L'univers maritime, foisonnant de passion et d'aventure, génère également un volume significatif de matériaux en fin de vie. Au cœur de cette problématique se trouvent les voiles de bateau usagées, ainsi que leurs chutes de fabrication, qui représentent des dizaines de milliers de mètres carrés de tissus en polyester, Dyneema ou laminés chaque année. Face à ce constat, la question se pose : que faire de l'ancienne voile ? La garder à bord en cas d'urgence n'est une option que pour peu de gens, et une revente par petites annonces ne rencontrera pas non plus une demande très forte, selon l'état de la voile. L'alternative du grenier ou de la poubelle n'est plus viable. C'est dans ce contexte qu'une vague d'initiatives créatives et éco-responsables émerge, transformant ces reliques nautiques en ressources précieuses, donnant naissance à de nouveaux produits et à une économie circulaire prometteuse. Ces approches, qu'elles soient classiques ou modernes, démontrent qu'il est possible de créer du neuf à partir de vieilles voiles, réduisant ainsi la montagne de déchets et valorisant l'histoire inhérente à chaque pièce de tissu.
Les Matières Premières de la Voilerie : Une Diversité au Service de l'Upcycling
Les toiles de voiles constituent la matière première principale d'une multitude de projets d'upcycling, apportant avec elles une richesse de textures et d'histoires. La voile blanche en dacron est un classique. Quand elle a navigué, elle apporte de la souplesse au sac. Sa teinte blanche peut varier selon la vie qu’elle a mené à bord, allant du blanc de blanc à un blanc crème. Parfois, certains défauts, accros ou aspérités peuvent apparaître, c’est pour cela que de nombreux créateurs habillent régulièrement leurs sacs d’un numéro, d’une bande, ou d’un détail pour masquer ces imperfections. Cependant, il peut rester certains détails, qui font partie de l'histoire de la matière, qui accompagneront les propriétaires de ces objets, les feront voyager comme une prise de ris.
Au-delà des voiles classiques, il existe les voiles techniques. Ces voiles nous viennent directement des bateaux de course. Conçues pour résister aux plus gros temps et aux tempêtes des mers du Sud, ces voiles sont issues de la recherche industrielle, étant des mélanges de kevlar et carbone. Très structurées, aux lignes plus ou moins fines et découpées, elles rappellent l’architecture des villes et des bâtiments. Cette matière est particulièrement adaptée pour des créations comme les lustres et abats-jour, qui sont doublés de polyphane, une matière inifugée. Une collection de sacs, intitulée "Cities", leur est également dédiée.
Les spis et les voiles légères, quant à eux, sont des voiles rares et sont chéries pour leurs couleurs vibrantes, évoquant le cristal des planches à voile. La multiplicité des couleurs et des types de toiles représente un véritable défi pour l'étape de la découpe, afin de mettre en valeur ces voiles inédites. Toutes ces voiles sont généralement collectées en France, majoritairement en Manche du fait de la position géographique de certains ateliers, bien que par le passé, des skippers en ramenaient aussi de Méditerranée. Des partenariats avec les voileries et les fabricants permettent de travailler des voiles qui étaient destinées à être détruites, soit parce qu’elles étaient des chutes de fabrication, soit parce qu’elles n’étaient pas exactement parfaites pour devenir des voiles de navigation. Certains consommateurs préfèrent ce type de voile pour leur blancheur plus affirmée pour les voiles en dacron, et pour la tenue du sac qui est moins souple.
Parfois, des toiles neuves sont également utilisées pour compléter les collections. Le Canvas, qui est la voile des vieux gréements, et le Spi pour certains coloris se prêtent moins à l'upcycling, car ce sont des toiles soit plus fragiles soit plus rares. Dans ces cas, des créateurs travaillent avec des toiles neuves, le canvas étant fabriqué en Angleterre et les tissus neufs provenant d'Allemagne, toujours dans une démarche de proximité avec le lieu de fabrication afin d'éviter de traverser l'Europe ou la planète.
