Le débat sur l’intégration des personnes transgenres dans le sport de haut niveau constitue l’un des défis sociétaux et éthiques les plus complexes de notre époque. À la croisée des exigences d’équité sportive, de protection de l’intégrité physique et du respect des droits humains, cette problématique ne peut plus être éludée. Sandra Forgues, championne olympique de canoë en 1996 et figure engagée sur ces sujets, souligne que « depuis quelques années, les personnes transgenres ne sont plus considérées par l’Organisation mondiale de la santé comme des malades mentaux ». Ce changement de paradigme a ouvert un espace de réflexion nécessaire pour repenser les structures sportives traditionnelles, historiquement pensées par et pour des catégories binaires souvent rigides.
Les racines de la ségrégation et le rôle des clubs affinitaires
Le milieu du sport est par essence sélectif et met à l’écart celles et ceux qui n’entrent pas dans une norme attendue. Comme l’explique Christelle Foucault, responsable des diversités et des engagements externes chez Sanofi et ancienne présidente de la FSGL (Fédération Sportive LGBT+), le mouvement associatif sportif LGBTQI+ est né à partir d’une volonté simple : offrir un safe-space à toutes celles et tous ceux qui pensent ne pas avoir leur place dans une activité sportive. Ces structures permettent aux individus de retrouver leur confiance.
Il est crucial de noter que ces clubs n’attirent pas exclusivement des personnes LGBTQI+. Il arrive souvent que des personnes victimes de grossophobie ou des hétérosexuel·les ayant envie de pratiquer le sport autrement rejoignent ces clubs. Christelle Foucault précise d’ailleurs que tous les sportifs et sportives ne sont pas impérativement en recherche de performance. Une fois la confiance retrouvée au sein d’un club affinitaire, certaines personnes choisissent de retourner dans un club « traditionnel » ; tandis que d’autres restent membres et pratiquent la compétition ailleurs. Idéalement, si tous les clubs sportifs étaient inclusifs, alors les clubs affinitaires n’existeraient pas.
L’évolution des relations entre les instances et les associations
La reconnaissance des enjeux liés à la diversité par les instances nationales et internationales est un processus lent mais en progression. Christelle Foucault souligne qu’à l’occasion des Gay Games de Cologne en 2010, le contact avec le ministère des Sports a été établi. Depuis cette date, les relations se sont intensifiées, le ministère ayant très rapidement pris conscience qu’il n’était pas le plus sachant sur les questions LGBTQI+. Aujourd’hui, il y a une réelle porosité entre les fédérations et le milieu associatif. Un exemple probant est la mise en place de la Pride House aux Jeux Olympiques de Paris, où le comité d'organisation a ouvert son carnet d’adresses pour faciliter le financement, ce qui constitue une réelle avancée par rapport aux éditions précédentes où l’initiative était portée uniquement par le milieu associatif.
Toutefois, le chemin est encore long concernant la transidentité. En avril 2022, se tenait la première table ronde au sujet de la transidentité au sein du CNOSF (Comité national olympique et sportif français). Cette démarche témoigne d’une volonté de structurer une réponse adaptée face à un monde du sport qui a été rapidement débordé, menant plusieurs fédérations à bannir les personnes trans des compétitions dans un climat de panique, souvent en l'absence d'arguments scientifiques solides.
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Le mythe de la supériorité biologique et la réalité de la transition
Pour définir une femme, le monde du sport réalise des tests hormonaux et des palpations gynécologiques depuis l'intégration des femmes au sport de haut niveau. Sandra Forgues rappelle qu'à l’origine, le sport ne concernait pas les femmes. Les études réalisées à charge sur les athlètes trans ont créé un vent de panique, poussant les instances à demander aux femmes trans de prouver qu’elles n’étaient pas des hommes. Il s’agit d’une justice par défaut, sans charges préalables, dans laquelle il est nécessaire de prouver son innocence.
Le présupposé dominant reste la supériorité de l’homme sur la femme. Ainsi, une femme trans sera souvent considérée comme supérieure à une femme cisgenre, quand bien même les morphologies diffèrent drastiquement. Pourtant, l'expérience personnelle de Sandra Forgues, après sa transition et son adhésion à un club de handball, démontre que la transition hormonale entraîne une baisse réelle des capacités physiques. Une personne qui transitionne via une hormonothérapie et différentes opérations perd en capacité, contredisant l'idée reçue d'une supériorité systématique et inaltérable. Il existe un présupposé misogyne qui consiste à dire que seuls les hommes peuvent apporter le spectacle.
Le défi scientifique et la complexité des parcours
Il est impératif de souligner un point de départ fondamental : « Personne à ce jour ne semble avoir effectué de transition uniquement dans le but de pratiquer du sport de haut niveau ». Les exemples sont rares, voire nuls, et les études scientifiques sont encore embryonnaires, parfois contradictoires. Le public est souvent mal informé, au point de confondre personnes trans et athlètes intersexes. Comme l’illustre le combat devant la Cour européenne des droits de l'homme de Caster Semenya, les problématiques diffèrent : une personne trans subit un bouleversement corporel via sa transition, dont l'impact dépend du moment où elle a lieu, notamment au regard de la puberté masculine.
Les experts s'accordent sur le fait qu'aucune situation n'est semblable. Il faut différencier les sports, les parcours de transition, le sexe assigné à la naissance, l'âge des athlètes et le niveau de la compétition. L'inclusion est possiblement plus aisée dans le sport amateur que dans le haut niveau, nécessitant des approches différenciées. Le rapport du comité d’experts, présidé par Sandra Forgues et Jean-François Toussaint, suggère ainsi d'éviter une exclusion générale au nom de la sécurité et propose plutôt d'établir un cadre de suivi des performances spécifique à chaque épreuve.
Vers une régulation pragmatique : les recommandations d'experts
Pour pallier l'absence de directives claires, le comité d'experts a formulé plusieurs recommandations clés. Parmi celles-ci, on retrouve l'élaboration d'un règlement par fédération relatif à l'éligibilité des athlètes transgenres et la création de commissions dédiées au sein de chaque institution. L'idée est de passer d'une exclusion a priori à un suivi basé sur des indicateurs objectifs et mesurables, comme les trajectoires liées à l'âge ou les dynamiques d'écart.
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Dans les cas où une règle excluant les sportifs et sportives transgenres serait jugée nécessaire pour garantir l'équité, le rapport préconise l'instauration d'un « co-ranking » (co-classement). L'objectif est d'accélérer l'intégration tout en cherchant un compromis pragmatique pour éviter de reproduire le clivage observé aux États-Unis, où des cas médiatisés ont crispé les débats. Sandra Forgues insiste sur le fait que diviser les défenseurs de la cause trans dans le sport affaiblira inexorablement l'action et la crédibilité des réformateurs. L’inclusion se construit par la pédagogie, l’empathie et la stratégie, et non par la confrontation.
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