Introduction
Le voyage, un thème universel, a de tout temps inspiré les artistes, les écrivains et les poètes. Source d'exotisme, promesse d'aventure, il incarne le désir de s'évader vers d'autres horizons. Les romantiques, en particulier, ont exploité ce thème pour son pouvoir évocateur, souvent associé à celui du temps, si cher à Lamartine.
Dans "Les Voiles", un poème extrait de l'œuvre posthume d'Alphonse de Lamartine, le poète évoque des voyages maritimes à travers des "marines", des tableaux saisissants. Ces "marines" contrastées rendent compte avec lyrisme du paysage mental du poète. Ces voyages prennent une valeur symbolique : ils sont l'image de la vie de Lamartine, sur laquelle il porte un regard rétrospectif, et du destin humain sur lequel il médite.
I. La Poésie-Peinture : Deux "Marines" Épiques en Diptyque
La poésie est une forme de peinture, disait Horace. Le poème de Lamartine se déploie comme deux "marines", des peintures ayant pour sujet la mer et représentant des navires, tantôt en haute mer, tantôt rentrés au port. Composés lors d'un séjour sur l'île italienne d'Ischia, ces deux tableaux forment un diptyque contrasté. Le vers 11, introduit par la conjonction "et maintenant", marque une transition abrupte entre les deux parties, opposant passé et présent.
1. Deux "Marines"
Le poème se déroule comme deux voyages, évoquant de nombreux éléments liés à la navigation. Le titre, "Les Voiles", fonctionne comme une métonymie de la "nef", dont on aperçoit les "débris" à la fin du poème. Le champ lexical de la navigation est riche et varié, notamment dans l'évocation des déplacements du bateau, qui a "traversé" les "flots", qu'un "écueil brisa" et qui "sombra".
Tout est en mouvement : les ailes ouvertes du poète-bateau l'emportent, le bord surgit, la foudre tombe, chaque flot "roule"… Ces déplacements font voyager le lecteur à travers des paysages géographiquement divers, ouvrant son champ de vision sur des perspectives multiples : les "flots" et leur "calme trompeur", mais aussi "l'horizon", "des continents", des "îles", un "rivage inconnu", un "cap", un "écueil", "l'arc céleste" qui s'ouvre à l'infini.
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Les deux voyages, opposés par les circonstances temporelles ("autrefois", "maintenant"), n'ont pas la même atmosphère. Le premier ressemble aux explorations aventureuses, pleines de "rêves", de "joie", de surprises et de découvertes ("je voyais surgir", "rivage inconnu"). Le second est une scène de naufrage ("débris", "brisa", "sombra").
2. Tous les Sens Sollicités
Ces marines abondent en notations visuelles : elles dessinent les formes harmonieuses des voiles gonflées par le vent, celles plus escarpées et dures du "cap" et de "l'écueil". Elles se colorent du "pampre" et du "jasmin" "verdoyants", de la blancheur de "l'écume", des éclairs de la "foudre".
Mais les autres sens sont aussi sollicités : l'odorat, par la mention du "jasmin" et du cap qui "fume" ; l'ouïe, par l'évocation des "vents" et de la foudre qui suggère le tonnerre. Les notations auditives sont accentuées par des jeux sur les sonorités : légères dans les deux premières strophes (le son [è] se combine à la douceur des nasales "m" et "n" et de la liquide "l" : "jeune, étais, fier, ouvrais, mes ailes, mon âme, mers"…), elles se durcissent dans la dernière strophe (avec les occlusives "c/k, p, b" et la sonore "r").
3. La Dimension Épique
L'intervention des quatre éléments naturels dans cette aventure confère à ces voyages une dimension épique : "les mers" (au pluriel pour en amplifier l'immensité) figurent l'eau, les "vents" l'air, la "foudre" le feu et le "cap" la terre. Lamartine ne fait-il pas penser à Ulysse qui, lui aussi, a dû faire face aux "flots amers", au "calme trompeur", a connu le paradis "verdoyants" avec Circé, a vu son navire en "débris", a dû essuyer la "foudre" avant de rentrer chez lui ?
II. Le Lyrisme et l'Élégie : Un Paysage Mental, la Mélancolie Romantique
La confrontation entre le passé et le présent du poète donne à ces voyages une valeur métaphorique. Ils peignent, sur un ton à la fois lyrique et élégiaque, la mélancolie romantique.
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1. La Forte Présence Affective du Poète-Bateau
Les indices personnels qui parsèment le poème, le "je" qui l'ouvre et presque toutes les strophes, l'abondance du vocabulaire affectif ("j'enviais", "j'aime"…), la métonymie "mon cœur", indiquent la forte implication affective de Lamartine. Et par le biais du mot "ailes" qui amène le mot "voiles", le poète devient bateau lui-même ; c'est lui qui est "bris[é]". S'esquisse alors un double portrait très contrasté, en écho au double voyage.
2. Du Lyrisme…
Le premier portrait, empreint de lyrisme, dessine un être fougueux, enthousiaste, parce que "jeune", plein de "rêves". Il multiplie le vocabulaire positif : "verdoyants" (le vert étant symbolique de jeunesse), "joie", "gloire", "amour", "heureuse"… Il est peuplé d'allégories vivantes, gracieuses et généreuses au geste symbolique d'amitié et d'accueil : "la gloire et l'amour appelaient [le poète] de la main".
