Le débat autour du port du voile dans le sport, et plus particulièrement lors des compétitions olympiques, agite régulièrement la scène politique et sportive française. Au cœur de cette discussion se trouve la Charte Olympique, loi fondamentale de l’Olympisme contemporain, dont l’interprétation et l’application varient significativement entre les instances internationales et les autorités nationales, notamment en France. Cette divergence soulève des questions profondes sur la laïcité, la liberté individuelle et la représentation nationale dans le sport.
Genèse et Principes Fondamentaux de la Charte Olympique
La Charte Olympique, émanation des premiers statuts et règlements du Comité International Olympique (CIO), détermine son statut juridique, son action et son organisation. Elle fixe également les règles relatives aux membres du CIO, concernant leur éligibilité, leur recrutement, leur élection, leur statut et leurs obligations. Par ailleurs, elle précise les relations et la répartition des missions et compétences entre le CIO, les Fédérations Internationales et les Comités Nationaux Olympiques (CNO), ainsi que les principes de reconnaissance de ces derniers.
Publiée pour la première fois en 1908 sous le titre « Annuaire du Comité International Olympique », des règles contenues dans cette première Charte avaient toutefois déjà été écrites par Pierre de Coubertin aux environs de 1898. Bien que l'intitulé "Charte olympique" soit généralement utilisé pour désigner toutes les éditions de la Charte, ce n'est que depuis 1978 qu'il figure en tant que tel sur la publication. La Charte a parfois été publiée en plusieurs parties et non comme un seul et unique document. Elle régit l’organisation, les actions et le fonctionnement du Mouvement olympique et fixe les conditions de la célébration des Jeux Olympiques.
Dans son premier principe fondamental, la Charte Olympique définit l'Olympisme comme « une philosophie de la vie exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit ». Les articles de la Charte relatifs à l’engagement du Mouvement Olympique en faveur de la paix ne manquent pas, rappelant sa volonté de construire « un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen d’une pratique sportive en accord avec l’Olympisme et ses valeurs » (Chapitre I - Article 1.1).
Fait rarissime dans les textes constitutifs de grandes organisations internationales, la Charte va même plus loin en découvrant un droit de l’homme : « la pratique du sport est un droit de l’homme ». Cet humanisme passe nécessairement, et par tous moyens appropriés, par la promotion des femmes dans le sport, à tous les niveaux de compétition et de responsabilité, notamment dans les organes exécutifs des organisations sportives nationales et internationales (Chap. I - Art. M). Les principes fondamentaux de l'olympisme promeuvent la paix et entendent préserver la dignité humaine. Ils ont vocation à s'appliquer à tous les participants des cinq continents. Le sport y est considéré comme un droit fondamental, et la charte écarte toute possibilité de discrimination des participants « en raison de la race, la couleur, le sexe, l'orientation sexuelle, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres, l'origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ». Le respect de la charte olympique est une condition première pour pouvoir participer à la compétition.
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L'Article 50.2 de la Charte Olympique : Une Source d'Interprétations Divergentes
L'article 50.2 de la Charte Olympique est central dans le débat sur le port de signes religieux. Celui-ci stipule qu’« aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique ». C’est sur cette règle, entrée en vigueur le 17 juillet 2020, que s'appuient divers acteurs pour soutenir leurs positions.
Pour certains citoyens, cela s'apparente à une violation de l'article 50, estimant que le port du hijab est une démonstration religieuse. Une atteinte au principe de laïcité en somme. Cependant, il n’y est pas question spécifiquement du voile, lequel, outre qu’il ne saurait suffire à lui-même pour faire acte de prosélytisme, n’est pas considéré par le CIO comme un objet cultuel mais plutôt culturel.
Le Comité International Olympique (CIO) n’interdit donc pas le port du voile en tant que tel. Il interdit plutôt le prosélytisme, c’est-à-dire tout comportement visant à susciter l’adhésion d’autrui à ses propres croyances, comme le précise Nicolas Cadène, ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité. De fait, la Charte ne semble évoquer ici que le prosélytisme et les démonstrations politiques, puisque le Comité International Olympique autorise par ailleurs les signes religieux, qu’il considère comme une manifestation culturelle.
