# Charlie Hebdo et les Surfeurs : Quand la Satire Affronte la Vague et le Danger

L'hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo, connu pour son esprit caustique et irrévérencieux hérité de Hara-Kiri, a toujours su provoquer le débat et défier les conventions à travers ses publications. Fondé en 1970 par François Cavanna et le professeur Choron, ce journal de gauche critique, antimilitariste et anticlérical fait une large place aux illustrations, notamment aux caricatures politiques, et pratique également le journalisme d'investigation. Son histoire est jalonnée de controverses, mais aussi d'une défense acharnée de la liberté de la presse, une tradition française de la causticité qui date de la Révolution. C'est dans ce contexte de provocation assumée que s'inscrit la polémique suscitée par un article mémorable consacré aux surfeurs, signé Charb, qui, bien des années plus tard, résonnera avec une signification tragique et poignante.

La « Fatwa de la Semaine » : Charb contre les Surfeurs et pour les Requins

Le mercredi 8 août 2012, les kiosques voyaient arriver le numéro 1051 de Charlie Hebdo. En ses pages intérieures, un article intitulé « Mort aux surfeurs », signé Charb, allait déchaîner une nouvelle vague de réactions. Cet article, une « fatwa de la semaine » d'une férocité humoristique chère à l’hebdomadaire satirique, s’en prenait, à cœur joie, aux surfeurs. L'objet de cette attaque n'était autre que le « tintamarre médiatique » que ces derniers faisaient depuis un certain temps, sous prétexte qu’ils se faisaient bouffer par des requins, qu’ils ne pouvaient plus surfer et qu’ils réclamaient des mesures pour continuer leur pratique océane.

Prenant volontairement le parti des requins dans sa fatwa, Charb enfonçait le clou du surfeur Brice de Nice, qualifié d'inconséquent à vouloir assouvir sa passion, quelle que fût la réalité du danger. L'argument central de Charb tournait autour de la passion, qu'il mettait en parallèle avec les justifications religieuses : « Ouais, mais le surf, c’est une passion ! Avant, seules les religions justifiaient toutes les aberrations, maintenant c’est la passion (…) S’opposer à Ma passion ? Scandale ! J’ai moins de sept ans d’âge mental et, si on me contrarie, je me roule par terre. Fais mieux que ça, surfeur, roule-toi dans l’eau ! Dans une eau bien trouble de l’océan indien, passé 17 heures…». Un peu plus haut dans son texte, Charb vantait même les mérites des requins, posant une question provocatrice : « De quoi a-t-on le plus besoin, de surfeurs ou de requins ? ». Sa réponse était sans appel : « Le surfeur fait marcher le commerce des planches et des chichis au sucre, le requin, lui, nettoie la mer de tous ses animaux souffreteux, malades, abîmés. Le surfeur vautré sur sa planche se prend pour un sportif de haut niveau, le requin, lui, le prend pour une tortue handicapée. Le requin ne nettoie pas les océans que des clopin-clopant, il les nettoie aussi des connards. »

Cette publication intervenait dans un contexte particulier, moins de dix jours après un autre billet à l’humour plus que douteux intitulé « je n’aime pas les surfeurs, j’aime les requins » sur le site Rue89. La polémique fit donc rage et, du coup, trois numéros plus tard, Charlie Hebdo relançait le débat avec en manchette de couverture la question directe : « Les surfeurs sont-ils des gros cons ? ». Toutefois, comme « les surfeurs sont des gentils (comme les gars de Charlie Hebdo) », l’affaire en resta là, d'autant que Charb avait d’autres choses à fouetter avec les sujets de la rentrée. La multiplication des attaques de requin à La Réunion et ses conséquences sur la scène surf locale avaient conduit Surf Session à se rendre spécialement sur l’île au mois de mai afin de rencontrer tous les acteurs concernés (autorités, associations, surfeurs, clubs…), consacrant un dossier complet au sujet, ce qui illustre l'ampleur du débat que Charb avait choisi d'aborder avec son humour cinglant.