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Les matériaux complémentaires jouent un rôle essentiel dans la confection des produits finis. La Batyline, par exemple, bien qu'il ne s'agisse pas d'une voile, a fait l'objet d'une collection capsule éphémère. En 2021, un spécialiste du mobilier de plein air conservait ses chutes de fabrication de transats, et cette matière a été accueillie pour l'upcycler, appliquant le même travail que pour les voiles. Les empiècements de cuir proviennent de stock de chutes d’ateliers de maroquinerie, ce qui explique pourquoi les couleurs peuvent légèrement varier. Des entités comme le Centre technique du cuir accompagnent la valorisation de cette belle matière. La découpe des cuirs est une étape sensible, car pour être cousus ensuite à la main sur les bouts, ils ne doivent pas être trop épais ni trop fins. Enfin, les bouts sont les cordages utilisés sur les bateaux, les embarcations de voile légère, les chars à voile, pour hisser, affaler, ranger les voiles. Ils peuvent être creux ou pleins. La qualité de finition que l'on accorde à ces bouts est très importante, car l'anse du sac est un élément clé pour avoir un bel objet, un porté agréable, et une durabilité dans le temps. Le choix se porte presque toujours sur des bouts neufs car sur un bateau, les bouts sont soumis à rude épreuve entre les frottements incessants, le sel de la mer et le soleil. En revanche, ceux qui sont restés bien camouflés dans la voile sont parfois réutilisés pour des étuis à lunettes ou des porte-clés. Les corderies partenaires, parfois centenaires et situées en Normandie, garantissent une qualité de tressage et des fils utilisés essentielle pour obtenir le tissage souhaité pour ces sacs et accessoires.
Le Défi du Recyclage et de la Valorisation des Voiles Usagées
La gestion des voiles usagées représente un enjeu environnemental croissant pour l'industrie nautique. Avec des dizaines de milliers de mètres carrés de tissus en polyester ou en Dyneema, ainsi que de plus en plus de laminés, créés chaque année pour la seule pratique de la voile, il est évident que seule une petite partie de la garde-robe abandonnée est recyclée à ce jour. Le dilemme de savoir que faire de l'ancienne voile - la garder à bord en cas d'urgence, la revendre sans grande demande, la destiner au grenier ou à la poubelle - met en lumière la nécessité d'alternatives durables. Sabine Moormann, propriétaire d'un bateau folk et fondatrice de la marque de mode 8 Beaufort, sait que ces deux dernières options ne sont pas une bonne idée. Les consommateurs sont de plus en plus attentifs à leur empreinte écologique, sociale et environnementale, ce qui pousse les acteurs de la filière à s'engager dans des démarches de navigation responsable, de développement de produits de qualité, et de réduction de leur impact environnemental.
Des entreprises comme NVequipment, spécialistes des équipements et protections outdoor, s'engagent à produire des articles de qualité et respectueux du bien-être et de la sécurité des opérateurs et opératrices qui maintiennent les savoir-faire grâce à leur transmission au sein des ateliers. Une fabrication 100% française garantit une gestion des plannings et de livraison chez les clients, constructeurs, loueurs et revendeurs. D’ici 2027, cette entreprise s’engage sur le plan écologique, avec un objectif de décarbonisation. Au-delà de la production, elle veille à optimiser et à réduire les chutes de tissus. En interne, une jeune alternante a proposé d’utiliser les chutes pour réaliser des sacs de rangement en upcycling, une initiative qui s’est avérée concluante. Dans le même esprit, MyBac favorise le développement durable en donnant une seconde vie aux chutes neuves d’industriels pour créer des produits uniques et éco-responsables. Ces démarches répondent à la préoccupation grandissante autour de l'élimination des voiles usagées, qui, si elles n'étaient pas revalorisées, finiraient souvent en déchets enfouis ou incinérés.
Des Initiatives Pionnières : Collecte et Transformation à l'Échelle Locale et Nationale
Face à l'urgence de valoriser les voiles usagées, de multiples initiatives ont vu le jour, transformant ces matériaux en fin de vie en de nouvelles créations, tout en favorisant l'économie locale et l'insertion sociale.
Vent de Voyage et l'Art de la Réinvention
L'entreprise Vent de Voyage a fait de l'utilisation et du recyclage des chutes de toile à voile de voilier son cœur de métier. La voile blanche en dacron, la matière principale à l'origine de l'entreprise, ainsi que les bouts et le cuir, sont au centre de leur production. Toutes ces voiles sont collectées en France, majoritairement en Manche du fait de la position géographique de St Malo, bien que dans le passé, Yann et son fils en ramenaient également de Méditerranée. Les partenariats avec les voileries et les fabricants sont cruciaux, permettant de travailler des voiles qui étaient destinées à être détruites, soit parce qu’elles étaient des chutes de fabrication, soit parce qu’elles n’étaient pas exactement parfaites pour devenir des voiles de navigation. Cette approche permet de créer une collection de sacs, parfois habillés d’un numéro ou d’une bande pour masquer des défauts, et une collection dédiée aux voiles techniques, "Cities", pour les lustres et abats-jour. Leur recherche quotidienne de nouvelles matières premières, telles que la Batyline de Fermob pour une collection capsule, témoigne de leur ADN : créer, innover, et proposer des nouveautés tout en enrichissant leur créativité et appliquant leur passion à d'autres domaines.