Le CIO laisse en fait aux fédérations internationales le pouvoir de décider d’une éventuelle interdiction. Chaque fédération internationale fixe ainsi ses propres règles en matière de signes religieux, dans le respect des critères d’hygiène et de sécurité fixés par le CIO. Sur la question du foulard islamique par exemple, le Comité International Olympique n’a pas d’opposition de principe à son port lors des épreuves. Il le considère comme un vêtement culturel et non cultuel.
Depuis des années déjà, les athlètes de certains pays portent le hijab. Aux Jeux olympiques de Rio de 2016, l’escrimeuse Ibtihaj Muhammad est devenue la première athlète américaine à concourir à la compétition internationale en portant le voile. Tout au long des années 2010, de nombreuses fédérations internationales ont ainsi décidé de lever l’interdiction du voile. C’est notamment le cas de l’athlétisme et du beach-volley depuis les Jeux olympiques de Londres de 2012, du karaté depuis 2013 et du football depuis 2014. Concernant les compétitions, ce sont les règles établies par la fédération internationale concernée qui s'appliquent. À chacune d'entre elles de dire si elle autorise ou non le port du voile. Pour le village olympique, les règles du CIO s'appliquent. Il n'y a aucune restriction sur le port du hidjab ou de tout autre vêtement religieux ou culturel.
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La Position Française : La Laïcité et la Neutralité du Service Public au Cœur du Débat National
En France, la question du voile dans le sport prend une dimension particulière, ancrée dans le principe philosophico-juridique de laïcité. Cette interdiction est une expression contemporaine du modèle français de séparation des Églises et de l’État. Celui-ci repose sur le principe de laïcité, qui implique la neutralité de l’État et de ceux qui le représentent, c’est-à-dire, traditionnellement, des agents publics. Les frontières sportives de la neutralité en France sont ainsi définies de manière spécifique.
Le débat a été relancé avec acuité lors d’une longue interview sur TF1, où Emmanuel Macron a été interpellé par la championne de France amatrice 2024 en haltérophilie, Sylvie Eberena. Concernée par le sujet, la sportive, licenciée dans le Val-d’Oise, a interrogé le chef de l’État sur son positionnement en matière de voile dans le sport. Défavorable au port du voile dans les compétitions sportives, Emmanuel Macron a notamment argué de « la charte olympique qui interdit tout port de signe religieux dans les compétitions ». Il a pris pour exemple la charte du CIO, laquelle n’a pourtant pas une interprétation cultuelle du voile.
Le président de la République a été très clair : « Je suis pour la charte olympique qui interdit le port de tout signe religieux dans les compétitions », a-t-il déclaré d’emblée. Emmanuel Macron s’est ensuite montré plus nuancé sur la pratique d’un sport à l’entraînement. Dans la pratique du sport hors compétitions, « c’est aux fédérations (sportives) de décider, a-t-il ajouté. Dans les infrastructures (sportives), pour aller s’entraîner et initier, il faut là du pragmatisme et notre loi ne l’empêche pas (le port des signes religieux) ».
Cependant, cette réponse n’a pas franchement convaincu son interlocutrice. Sur Instagram, Sylvie Eberena évoque ce mercredi « un mytho » du président. « On s’y attendait », a-t-elle cinglé, en preuve de l’article 50.2 de la charte olympique. Elle, comme la basketteuse Diaba Konaté, qui a évolué en équipe de France juniors avant de faire carrière dans le basket universitaire aux États-Unis, regrette de ne pouvoir représenter son pays à cause du voile. En juin dernier, l’athlète Sounkamba Sylla, sélectionnée en équipe de France pour le relais 4x400m, avait déjà dû se résoudre à porter une casquette pour dissimuler son voile pendant les championnats d’Europe. Cela n’avait pas manqué de faire réagir, y compris la sportive elle-même.
