La Liquidation Judiciaire des Chantiers Navals Bernard : Soixante Ans d'Histoire de la Construction Navale Professionnelle à Locmiquélic

Une page se tourne à Locmiquélic, près de Lorient, avec la fin d'une ère significative pour le paysage naval français. Les Chantiers navals Bernard, un acteur historique et respecté de la construction navale, ont été placés en liquidation judiciaire le vendredi 20 mars sur décision du tribunal de commerce de Quimper. Cette décision marque la conclusion d'une aventure entrepreneuriale de près de six décennies, profondément enracinée dans la tradition maritime bretonne. Après avoir réalisé quelque 300 bateaux professionnels et s'être distingué par son expertise technique, le chantier morbihannais cesse son activité, laissant derrière lui un héritage de savoir-faire et d'innovation dans le domaine des composites. La communauté locale et l'industrie navale dans son ensemble sont désormais témoins de la fermeture d'un atelier qui a contribué à façonner le littoral et les activités maritimes pendant des générations.

Un Héritage Familial et une Évolution Stratégique

L'histoire des Chantiers navals Bernard est celle d'une entreprise familiale dont les origines remontent à près de soixante ans. Fondée il y a 57 ans par Jean Bernard, l'entreprise a débuté ses activités en 1969, d'abord à Port-Louis. Ancrée dans le tissu économique local, elle était initialement spécialisée dans les besoins des secteurs de la pêche et de l’ostréiculture, des piliers de l'économie maritime bretonne. Ces débuts ont posé les fondations d'une expertise reconnue, axée sur la robustesse et l'adaptabilité des embarcations aux exigences spécifiques des professionnels de la mer.

En 1983, dans une démarche d'expansion et de modernisation, les chantiers s’étaient installés en lieu et place des Plastiques de l’Ouest, à Locmiquélic. Ce déménagement a marqué une étape importante, offrant à l'entreprise de nouvelles capacités de production. Au fil des années, l'entreprise a démontré une remarquable capacité à s'adapter aux mutations économiques et techniques. Alors que son activité est historiquement née avec la pêche et l’ostréiculture, les Chantiers navals Bernard avaient su, avec perspicacité, diversifier leur offre pour surmonter les crises subies par leur secteur d'origine. Cette diversification stratégique fut essentielle à leur pérennité et à leur croissance.

L'Excellence dans les Composites et la Diversité des Réalisations

La diversification des Chantiers navals Bernard les a rapidement orientés vers le polyester, un matériau qui allait devenir leur marque de fabite. En s'engageant dans cette voie, l'entreprise s'est hissée au rang de l'un des grands experts français des bateaux professionnels en composites. Leur spécialité résidait notamment dans le polyester renforcé de fibres de verre, maîtrisant des techniques de construction avancées telles que les coques réalisées en sandwich ou par infusion. Cette expertise technique leur a permis de concevoir des navires à la fois légers, résistants et performants, répondant aux standards les plus exigeants de l'industrie.

Au cours de leurs près de six décennies d’activité, les Chantiers navals Bernard ont laissé une empreinte significative sur les mers du monde entier, avec quelque 300 bateaux produits. Cette production témoigne de leur polyvalence et de leur capacité à s'adapter à une multitude de besoins maritimes. Leur catalogue de réalisations comprenait plus de 90 vedettes de sauvetage, des navires essentiels à la sécurité en mer, 70 bateaux de pêche, qui ont soutenu l'économie halieutique, et 40 unités ostréicoles, indispensables à l'aquaculture. Au-delà de ces segments historiques, l'entreprise a également construit 30 pilotines, des navires cruciaux pour le guidage des grands cargos dans les ports, 10 navires à passagers, contribuant au transport maritime, et une vingtaine de navires de servitude portuaire. Les Chantiers Bernard ne se sont pas limités aux navires professionnels et ont également construit des bateaux de plaisance ainsi que des vedettes de surveillance pour la Douane, démontrant une capacité d'ingénierie et de conception applicable à divers usages maritimes.

Lire aussi: Votre partenaire maritime

Ces productions étaient destinées à une clientèle variée, incluant des clients français, aussi bien en métropole que dans les territoires d'outre-mer. Leur renommée a cependant rapidement dépassé les frontières nationales, attirant de nombreux armateurs étrangers. On trouvait ainsi des bateaux produits par les Chantiers navals Bernard de la Norvège au Sénégal, en passant par l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud. Cette présence internationale soulignait la qualité et la fiabilité de leurs constructions, reconnues bien au-delà de l'hexagone.