L'Écho Tragique de la Satire : De la Plume à la Kalachnikov

Mais aujourd’hui, à la hauteur de l’attaque mortelle dont a été victime Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, emportant douze personnes dont Charb, la lecture de sa fatwa résonne forcément autrement. Bien sûr, on garde le rire en éveil, ce rire plus que jamais prôné comme l’étendard de notre liberté d’expression de tradition française. La causticité, admise et reconnue, de crobars sans égal ailleurs, trouve ses racines dans notre chère Révolution. Charb écrivait alors avec une prescience glaçante : « On regrette que les requins ne soient tueurs d’hommes que par accident (…) Conneries de nageoires ! Il va falloir attendre des millions d’années pour qu’un requin sorte de l’eau et achève d’une rafale de kalachnikov le bellâtre en short fluo qui raconte le drame qu’il vient de vivre à un journaliste de TF1. ». Vingt-huit mois plus tard, la réalité a rattrapé la satire avec une brutalité inouïe : « conneries de kalachnikov ! ».

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Il est fort à parier que Charb savait qu’il ne croyait pas si bien dire. Nul doute qu’en son for intérieur, défenseur infatigable de la liberté de rire, il se sentait bien plus dans la peau d’un surfeur que dans celle d’un requin. Sa passion du coup de crayon sur la page blanche l’avait mis à la merci d’une attaque mortelle potentielle. Il savait sa tête être la cible d’une fatwa pour l’avoir lu dans un magazine ne faisant pas dans le second degré. Son obstination à crayonner, à revendiquer la liberté de dessiner malgré le danger grandissant, n’avait d’égal que celle de ce surfeur ne demandant qu’à continuer de pratiquer l’océan au nom de la liberté qui a toujours été l’essence de son sport-mode de vie. Cette autodérision du caricaturiste libertaire, se sentant en fait bien plus de mèche avec le surfeur qu’il « dézingue », mais qui, humour obligeant, en arrive à vanter la bête qui veut le tuer, servait pour Charb à mieux la montrer, à mieux souligner la menace.

Charlie Hebdo : Une Trajectoire d'Irreverence et de Démontage des Idéologies

Charlie Hebdo est un journal hebdomadaire satirique français qui est né en 1970 pour remplacer la version hebdomadaire du magazine Hara-Kiri, né en 1960 et édité par la même équipe. Hara-Kiri avait été interdit à la suite d’un titre raillant la mort du général de Gaulle (« Bal tragique à Colombey - un mort »), une parodie des titres que la presse avait consacrés à un incendie dans une discothèque ayant fait cent quarante-six morts. Face à l'interdiction, l'équipe, incluant Cavanna, Choron, Gébé, Cabu, Reiser, Wolinski, décida de continuer à paraître sous un autre titre, donnant naissance à Charlie Hebdo, dont le premier numéro parut le lundi 23 novembre 1970. Cette nouvelle publication n’était plus, officiellement, la version hebdomadaire de Hara-Kiri, mais celle du mensuel Charlie, également publié par les Éditions du Square avec de nombreux auteurs et rédacteurs en commun. Le journal est publié régulièrement jusqu’en 1981, défendant acharnement la liberté de la presse.

Le positionnement politique de Charlie Hebdo est celui d’un journal de gauche critique, antimilitariste et anticlérical, dans une société profondément marquée par Mai 68. L'hebdomadaire paraît tous les mercredis et, outre ses illustrations et caricatures politiques, il pratique le journalisme d'investigation, publiant des reportages à l'étranger ou sur les domaines les plus divers : les sectes, les religions, l’extrême droite, l’islamisme, la politique, la culture. Le journal ne bénéficie, par choix, d'aucune recette publicitaire et se repose essentiellement sur ses abonnés, ce qui le rend particulièrement vulnérable à la baisse de ses ventes et de ses abonnements. Au fil des ans, lourdement endetté du fait de la gestion hasardeuse de Choron, Charlie Hebdo a souffert de ne pas s’être suffisamment renouvelé.