3. …à l'Élégie
Le second portrait, en demi-teinte, a le ton de l'élégie. Les couleurs ont disparu, l'immobilité a gagné : le poète est "assis" dans une attitude songeuse "au bord du cap" comme Le voyageur contemplant une mer de nuages du peintre Caspar David Friedrich (1817). Les mots de la perte, de la souffrance et des désillusions envahissent le poème, qui semble une déploration funèbre, un "thrène" à l'antique : "champ de mort", "débris", "brisa", "funeste".
Le rythme de l'alexandrin se fait plus lent et allonge parfois le vers par un enjambement qui entraîne avec lui la totalité du vers suivant (v. 15-16, 19-20). La valeur symbolique de la "fumée" - celle des souvenirs - souligne la mélancolie de cette lamentation.
Le poète tout entier est pris dans ce parcours méditatif : corps ("mes ailes"), sens ("je voyais"), cœur ("j'aime"), "pensée" mais aussi "âme". Le voyage est physique, affectif, intellectuel, moral et philosophique à la fois.
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III. Le Voyage, Allégorie de la Vie
Comme dans "Le Lac" (1820) qui appartient aux Méditations philosophiques et dont les premiers vers comportent aussi l'évocation de "rivages", de "l'océan des âges" et un appel à "jeter l'ancre", Lamartine, par le mot "âme" dès le vers 2, invite le lecteur à discerner dans "les Voiles", au-delà du simple voyage et de l'expression de sa mélancolie, la valeur symbolique d'une allégorie : ce voyage-là est celui de la vie.
1. Échos qui se Répondent et Thèmes Existentiels Revivifiés
La structure même du poème, parfaitement symétrique - ascendant jusqu'au vers 10, descendant à partir du vers 11 qui lui sert de pivot - invite à cette interprétation. De longueur égale, les deux parties qui figurent la jeunesse d'abord, puis, après une brusque rupture, la vieillesse, aboutissent à la mort et se répondent en un réseau d'échos en opposition : "ma fortune sombra" répond à "mes rêves flottaient", le "bord […] funeste" aux "continents de vie", l'"écueil" aux "îles de joie", les "débris" à "verdoyants de pampre…", enfin "le champ de mort" au "champ de mes rêves". Le poème suit la courbe de la vie.
À la lumière de cette suggestion, chaque mot prend un sens figuré qui redonne à des clichés une vie nouvelle : on parle bien des "écueil(s)" de la vie, de "cap" dans la vie, d'une vie "amère" qui coule… ("flots amers"). L'expression "j'en suis revenu" a sans doute un double sens, propre et figuré (= je suis désabusé). On comprend alors les expressions étranges alliant deux mots, l'un de sens concret, l'autre abstrait : "continents de la vie", "îles de joie", "flots amers".
2. La Présence Implicite du Destin : Récit d'une Mort Annoncée
Le jeu des temps annonçait dès le début cette évolution et cette méditation sur le destin : des vers 1 à 10, l'imparfait joue son rôle de "temps cruel qui nous présente" "la vie comme quelque chose d'éphémère" (Proust). Il est douloureusement souligné par les adverbes "maintenant", "autrefois" et "encor" - tous concentrés au milieu du poème - et relayé par le présent, celui de l'écriture du poème qui sera celui du reste de la vie.
3. Un Bilan Fataliste et Attendri : Ni Tout à Fait le Même Ni Tout à Fait un Autre
Et c'est bien une méditation, un retour sur soi que propose Lamartine. Des événements passés, relatés au passé simple définitivement irrémédiable ("brisa" "tomba"), il tire au présent (celui de l'écriture) mais aussi au passé composé les conséquences de ce qui, bien que passé (signifié par le participe passé) a des répercussions sur son présent (contenu dans l'auxiliaire au présent) "j'ai traversé", "j'en suis revenu". Il figure par là tout ce que chaque être au cours de sa vie contient de changement mais aussi de permanence ("j'aime encor", les "rêves" ont subsisté).
Quelle est la teneur de ce bilan ? Arrivé à l'âge mûr (Lamartine a cinquante-quatre ans), devenu spectateur de sa vie (il n'est plus, dans la strophe ultime, sujet des verbes mais complément : "me brisa"), il ne peut rien contre la fuite irrémédiable du temps. Le poème tout entier consacre la victoire du destin sur l'homme : tous les temps verbaux sont utilisés, sauf le futur, mais le champ lexical de la mort suffit à l'évoquer ("funeste, champ de mort").
Faut-il pour autant sombrer dans le désespoir et précipiter sa fin ? Lamartine, même s'il exprime ses regrets devant ce "naufrage", semble plutôt conseiller la lucidité attristée, une soumission sans révolte (que faire contre les "flots qui roule[nt] un peu de [son] cœur" ?). Mais, symboliquement assis en retrait sur le "cap" et surplombant l'horizon, il teinte ce fatalisme d'un regard bienveillant et indulgent, presque amusé, pour le jeune homme qu'il était et pour son passé dont il a gardé les "rêves" ("j'aime encor").
Comme Du Bellay, il ne renie pas son "beau voyage" qui l'a rendu "heureux" (v. 10) mais, "revenu" (v. 12) instruit par l'expérience, il s'apprête à accepter son sort avec sa poésie chargée de garder les traces nostalgiques de ses souvenirs.