Modernisation et Optimisation des Opérations

Dans une démarche constante d'amélioration de leurs outils de production, les Chantiers navals Bernard s’étaient également modernisés. En 2015, ils s’étaient dotés d’un atelier complémentaire de 2000 m² à Riantec, juste à côté de Locmiquélic. Cette extension visait à accroître leurs capacités et à optimiser leurs processus de fabrication, témoignant d'une volonté d'investir dans l'avenir et de maintenir leur position de leader.

Avant les difficultés structurelles qui allaient conduire à la liquidation, le chantier avait même traversé une période de dynamisme économique, largement dopée par l'export. Sur un exercice clôturé au 30 juin 2013, par exemple, les Chantiers Naval Bernard avaient affiché une croissance d'activité impressionnante de près de 71%, leur chiffre d'affaires passant de 4 à 7 millions d'euros. Cette période de forte croissance, avec des marchés d'exportation représentant environ 4,6 millions d'euros en 2013, s'accompagnait néanmoins d'un résultat en baisse de 35%, s'établissant à 200 000 euros. Cette bonne santé économique, portée par l'exportation, n'interdisait toutefois pas au chantier d'optimiser son organisation. C'est dans ce contexte que la direction avait pris la décision stratégique de rationaliser ses implantations. L'atelier de construction ouvert en 2010 dans la base sous-marine de Lorient Keroman devait être fermé au 31 mars, et son matériel rapatrié à Locmiquélic. Pour la direction du chantier naval, cette décision avait pour objectif d'optimiser le fonctionnement du chantier, en concentrant l'ensemble de ses opérations sur la rive gauche de la rade. Cette stratégie de regroupement visait à améliorer l'efficacité et la synergie entre les différentes équipes et ateliers, espérant ainsi renforcer la compétitivité de l'entreprise.

La Spirale des Difficultés : Du Sauvegarde à la Liquidation

Malgré ces efforts de modernisation et d'optimisation, l'entreprise bretonne a progressivement été fragilisée par une combinaison de facteurs adverses. En 2019, une quarantaine de salariés travaillaient chez Bernard, représentant un effectif significatif pour la région. Cependant, la conjoncture économique et sectorielle a commencé à se détériorer, entraînant l'entreprise dans une spirale de difficultés.

La crise sanitaire, qui a affecté l'ensemble de l'économie mondiale, a eu des répercussions considérables sur le chantier naval, perturbant les chaînes d'approvisionnement, la logistique et la demande. Simultanément, la hausse du coût des matériaux, un poste de dépense crucial pour la construction navale, a fortement impacté la rentabilité des projets, rendant difficile le maintien de marges suffisantes. La crise de la pêche, un secteur d'activité historique et vital pour les Chantiers navals Bernard, a également contribué à réduire le carnet de commandes et à accentuer la pression économique. À ces défis structurels s'est ajoutée une concurrence exacerbée sur le marché de la construction navale professionnelle, où les entreprises doivent constamment innover et se battre pour chaque contrat. Enfin, la perte de clients historiques a porté un coup dur à la stabilité financière et à la visibilité de l'entreprise.

Lire aussi: Chantiers nautiques du nord de la France : une histoire riche et méconnue.

Face à ces défis cumulés, les Chantiers navals Bernard ont été contraints d'entamer des procédures judiciaires. L'entreprise avait d'abord été placée en procédure de sauvegarde en octobre 2024, une mesure préventive destinée à permettre à une entreprise en difficulté de se réorganiser sans être contrainte de cesser ses paiements. Malgré cette tentative de redressement, la situation ne s'est pas améliorée, conduisant à un placement en redressement judiciaire en octobre dernier, soit octobre 2025. Le redressement judiciaire est une étape plus avancée, visant à sauvegarder l'entreprise, son activité et ses emplois par un plan de continuation, ou à défaut, à organiser sa cession. Début 2025, alors que les dirigeants espéraient encore trouver une solution, les effectifs avaient déjà été réduits drastiquement, ne comptant plus qu'une dizaine de salariés seulement, un signe manifeste de la gravité de la situation.

Finalement, c'est le 20 mars que le tribunal de commerce de Quimper a prononcé la liquidation judiciaire des Chantiers navals Bernard de Locmiquélic. Cette décision met un terme définitif à l'activité de l'entreprise, après l'échec des tentatives de sauvetage.

#

Lire aussi: Plongez dans l'histoire navale à Lorient

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *