solidarité internationale, comme Rolando Sternini. L’homme allongé torse nu sur une photo prise lors d’une sortie de la Gira est en effet ce grand ami de mon grand-père, un italien nommé Rolando Sternini qui, entre 1935 et 1936, avait abandonné l’Italie pour combattre du côté des républicains espagnols (voir aussi les Gimenologues). Sa présence souligne la dimension transnationale de l'engagement anarchiste. Rolando Sternini est décédé aux alentours de 1970, au fort Saint Irénée, à Saint-Just, laissant derrière lui le souvenir d'une vie dédiée à la lutte antifasciste. Los de la Sierra publie d'ailleurs une fiche détaillée sur l’ami de mon grand-père, Pedro Flores Martinez, el Malagueño, confirmant l'importance de ces figures dans la mémoire collective anarchiste.

L'Éducation et la Culture au Cœur de l'Idéal Libertaire

L'anarchisme ne se limitait pas aux actions politiques ou à la solidarité matérielle ; il englobait également une dimension culturelle et éducative forte. La Baraque de Villeurbanne fut un autre lieu central de cette activité. La troisième photo mentionnée par Corinne Garcia Flores, c’est sa mère Melchora Flores, à l’époque où son grand-père était trésorier de la CNT, à la Baraque de Villeurbanne. Cette scène évoque un temps où les lieux de réunion syndicale étaient aussi des centres culturels et sociaux.

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Dans cet esprit, il faisait venir un poète gitan, Monsieur Flores de la Croix-Rousse, afin de lire aux jeunes des Jeunesses libertaires des poèmes de Federico Garcia Lorca. Cette initiative montre l'importance accordée à la transmission de la culture et de la pensée à la jeune génération, en s'appuyant sur des figures emblématiques de la littérature engagée comme Lorca, dont l'œuvre résonnait profondément avec les idéaux libertaires. La poésie devenait ainsi un outil de formation et d'inspiration pour les jeunes militants. La quatrième photo, prise lors d’une sortie de la Gira, témoigne également de ces moments de convivialité et de partage qui renforçaient les liens au sein de la communauté anarchiste.

Tragédies, Engagements et Transmission de la Mémoire

L'histoire des militants anarchistes est également jalonnée de tragédies personnelles et de destins brisés, qui soulignent la brutalité des conflits et la répression des régimes totalitaires. C'est la persévérance de figures comme Corinne Garcia Flores qui permet à ces récits de ne pas sombrer dans l'oubli.

Les Conséquences Meurtrières de l'Engagement : L'Affaire Francisco Perrez

Même après la guerre, le danger restait omniprésent pour ceux qui avaient combattu ou qui continuaient de professer des idées libertaires. La tragédie du tunnel de la Croix-Rousse en est un exemple frappant. Ce tunnel a été endeuillé le jour de son inauguration. Ils ont trouvé le père de ce garçon, Francisco Perrez, complètement décapité dans les rails. Cette mort violente fut un choc pour la communauté. Il a laissé une compagne, Rosa, notre amie gitane, veuve avec 6 enfants, plongeant une famille entière dans le désarroi et le deuil.

La vérité autour de cet événement fut contestée. Ils ont dit à Rosa que c’était un accident afin de l’épargner. Cependant, pour tous les mineurs, aussi bien français qu’espagnols, ce n’en était pas un accident, Francisco Perrez avait été assassiné à cause de ses idées. Cette divergence entre la version officielle et la conviction des ouvriers illustre la méfiance envers les institutions et la conscience des risques liés à l'engagement politique. Pour connaître le jour exact de l’inauguration du tunnel, il fallait aller sur la tombe de Francisco Perrez, au cimetière de Loyasse, mais c’était entre 1951 et 1952 (le 20 avril 1952, comme l'atteste la vidéo de l’INA). Cet événement douloureux résonne comme un avertissement sur les dangers persistants pour ceux qui osaient défier l'ordre établi.

Pedro Cano Salva : Un Itinéraire Anarchiste Transnational Face à la Barbarie Nazie

Les ramifications de l'anarchisme s'étendaient bien au-delà de l'Espagne et de la France, comme en témoigne le parcours de Pedro Cano Salva, un cousin de Bartolomé Flores Cano. Pedro Cano Salva naquit dans une famille juive séfarade en Argentine, ce qui lui conférait un profil unique parmi les militants espagnols. Il semble être venu en Espagne avec sa famille à une date non précisée. Une fois en Espagne, il fut ouvrier du bâtiment syndiqué CNT-FAI, s'inscrivant ainsi dans le courant anarchosyndicaliste.

Son engagement fut total lors de la Guerre Civile Espagnole. En octobre 1936, il intégra les « Milicias confederales » (CNT, FAI, AIT) dans l’infanterie, combattant pour la République. Sa carte militaire le disait domicilié à Salas (Almeria), et « l’observation familiale » ne cite que sa mère, Antonia Salva Salveti, apportant des détails personnels sur sa situation. Son cousin Bartolomé le suivit dans la colonne Terre et liberté, soulignant les liens familiaux et idéologiques qui unissaient ces hommes dans la lutte.

À l'instar de nombreux républicains, il participa à la Retirada et séjourna dans les camps français. Son parcours ne s'arrêta pas là ; il participa à la Résistance en France dans des groupes anarchistes avant d’être arrêté. Sa capture le mena à une épreuve encore plus terrible : déporté, il entra à Mauthausen comme Espagnol. Il tenta d'utiliser sa nationalité d'origine pour échapper à ce sort funeste, en faisant savoir qu’il était Argentin, pays neutre, mais rien n’y fit. Le régime nazi ne reconnaissait aucune neutralité face à ses victimes désignées. Il fut envoyé travailler à Neudorf Wiener et, à la fin de la guerre, participa à la marche forcée en direction de Mauthausen, un témoignage supplémentaire de la brutalité des camps et des "marches de la mort". Les sources du SHD, Vincennes (titre, homologations et services pour faits de résistance, GR 16 P 104344) confirment ces éléments de son parcours.

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