L'Odyssée de Pierre 1er : L'héritage technologique et humain d'une légende de la voile

La genèse d'un trimaran iconique

À la fin des années 1980, le circuit des Formules 40 incarne une petite révolution dans le monde des multicoques, ouvrant la voie à des avancées majeures en architecture navale. C’est dans ce contexte effervescent que naît le projet Pierre 1er, conçu spécifiquement pour Florence Arthaud. Ce navire est le fruit de la saga des Formule 40 : un mât-aile, trois coques à la longueur maximale de 18,28 m, trois safrans. Il s’agit du premier trimaran entièrement carbone de l’histoire de la construction navale, une prouesse technique signée par le cabinet VPLP. Construit par Jeanneau Techniques Avancées et mis à l’eau en 1990, le bateau représente alors le sommet de l'ingénierie appliquée à la course au large.

Bien avant cette consécration, la navigatrice avait souvent connu des rapports conflictuels avec son premier sponsor, Biotherm. Avec le patron du Groupe immobilier Pierre 1er, Christian Garrel, tout se passe en parfaite harmonie. Florence Arthaud souhaitait un tri viril, « pas un bateau de femme ». La réalisation ne se fit pas sans mal pour le cabinet VPLP : il nous fallait négocier avec son sponsor et convaincre l’arsenal de Brest - mon employeur de l’époque - d’accepter de réaliser le tri. Bref, on a toujours couru après le temps. Pourtant elle avait le potentiel pour gagner dès 1982 avec le Biotherm II.

L'osmose entre le skipper et sa machine

La réussite de Pierre 1er ne repose pas uniquement sur ses lignes tendues ou son carbone novateur. Florence Arthaud était en totale osmose avec ses préparateurs, Patrick Maurel et Gabby, Gabriel Guilly. Ils se respectent, s’écoutent. Florence s’aguerrit avant de disposer, enfin, pour le Rhum, d’un trimaran au top dont la déco, cette fameuse robe dorée, a été confiée au talentueux Yannick Manier. Lors du baptême de Pierre 1er exécuté en grande pompe, c’est Michel Etevenon qui a le privilège de casser la bouteille. « Cette fois, j’ai vraiment un bateau pour gagner », lui dit-elle.

Le trimaran est un bateau archimédien de 8 tonnes qui n’a rien à voir avec les Multi50 de maintenant. Il ne lève pas la coque centrale, sa largeur n’est que de 14 mètres… Ce n’est pas un ORMA ! Mais c’est ce qui fait aimer ce bateau. Il était vraiment plus pétillant que les autres avec sa décoration dorée, même si un des préparateurs de l’époque trouvait que les 40 kg d’autocollants utilisés pour sublimer le trimaran étaient un peu exagérés ! Bon, cela n’a pas empêché Florence de gagner.

La conquête de la Route du Rhum

Le 18 novembre 1990, la regrettée Florence Arthaud gagnait la Route du Rhum à bord de son trimaran Pierre 1er. Un épisode mythique de la course au large, inscrit dans l’imaginaire collectif. Sans doute faudrait-il des pages et des pages pour raconter sa folle chevauchée vers Pointe-à-Pitre. Pour des problèmes de cervicales, elle part avec une minerve qu’elle jettera aux orties dans les premières heures de l’épreuve. Du côté des Açores, des problèmes d’énergie la privent d’instruments et de son routeur Louis Bodin. En aveugle et dans des zones particulièrement délicates à négocier, elle se sort de toutes les embûches, empannant quand il faut, tentant et abandonnant ses options avec une assurance de vieux loup de mer.

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Mais pas question de lever le pouce ni le pied pour franchir la ligne d’arrivée dans la nuit antillaise. De toutes les arrivées de courses, celle-ci restera pour moi la plus belle. Nous étions allés la chercher du côté de la pointe de la Vigie qui marque l’atterrissage sur la Guadeloupe. L’armada des bateaux suiveurs se résumait encore à trois ou quatre embarcations. Le ciel avait sorti son plus beau visage alizéen. Arrivée du Rhum 90, Florence entre dans la légende. Olivier de Kersauson soulignait à l'époque : « Elle a su forcer dans le mauvais temps et prendre les bonnes options. Je suis très fier d’elle ». Et d’ajouter : « Ce qui me ravit, c’est qu’elle gagne à la loyale. Personne ne pourra appeler ça de la chance. Elle a eu la grâce. »

La pérennité d'un navire historique

Trente-et-un ans plus tard, un skipper de Saint-Malo, Erwan Thibouméry, veut faire revivre cette légende. Pierre 1er occupe une place de choix car il était skippé par Florence Arthaud, que j’avais rencontrée aux Açores à 14 ans au mois d’août. J’étais en escale en famille en même temps que le monocoque Biotherm de Florence. C’est ce qui m’avait permis de visiter Pierre 1er, qui m’a laissé un souvenir incroyable. Aujourd'hui, l'objectif est de redorer au sens littéral et métaphorique ce bateau, qu’il soit parfaitement entretenu à l’année, tels que le sont les bateaux d’intérêt patrimonial. Ce bateau le mérite.

L’idée n’est pas d’en faire un bateau de course « vintage », à l’ancienne, qui a eu un nom… Non, il y a un profond respect pour ce bateau, pour son ancien skipper. Le projet inclut d'anciens amis de Florence qui sont proches de moi et avec qui je navigue, comme Gabriel Guilly de Brest avec qui elle a fait le tour du monde. Ces marins ont assuré de leur soutien pour le convoyage du navire, actuellement basé aux Philippines. Ils sont un peu l’âme du bateau qui entoure ce projet.

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