La ministre des Sports et des JO, Amélie Oudéa-Castera, a été très claire sur ce point. Quand on est en équipe de France, on incarne la neutralité du service public donc on ne montre pas de signes religieux. Interrogée sur ce qui se passerait si une athlète française se présentait sur une épreuve olympique voilée, elle a répondu : « Cela ne sera pas possible si c'est nous qui sommes là. Le cadre constitutionnel et républicain est très clair. »
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Cette décision de la ministre repose en fait sur une philosophie et des textes de droit spécifiquement français. Amélie Oudéa-Castéra précise s’appuyer sur une décision du Conseil d’État de juin 2023 sur le port du hijab pendant les matchs de football. L'arrêt du Conseil d'État du 29 juin 2023 a tranché que « le principe de neutralité du service public s’applique aux fédérations sportives qui sont en charge d’un service public ». La plus haute juridiction française rappelle aussi que « l’obligation de neutralité s’applique également à toutes les personnes sélectionnées dans une des équipes de France lors des manifestations et compétitions auxquelles elles participent ».
Cette décision du Conseil d’État découle de la loi du 24 août 2021, au départ connue sous le nom de projet de loi de « lutte contre le séparatisme », puis promulguée comme « loi confortant les principes républicains ». Celle-ci prévoit qu’une fédération sportive délégataire de service public doit s’assurer que ses agents et les personnes qui participent à l’exécution du service public respectent l’obligation de neutralité. Le raisonnement sous-jacent est que sportifs et entraîneurs représentant la France en équipe nationale ou à titre individuel peuvent être soumis à la neutralité sur le fondement de l’article L. 221-1 du Code du sport. Celui-ci dispose qu’ils « concourent, par leur activité, au rayonnement de la Nation et à la promotion des valeurs du sport », et contribuent ainsi à l’exécution d’un service public.
Selon cette logique, en représentant le service public du sport, les athlètes de la délégation française peuvent être considérés comme assimilables à des agents publics et donc être soumis à une obligation de neutralité. Toujours en ce sens, la page du ministère des Sports sur la Laïcité précise : « Le fait de s’abstenir de faire ostentation de ses croyances ou convictions sauvegarde l’égalité et le respect mutuel entre tous. » Les contours de la neutralité sont élargis par rapport à ce qui est pratiqué dans d’autres pays où les Églises et l’État sont séparés. Finalement, cette recherche d’unité par la neutralité est couplée au souhait d’incarner le principe de laïcité à la française lors de la représentation de la France par ces sportifs, investis par-là d’une mission de service public.
Il semble enfin que ce que poursuivent les dirigeants français actuels, c’est, des mots d’Amélie Oudéa-Castera, « l’attachement à un régime de laïcité stricte », dont les contours et frontières spécifiques sont définis quasiment au cas par cas juridique, souvent au gré des affaires rendues publiques, comme ici dans le cas des sportifs représentant la France. Cette décision ne concernera qu’elles, souligne Nicolas Cadène, car les délégations étrangères venues concourir à Paris fixent leurs propres règles, qui ne sont soumises qu’aux critères fixés par le CIO.
Le sujet a agité les parlementaires il y a encore quelques semaines, une proposition de loi LR interdisant les signes religieux pendant les compétitions, y compris en amateur, ayant été votée au Sénat. Le gouvernement a promis son inscription à l’agenda de l’Assemblée rapidement. En mars dernier, le texte venu de la droite a semé la cacophonie au sein du gouvernement, au point que François Bayrou a dû réunir plusieurs ministres pour mettre fin aux dissonances. Il a aussi fait réagir le judoka Teddy Riner qui a estimé que la France « perdait son temps » sur ces questions et qu’il fallait mieux « pens[er] égalité » plutôt que « de s’acharner sur une seule et même religion ».
Critiques Internationales et Singularité Française
La position française se heurte à des critiques internationales notables. En juillet 2024, Amnesty International, après étude de 38 pays européens, « a conclu que la France est le seul pays à avoir adopté une interdiction des couvre-chefs religieux, soit dans des lois nationales soit dans des règlements sportifs spécifiques ». L’ONG déplore d’ailleurs que, sur les 38 pays qu’elle a étudiés, la France est le seul pays d’Europe à interdire le port de couvre-chefs religieux dans le sport, notamment dans le football, le basketball et le volleyball féminins.
