L'Héritage des Pen Duick : La Flotte Légendaire d'Éric Tabarly

Éric Tabarly, marin visionnaire, inventeur, ingénieur et compétiteur acharné, a marqué de son empreinte indélébile l'histoire de la voile. Né en 1931 et décédé en 1998, Tabarly est bien plus qu'un navigateur ; il est une légende dont le nom reste à jamais associé à celui de Pen Duick, terme breton signifiant "tête noire". Ce n'est pas un, mais une famille de six voiliers exceptionnels qui composent l'héritage de Tabarly, chacun témoin d'une époque et d'une étape de son aventure maritime et de l'évolution de la course au large. Cette flotte est unique au monde, car il n’existe pas une autre lignée de bateaux conçus par un seul homme.

Pen Duick : Le Cœur Ancien et Résilient d'une Passion

Le premier des Pen Duick, le cotre aurique de 15 mètres, est sans conteste le bateau de cœur d’Éric Tabarly, leurs destins ayant été liés pour le meilleur et pour le pire. Conçu en 1898 par le célèbre architecte écossais William Fife III à l'âge de 41 ans pour Adolphus Fowler, membre du Royal Cork Yacht Club, ce voilier portait alors le nom de "Yum". Il fut construit par Gridiron and Workers à Carrigaloe, près de Crosshaven en Irlande, entrant dans la série des 36' linear rater. Fife était déjà l'un des plus grands architectes navals du moment, et son talent allait engendrer bien d'autres bateaux, bien que Yum ait vu le jour dans les chantiers irlandais.

Avant d’entrer dans la famille Tabarly en 1938, ce cotre, initialement appelé Yum, avait déjà connu une quinzaine de propriétaires et navigué dans les eaux britanniques et bretonnes, portant divers noms au fil des ans : Griselidis (1902), Magda (1908), Cora V (1919), Astarté (1922), Panurge (1931), et Butterfly (1933) avant de devenir Pen Duick en 1935. Ses caractéristiques d'origine comprenaient une longueur hors tout de 15,10 m, une longueur à la flottaison de 10,05 m, un déplacement de 11 tonnes, une largeur de 2,93 m, un tirant d’eau de 2,20 m, et un gréement de cotre franc aurique, avec une surface de voilure au près de 160 m².

Le père d'Éric, Guy Tabarly, achète Pen Duick en 1938 à la famille Lebec de Nantes, à une époque où la plaisance en France était naissante et les yachts très peu nombreux. Ce cotre étroit et bas de franc-bord était conçu pour naviguer sur les plans d’eau abrités. Cependant, pendant la Seconde Guerre mondiale, le voilier, laissé sur une vasière à Bénodet, se détériore et se trouve dans un triste état. Le coût de la remise en état étant trop élevé, Guy Tabarly envisage de le vendre au grand désespoir de son fils Éric. "Ce bateau même dans un état misérable est ma vie" écrit-il dans ses mémoires. Faute d’acquéreur sérieux, Éric, âgé de 21 ans en 1952, l’achète à son père à l’état d’épave, devenant ainsi le seizième propriétaire de ce bateau. À partir de cette date, il ne le quittera plus.

Dès lors, Éric déploie beaucoup d’énergie et d’inventivité pour le restaurer. Quand il suit les cours de Navale à Brest, la "mésange" mouille au pied de l'École dans l'anse de Lanvéoc-Poulmic. Avec lui, il participe à ses premières courses du RORC dans les années 60. Au fil des milles et des expériences, Tabarly peaufine Pen Duick pour en faire le voilier unique que nous connaissons. La chirurgie lourde qui permit de sauver le bateau une première fois date de 1958. Il a l’idée de se servir de la coque d’origine comme un moule mâle pour réaliser une coque en stratifié polyester et tissu de verre. En plastifiant au chantier Costantini de La Trinité la coque pourrie, Tabarly devient propriétaire du plus grand bateau en polyester de l'époque. Cette opération sera volontairement un obstacle à son classement en tant que "monument historique", mais elle le sauvera de la destruction et rendra sa coque particulièrement solide et saine pour le restant de ses jours.

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Vingt ans plus tard, une nouvelle intervention s'impose. Courant les océans à partir de 1964 avec la réussite que l’on sait sur différents Pen Duick, il n’a pas le temps d’être aux petits soins pour son cotre. Laissé aux intempéries de trop longues années, le pont en contreplaqué est totalement détruit ainsi que les superstructures. En 1983, Pen Duick est remorqué du Crouesty à St-Malo par Pen Duick VI pour entrer au chantier de Raymond Labbé. Pendant six ans, cet orfèvre et son équipe effectuent un patient travail pour redonner son lustre à Pen Duick. En commençant par les aménagements, le chantier Labbé refait complètement le bateau en effectuant petit à petit les travaux adaptés à la bourse d'Éric. Après la restauration de la coque, le charpentier s’attaque au pont refait en pin d’Oregon comme à l’origine.