Charlie Hebdo occupe une position particulière dans le champ médiatique des années soixante-dix : héritier de plusieurs titres de la presse satirique, il entretient des relations complexes avec les journaux de son temps, tout en étant un défenseur acharné de la liberté de la presse. Le journal s’associe à des causes comme l’écologie politique, l’antiracisme, l’antimilitarisme et, dans une certaine mesure, le féminisme. En juillet 1971, Charlie Hebdo a publié un appel à s’opposer à la centrale nucléaire du Bugey et a suscité une manifestation qui a réuni plus de 10 000 personnes, contribuant ainsi à lancer en France le mouvement antinucléaire. À la même époque, l’hebdomadaire a créé le slogan « Un pour tous, tous pourris ! », inventé par Gébé et repris par la suite par Coluche. La journaliste Paule (Paule Drouault) a signé une rubrique animaliste pionnière du genre où elle protestait contre les violences faites aux animaux, rejoignant en cela Cabu, qui deviendra végétarien. En 1972, l’équipe a aidé Fournier à lancer le journal écologiste La Gueule ouverte, pour lui permettre de mieux y exposer ses idées. En 1975, Charlie Hebdo se hisse pour quelque temps à la première place des hebdomadaires français, devant L’Express. De 1979 à 1980, Coluche a animé dans le journal des rubriques en romans-photos intitulées « Les Pauvres sont des cons », puis « Journal des cons et des mal-comprenants » ; en 1981, Charlie Hebdo a servi de journal officiel à la candidature présidentielle de l’humoriste.

Les Fronts de l'Anticléricalisme et de l'Antiracisme

La ligne politique du journal est nette, marquée d’une visualisation de la gauche assez particulière. Si l’hebdomadaire fustige plus volontiers les idées et hommes politiques de droite, il n’est guère complaisant avec les partis de gauche, qu’ils soient au gouvernement ou non. Il est fréquent que les différents chroniqueurs soient en désaccord plus ou moins profond entre eux, par exemple lors du référendum sur la Constitution européenne. Critique envers l’ensemble de la classe politique, le journal s’oppose de manière particulièrement virulente au Front national durant le milieu des années 1990, allant jusqu’à lancer en 1996 une pétition réclamant l’interdiction de ce parti, qui a recueilli 173 704 signatures au moment de son dépôt au ministère de l’Intérieur. En 1998, lors de la scission proposée par Bruno Mégret, Charlie Hebdo a même déposé la marque Front national auprès de l’Institut national de la propriété industrielle (INPI), estimant qu’elle était juridiquement tombée dans le domaine public. La journaliste Anne Kerloc’h a expliqué que, « au pire, cette affaire est un grand éclat de rire », mais aussi que « l’objectif premier du journal est de restituer le nom aux résistants ou aux ayants droit », en référence au mouvement de résistance du même nom créé durant la Seconde Guerre mondiale.

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Par ailleurs, Charlie Hebdo se revendique un ton très antireligieux et anti-secte, profondément athée et anticlérical, qualifiant notamment Jean-Paul II de « pape de merde », et appelant à « chier dans tous les bénitiers de l’Église ». La religion n’est cependant le thème que de 7 % des unes. Le journal a été taxé d’islamophobie et accusé de faire preuve d’une « obsession » à l’encontre des musulmans. Cependant, de 2005 à 2015, 1,3 % seulement des couvertures se sont moquées en premier lieu de l’islam, qui a été le sujet principal de sept unes, alors que le catholicisme a été traité par vingt et une d’entre elles. Par ailleurs, c’est contre l’extrême droite française et la religion catholique que sont dirigées les charges les plus agressives.

La reprise par Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet du Jyllands-Posten en 2006 a déclenché contre le journal de vives réactions, parfois violentes, dans des pays musulmans et un procès d’associations musulmanes pour « injures publiques à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur religion », procès gagné par la rédaction. Après cette publication, qui lui a valu une poursuite en justice d'associations musulmanes françaises contre lesquelles il gagne le procès, Charlie Hebdo « essaie alors, tant bien que mal, avec toutes les difficultés que cette position implique, de continuer à incarner une gauche antiraciste, mais intransigeante face à la radicalisation d’une partie des musulmans ».

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