L'Alliance Sports et Droits, dont font notamment partie Amnesty International et Human Rights Watch, a rendu publique une lettre adressée le 24 mai dernier au CIO. L'organisation demande à l'instance internationale « d'appeler publiquement les autorités sportives françaises à annuler toutes les interdictions faites aux athlètes de porter un couvre-chef sportif dans le sport français, dans le cadre des Jeux de Paris 2024 mais également dans tout autre contexte et à tout niveau de pratique sportive » et souhaite que son président Thomas Bach prenne position avant les Jeux. L'ONG déplore toutefois l'absence de prise de position du CIO, qui « n’a jamais contesté la position discriminatoire des autorités françaises », écrit l’ONG.
L'association Amnesty International et l'Organisation des Nations unies (ONU) ont vertement critiqué l’interdiction française, invoquant une discrimination pour la première, et la liberté de se vêtir des femmes, pour la seconde. Amnesty International pointe du doigt l'interdiction du port du voile durant les Jeux olympiques, qui représentent des valeurs « d'excellence, de respect et d'amitié ». L’ONG rappelle d’ailleurs les termes utilisés dans la Charte olympique : « La pratique du sport est un droit de l’Homme. Or, cette interdiction du port du voile par des athlètes françaises "bafoue le droit international relatif aux droits humains et relève de l’hypocrisie discriminatoire des autorités françaises", assure Amnesty International. L’ONG rappelle que les Nations unies avaient, elles aussi, dénoncé la décision assumée par la ministre des Sports.
Dans un rapport de 32 pages publié le 16 juillet, intitulé "On ne respire plus. Même le sport, on ne peut plus le faire.", Amnesty International dénonce "les pratiques discriminatoires et les atteintes aux droits humains des femmes et des filles musulmanes en France qui portent un couvre-chef sportif". L’ONG s’attaque à l’interdiction du port du voile dans le sport français, et notamment pendant les Jeux olympiques de Paris. Du côté des organisateurs, rien n’interdit le port de signes religieux pendant les Jeux. Le Comité international olympique laisse les États qui envoient leurs délégations faire comme ils le souhaitent.
Conséquences Managériales et Appels à une Meilleure Compréhension
Au-delà de la question de la légitimité philosophique, politique et juridique de cette approche de la laïcité, son pragmatisme peut être interrogé. Les recherches sur le fait religieux au travail conduites dans le contexte français peuvent éclairer. En étudiant les organisations publiques, certaines de ces recherches montrent à quel point cette obligation de neutralité est difficile à traduire et encadrer pour les managers. Ceux-ci manquent de compréhension et de connaissances pour lui donner du sens, et de discours explicatifs pour argumenter auprès de leurs équipes, qui doivent l’appliquer.
Plus encore, ces recherches soulignent l’importance pour les personnes d’exprimer toutes les facettes de leur identité dans l’ensemble des sphères de leur vie. Dans le milieu sportif, le paradoxe peut apparaître encore plus fortement. On sait par exemple que, dans les vestiaires du football, la religion occupe une place importante, parfois soutenue par les équipes d’encadrement pour aider les jeunes footballeurs à se concentrer sur le sport et ne pas trop s’en écarter.
Donner du sens aux règles est un premier levier permettant d’en faciliter l’appropriation et d’en garantir une application cohérente. Il semble qu’ici, il y ait encore du chemin à parcourir. L’annonce d’une interdiction par voie de presse, certainement découverte par beaucoup d’acteurs du sport à cette occasion, a pu manquer de tact. Sensibiliser un large public aux raisons de cette interdiction en phase avec le modèle français aurait permis qu’elle ne surprenne pas, même si elle aurait sans doute continué à détonner du fait de sa singularité. Mieux expliciter cette règle française est donc une piste à suivre.
Cependant, même si ce changement est opéré, certaines recherches montrent que toutes les personnes ne sont pas prêtes à consentir à l’invisibilisation ou la dissimulation de leurs croyances en contexte professionnel. Cela peut les conduire à quitter l’organisation, ou, dans le cas considéré ici, peut-être, à concourir sous une autre bannière.