En juillet 1989, le vénérable cotre aurique de 91 ans retrouve son élément pour Les Voiles de la Liberté à Rouen. Basé à Bénodet, il continue de labourer la mer bleue de Bretagne sud. Dans les années 90, Éric Tabarly va le mener dans de nombreuses régates en Atlantique et en Méditerranée, goûtant aux charmes des compétitions méditerranéennes en participant aux régates dorées de Monaco, Cannes et St-Tropez. Il y côtoie des bateaux issus de la même planche à dessin et qui fêtent comme lui son centenaire, ou presque ! Tous participent au renouveau de la belle plaisance.

En mai 1998, pour son véritable centenaire célébré à Bénodet par une foule d'admirateurs et d'amis, Pen Duick n'a jamais été aussi beau. "Il n'a jamais connu une peinture de coque aussi réussie" avouait Éric. À la manière d'une noce bretonne, l'anniversaire du premier et du dernier bateau d'Éric Tabarly dura trois jours pleins. Huit yachts du début du siècle dessinés, comme Pen Duick, par l'architecte William Fife, firent honneur à l'ancêtre. Le point d'orgue de cette fête unique fut la remontée de l'Odet dans un écrin de verdure orné au printemps de bouquets de rhododendrons rouge sang. Sous voile de cape et trinquette, Pen Duick, entouré des siens, effectua un bel aller et retour sur la rivière, salué sur son passage par la foule, et de loin en loin, par le son des cors de chasse faisant écho sur les rives. Une semaine après cette fête anniversaire, Tabarly mit le cap sur l’Écosse pour participer à un rassemblement en l’honneur de l’architecte William Fife. C'est sa dernière navigation. De nuit, un coup de gîte précipita Éric Tabarly en mer d’Irlande. Malgré l'absence du maître, un équipage de fidèles termina le convoyage. Pen Duick est à Fairlie. En le voyant naviguer tout dessus parmi ses pairs, les observateurs émus n'avaient d'yeux que pour son barreur.

Aujourd'hui, propriété de la famille Tabarly, Pen Duick est confié à l'Association Éric Tabarly en 2002. Soigneusement désarmé, passant l'hiver sous un hangar à Lorient, il est mis à l'eau chaque printemps sous la houlette de l'Association Éric Tabarly qui l'entretient et organise ses navigations. En cours de saison, le bateau participe aux rassemblements de la "Belle Plaisance". Il pousse parfois jusqu'en Méditerranée pour courir, avec les bateaux de sa race, les régates de Cannes et de Saint-Tropez.

En 2016, on constate après investigations que la coque réalisée en 1958 par Éric Tabarly pour sauver son bateau est rongée par les années. Son vieillissement nécessita une rénovation complète. L'association Pen Duick est créée pour financer cette rénovation réalisée de 2019 à 2020 par le chantier du Guip pour le bois et le chantier de Pors Moro pour le stratifié. C'est également en 2016 que Pen Duick est protégé et classé au titre des Monuments Historiques. Un jour, alors qu'il faisait route sur Groix, le soleil était toujours présent pour sécher les tignasses mouillées. Passant par le travers des Birvideaux, le vent avait fraîchi et Éric était assis en avant du cockpit. Les bras croisés, il contemplait son vieux compagnon. Pensait-il aux cavalcades de l'hydrofoil lancé à trente nœuds ? Au calme équatorial de la mer des Sargasses ? Savourait-il simplement le bonheur du moment présent ? Son visage était impénétrable. Par moment, une vague plus forte éclatait à l'étrave, douchant le pont tout entier tandis que le barreur était emporté un instant sous le vent. Un grain montait, porté par un nuage noir. Dans un premier temps, Pen Duick accéléra sous la poussée, puis gîta fortement. En larguant un peu d'écoute, le gréement fut soulagé un court instant. Éric hésitait à manœuvrer. Mais le vent rentrait toujours et le pont était désormais envahi par la mer. Tant et si bien que, de plus en plus gîté, le voilier perdait de la vitesse et fut bientôt littéralement stoppé. Se redressant, le bateau passa subitement sur sa barre. Il se retrouva alors sur l'autre amure. Il y avait cinquante nœuds de vent. Dans un premier temps, on donna de la drisse de pic pour ouvrir la chute, mais cette grand-voile aurique était décidément géante. À la manière des chevaux rétifs pour lesquels les supplications du maître ne peuvent rien, Pen Duick ne répondait plus. Il fallut saluer en grand et rentrer toute la toile. Et pour cela : raidir la balancine, donner du pic et du guindan en même temps pour amener la vergue horizontalement au pont. Le cotre était désormais redressé. Sous sa trinquette seule, au près, il ne pouvait faire route, mais le gréement était soulagé. En abattant, il prit rapidement de l'erre. Dans cette folle sarabande, un moment sans bastaque, le mât de pitchpin avait tenu bon. Le sombre grain continua vers Quiberon et la lumière renaissait avec la brise redevenue maniable. On fit route à nouveau sur le port de Groix sous grand-voile à un ris et trinquette. Inlassablement, fouillant l'eau de son bout-dehors, Pen Duick progressait de toute la masse de ses onze tonnes.