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NVequipment : L'Engagement Éco-responsable du Fabricant
Chez NVequipment, l'engagement va au-delà de la simple production d'équipements et de protections outdoor de qualité. L'entreprise s'efforce d'optimiser et de réduire les chutes de tissus en interne. L'initiative d'une jeune alternante d'utiliser ces chutes pour réaliser des sacs de rangement en upcycling a été mise au point avec succès, démontrant la volonté de favoriser le développement durable. Avec une fabrication 100% française et un objectif de décarbonisation d'ici 2027, NVequipment illustre une approche globale de la durabilité. L'entreprise est engagée dans la conception de produits éco-conçus aux côtés de ses partenaires comme Sunbrella et Serge Ferrari, tout en garantissant la sécurité à bord et une navigation responsable.
All Purpose et le Projet "Second Souffle" : Une Démarche d'Économie Circulaire Avancée
La voilerie All Purpose de Carnac s’est lancée dans l’aventure "Second Souffle" depuis avril 2023, partant de l’idée que les voiles de bateaux stockées dans les garages, les greniers ou autres hangars, pourraient retrouver une seconde vie plutôt que de finir à la déchetterie. Ce projet s'inscrit dans la droite lignée de la stratégie RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) engagée par All Purpose depuis 2020, axée sur le bien-être au travail des collaborateurs et la réduction de l’impact environnemental de leur activité. Frédéric Moreau, associé, co-gérant et responsable commercial de la voilerie, explique que le constat d'un grand nombre de voiles de particuliers et de coureurs au large prenant la poussière avant de finir à la déchetterie a motivé cette initiative.
Le projet a réellement pris forme grâce au travail de deux alternants sur 2022-2023, Luisa Bertho et Gauthier Cavrois. Le lancement du premier bac de collecte le 31 mars 2023 à l’occasion des Foils Journées à l’École Nationale de Voile et des Sports Nautiques (ENVSN) de Quiberon a été un succès retentissant, avec 40 voiles récoltées en un mois. Aujourd’hui, neuf points de collecte sont ouverts dans le Morbihan, auprès d'écoles de voile, de magasins, de chantiers navals, de capitaineries, et de ressourceries, afin d’être au plus proche d’un maximum de public. Ces actions de collecte s’accompagnent de sensibilisation lors de manifestations nautiques et de discussions avec les coureurs, avec des retours toujours positifs et très encourageants. L'expérimentation, initialement limitée, a été prolongée jusqu'en mars-avril 2024 et a vocation à perdurer, avec un déploiement envisagé sur les autres voileries All Purpose.
Une fois collectées, les voiles arrivent à la voilerie de Carnac où elles sont étalées, expertisées, mesurées, puis catégorisées en trois packs :
- Le "Pack Voile - Le Réemploi" concerne les voiles pouvant resservir pour naviguer. Elles sont revendues en voiles d’occasion, en l’état ou reconditionnées après quelques petites réparations, et peuvent même être retaillées pour s'adapter à d'autres bateaux.
- Le "Pack Tissu - La Réutilisation" regroupe les voiles trop abîmées pour naviguer mais encore en bon état pour avoir une seconde vie. Toutes les pièces métalliques et plastiques possibles (ferrures, taquets, boîtiers de latte) sont récupérées pour les réparations du pack Voile. Les tissus encore en bon état sont découpés, puis échangés contre des bons d’achat à des entreprises partenaires spécialisées dans l’upcycling, bons qui sont reversés aux donateurs de voiles pour les inciter à poursuivre leur bonne action. Le Rouquin qui Roule, par exemple, fabrique des sacoches et d’autres accessoires dédiés au vélo à partir de ces chutes de tissus, et des discussions sont en cours avec La Virgule pour la conception de sacs en tout genre.
- Le "Pack Déchet - L’élimination" est destiné aux voiles irrécupérables. Pour le moment, elles partent à la déchetterie, mais des échanges sont en cours avec des industriels afin de mettre en place une filière de recyclage. L'objectif est de trouver des solutions pour éviter d’exporter ces déchets, en accord avec le plan de gestion et de prévention des déchets de la Région Bretagne qui vise zéro déchet enfoui d’ici à 2030 et 0 déchet produit à l’horizon 2040.
Le premier bilan de cette expérience est un succès retentissant : à la mi-octobre, 107 voiles avaient été collectées et 17 déjà revendues, soit 4 fois plus que les voiles d’occasion vendues les 3 dernières années. Sur ces 107 voiles, 59 ont rejoint le pack de réemploi, et seulement 4 vont être éliminées, démontrant la viabilité économique du modèle avec moins de 5% de voiles bonnes à jeter. Cette initiative apporte une solution aux personnes désireuses d'investir dans des voiles de seconde main, offrant des performances identiques à un coût moindre et avec l'assurance d'une expertise professionnelle. All Purpose apporte toute sa crédibilité et son expertise à cette aventure, renforçant sa réputation en matière de démarche RSE et d'engagement pour réduire son impact environnemental.