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Pen Duick II : La Victoire qui Changea Tout

Avec Pen Duick II, Éric Tabarly bouleversa le monde de la course au large en remportant la Transat Anglaise de 1964. Cette victoire historique, obtenue à bord d'un bateau novateur, propulsa le navigateur au rang de héros national, d'autant plus qu'il ne partait pas favori et que son nom ne résonnait pas vraiment à l'international à l'époque. Ce voilier fut un pionnier dans la conception de bateaux de course au large toujours plus rapides et performants. Pen Duick II est désormais classé Monument Historique depuis le 19 mars 2025, reconnaissant ainsi son rôle crucial dans l'évolution de la construction navale et de la course océanique. À la Cité de la Voile Éric Tabarly, une réplique du cockpit de Pen Duick II est même accessible, permettant aux visiteurs de plonger dans l'univers de cette victoire emblématique.

Pen Duick III : L'Audace de l'Aluminium

Le troisième de la lignée, Pen Duick III, lancé en 1967, fut une véritable révolution technique. C'était un voilier en aluminium au design novateur, caractérisé par la plus grande coque en aluminium de son époque et une quille pivotante, une innovation majeure. Ces choix audacieux illustrent la quête constante de performance et l'esprit pionnier de Tabarly. Ce bateau a eu un impact significatif à travers ses innovations dans l'évolution de la course au large. Le préfet de la région Bretagne Amaury de Saint-Quentin a officialisé son classement au titre des Monuments historiques le 19 mars 2025 à Lorient, aux côtés de Pen Duick II et Pen Duick VI.

Pen Duick IV : Le Trimaran Visionnaire Disparu

En 1968, Éric Tabarly donna naissance à Pen Duick IV, le premier trimaran de course français. Ultra-rapide et conçu pour battre des records, ce multicoque symbolisait l'avant-gardisme du marin. Malheureusement, ce bateau iconique connut un destin tragique. Rebaptisé Manuréva, il disparut pendant la première édition de la Route du Rhum en 1978, au large des Açores, avec le navigateur Alain Colas à son bord. C'est le seul des Pen Duick à manquer aujourd'hui à l'appel de la flotte.

Pen Duick V : Le Précurseur aux Ballasts

L'année 1969 vit l'arrivée de Pen Duick V, un monocoque léger taillé pour les courses en solitaire. Ce voilier est notable pour avoir été le premier voilier de course à ballasts, une innovation majeure qui permettait de gérer l'assiette du bateau et d'améliorer sa performance. Ce système est le précurseur des actuels monocoques de 60 pieds Imoca. Ce bateau illustre parfaitement la quête constante de performance de Tabarly. Si Pen Duick V n'a pas été classé Monument Historique en 2025 comme certains de ses frères, c'est parce qu'il appartient aux collections du Musée national de la marine et est donc déjà protégé, attestant de son importance historique et technique.

Pen Duick VI : Le Kétch des Grands Défis

Pen Duick VI, lancé en 1973, est le premier classe 1 d’Éric Tabarly, un grand ketch conçu spécialement pour la première course autour du monde, la Whitbread de 1973-1974. Éric Tabarly avait un petit faible pour ce voilier. Cependant, toutes ses chances de gagner furent ruinées par deux démâtages lors de la première et de la troisième étape. Malgré ces revers initiaux, Pen Duick VI s'est forgé une réputation d'endurance et de succès. En 1974, la course Les Bermudes-Plymouth fut la première des nombreuses victoires que le ketch allait remporter par la suite, comme en 1976, le Triangle Atlantique et la Transat en solitaire.

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Une de ses courses les plus mémorables fut sans aucun doute la plus dure qu’Éric Tabarly ait jamais courue. À bord d’un voilier conçu pour 14 équipiers, il dut affronter cinq tempêtes consécutives sans pilote automatique, tombé en panne quatre jours après le départ. Le grand maxi repartira en 1981 pour le tour du monde sous le nom d’Euromarché. Par la suite, Pen Duick VI a continué de parcourir les mers du monde en école de voile, explorant des régions lointaines telles que l'Islande, le Groenland, les Antilles, la Patagonie et l'Antarctique. Plus récemment, Marie Tabarly, fille d’Éric, a participé à la course Ocean Globe Race en 2024 avec Pen Duick VI, perpétuant ainsi l'esprit d'aventure familial. Le voilier a été présenté aux fêtes maritimes de Brest en 2024. Pen Duick VI est également classé Monument Historique depuis le 19 mars 2025, une reconnaissance de son histoire riche et de son importance dans le patrimoine maritime français.

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