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Echo-Mer et "Textile en Mer" : L'Insertion Sociale par le Recyclage
Depuis l'année 2006, l'association Echo-Mer a lancé le projet « Textile en Mer », une opération de développement durable qui permet de recycler les voiles de bateau usagées pour les transformer en sacs ou porte-documents. L'objectif de cette association est de mettre en place une filière de revalorisation de ces déchets tout en créant une nouvelle activité économique locale sur la base de l'insertion sociale. Un exemple concret est le sac Tri-bord, qui permet de réaliser le tri sélectif des déchets à bord des bateaux ou à la maison, et d'ainsi utiliser correctement les poubelles de tri.
L'Innovation Technologique au Service du Recyclage Fonctionnel et de l'Éco-conception
Au-delà de l'upcycling créatif, l'industrie nautique explore des voies de recyclage fonctionnel et d'éco-conception pour adresser le problème des voiles en fin de vie.
Des Voiles en Matériaux Exclusifs Recyclés
L'une des avancées les plus notables est la possibilité de fabriquer des voiles à partir de matériaux exclusivement recyclés. La série Elvstrøm Ekko en est un exemple frappant. Avec cette série, Elvstrøm propose des laminés de croisière dont les principaux composants sont constitués à 100 % de plastique recyclé. Tant les fibres qui supportent la charge, le film, que le tissu en taffetas appliqué à l'extérieur sont issus de bouteilles en PET et donc produits de manière durable. Au lieu de consommer des matières premières vierges, ces voiles contribuent à réduire la montagne de déchets plastiques qui ne cesse de croître depuis des décennies. Le jeu de voiles d'un bateau de 38 pieds permet de réutiliser environ 2 000 bouteilles en PET. Certes, le polyester perd près de dix pour cent de sa résistance lors du recyclage, mais cela est compensé par une plus grande proportion de fibres dans les voiles Ekko, garantissant ainsi les performances.
Une autre innovation réside dans la membrane 4T-Forte d'Onesails. Les voiles hautes performances utilisent généralement de l'aramide et des fibres de carbone, souvent en mélanges. Une fois assemblés en un stratifié, ces matériaux ne peuvent plus être séparés, rendant leur recyclage complexe. Ce n'est pas le cas de la membrane 4T-Forte d'Onesails. Elle est composée de filaments de polyéthylène très résistants, similaires au Dyneema. Le plus remarquable est que la voile est exclusivement composée de polyéthylène et qu'elle n'a pas besoin de colle ou de film, ce qui permet de la recycler à l'identique. Il n'est malheureusement pas encore possible de fabriquer de nouvelles voiles à partir de ce matériau recyclé, mais il est tout à fait envisageable de fabriquer des ferrures et d'autres pièces en plastique, offrant ainsi une voie de valorisation concrète.
La Création à Partir de l'Ancien : Marques et Concepts Distinctifs
Bien avant que le thème de la durabilité ne devienne omniprésent, Edzard Kramer avait déjà commencé à donner une seconde vie à de vieilles voiles à l'aide de sa machine à coudre. Aujourd'hui, avec sa marque 360°, il produit et distribue des dizaines de modèles de sacs, de sacs à dos et même d'accessoires pour la maison, tous fabriqués principalement à partir de vieilles voiles. Selon Kramer, "C'est une situation gagnant-gagnant". Les navigateurs ne doivent pas jeter leurs voiles, mais reçoivent un peu d'argent ou un sac en toile à voile lorsqu'ils les rendent. Les fils de réglage, les coutures ou les numéros de voile deviennent alors des objets qui attirent l'attention, et il en va de même pour les traces d'utilisation, qui confèrent un charme particulier aux sacs et aux lampes recyclés. La marque 360° propose d'ailleurs de personnaliser son sac en ligne, avec des sacs à partir de 130 euros.
Des approches comme celle de 8 Beaufort sont également à la mode. Sous ce label, la Hambourgeoise Sabine Moormann et son entreprise fabriquent des chaussures à partir de voiles mises au rebut. Le label propose des chaussures pour hommes et femmes, des accessoires et des sacs, avec une paire de sneakers à partir de 150 euros. Une autre collection, Beachbreak, offre une mode forte allant de la trousse de toilette à la veste en voile de kitesurf, en passant par les sacs pour ordinateur portable et les sacs à bandoulière à partir de 19 euros. Ces marques illustrent la créativité sans limite dans l'upcycling de voiles.