Le Vent du Large : Appel, Réalités et l'Odyssée des Skippers dans le Vendée Globe

Le monde de la course au large, et en particulier celui du Vendée Globe, est indissociable du "vent du large". Ce terme évoque à la fois la force impitoyable de la nature, une passion profonde pour l'océan, et un ensemble complexe de défis techniques et humains. Il s'agit d'une quête où chaque marin, ou skipper, affronte les éléments, se dépasse et redéfinit les limites de l'endurance et de l'ingéniosité. L'origine de cette fascination se trouve dans la puissance brute des océans, mais aussi dans l'histoire personnelle de chacun de ces aventuriers qui choisissent de répondre à l'appel de l'immensité.

Face aux Éléments : L'Expérience Brute du Vent du Large

Les mers du globe sont un théâtre où le vent du large se manifeste dans toute sa splendeur et sa fureur. Ce fut le cas cette nuit, alors qu’au Sud de l’immense Argentine, une poignée de solitaires se faisait rattraper par la tempête. Pour Tanguy Le Turquais (Lazare, 21e) qui menait la troupe, le moment n’a pas été agréable, mais aurait pu être pire. Suffisamment rapide après son passage du Cap Horn, le bizuth breton a réussi à échapper au gros de la dépression, avec « seulement » 40 nœuds de vent. Mais derrière en revanche, ils ont été « en plein dedans », comme on dit poliment. « Là j’ai cinquante nœuds de vent, je dois naviguer proche de la zone des glaces, ce n’est plus de la course mais juste de la survie dans cette tempête. » La difficulté supplémentaire réside bien dans cet étroit couloir qu’ils sont obligés d’emprunter, entre les Malouines à l’Ouest et la ZEA (Zone d’exclusion antarctique), à l’Est. Pas de porte de sortie possible, circulez il n’y a rien à voir, mais beaucoup à perdre ! Mais il faut bien serrer les dents pour grimper au classement… Pas question en effet pour le marin japonais de patienter comme ses camarades Éric Bellion (STAND AS ONE - Altavia, 27e), Arnaud Boissières (La Mie Câline, 28e) et Violette Dorange (Devenir, 29e), qui ont franchi le Cap Horn hier soir seulement pour mieux laisser passer le coup de vent.

Le vent du large se caractérise par des phénomènes météorologiques extrêmes. Les marins affrontent pendant des mois des conditions météorologiques extrêmes, des vagues gigantesques et une solitude éprouvante. Des zones comme les Quarantièmes rugissants et les Cinquantièmes hurlants, noms donnés par les marins aux régions de vent fort entre 40° et 50° et au sud de 50° de latitude sud, sont particulièrement redoutées. À l'inverse, une zone où le vent est faible et oblige les marins à adapter constamment leurs voiles pour maintenir un minimum de vitesse est appelée une molle. Si le vent est totalement absent, on parle de pétole. Les Alizés, en revanche, sont des vents réguliers soufflant dans la zone intertropicale. La météo est une donnée cruciale : une dépression est une zone où la pression atmosphérique est basse et les vents forts, tandis qu'un anticyclone, zone de haute pression atmosphérique, offre généralement un temps ensoleillé et des vents faibles, les masses d'air froid descendantes augmentant la pression au sol et empêchant la formation des nuages. Un grain, événement météorologique, voit le vent se renforcer subitement, marqué par un changement brusque de direction.

Ces conditions peuvent mener à des avaries, c'est-à-dire des dommages causés à un navire. Louis Duc, spécialiste du recyclage, a récupéré le mât du bateau de François Gabart avec lequel il a gagné le Vendée Globe après avoir démâté pendant la Transat Jacques Vabre. Le skipper a d'ailleurs dû solliciter Michel Desjoyeaux pour obtenir cette pièce. De même, Benjamin Ferré peut compter sur le bateau du vainqueur de l’Everest des mers en 2012, François Gabart, mais sans son mât, pour faire une entrée fracassante dans l’histoire de la plus célèbre des courses au large. Un démâtage est, en effet, la rupture du mât du bateau. Victime d’un démâtage lors de la dernière course qualificative pour le Vendée Globe entre New York et Les Sables-d’Olonne, le skipper anglais a remporté sa course contre la montre pour tenir son rang en novembre. Un autre incident majeur est survenu à Sébastien Simon, victime d’une commotion cérébrale en 2023 lors du Retour à La Base, qui a gagné sa course contre la montre après avoir respecté une période de convalescence et un programme de remise en forme sur mesure. Alors que le skipper de 41 ans avait enchaîné les bons résultats en 2023, son bateau a été victime de deux ruptures de bout-dehors coup sur coup lors des deux dernières transatlantiques effectuées en 2024. Le bout-dehors est la partie du bateau située à l’extrémité avant pour porter les voiles de grandes tailles vers l’avant.

L'IMOCA : Navires de Haute Technologie à l'Épreuve du Large

Pour affronter les réalités du vent du large, les skippers naviguent à bord de voiliers de pointe. Les voiliers du Vendée Globe appartiennent à la classe IMOCA (International Monohull Open Class Association). Ces bateaux sont des monocoques de 60 pieds (18,28 mètres), spécialement conçus pour être à la fois légers, rapides et capables de résister aux conditions les plus difficiles. Comme tous IMOCA, c'est un monocoque 18 mètres de long avec un mât de 29 mètres de haut.

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Depuis 2016, les IMOCA intègrent des technologies de pointe comme les foils, ces appendices latéraux qui permettent au bateau de “voler” au-dessus des vagues, réduisant ainsi la résistance de l’eau et augmentant leur vitesse. Yoann Richomme explique que les foils sont des sortes d'ailerons qui dès le petit temps soulèvent le bateau au-dessus de l'eau pour le faire avancer plus vite. Cette innovation a profondément modifié la navigation. Aujourd'hui, avec les foils, tout se passe à l'intérieur du bateau, comme dans l'habitacle d'une voiture. Assis au port, sur ce qu'il appelle le transat arrière de son bateau, le skipper est sans détours : « En navigation, dans 90% des cas, vous n'êtes jamais là parce qu'il y a trop d'eau sur le pont. Avec les foils, le bateau se soulève et retombe lourdement au gré du vent, ça remue trop, il y a de grosses vagues et vous n'êtes pas en sécurité, c'est limite invivable. » À cela s'ajoute le bruit parfois assourdissant. Le projet de Giancarlo Pedote se trouve à mi-chemin entre performance, sobriété, simplicité et convivialité. Le skipper italien utilise d'ailleurs un foiler ancienne génération, fiabilisé au maximum pour maîtriser les coûts.

Chaque skipper personnalise son IMOCA pour l’adapter à son style de navigation et aux spécificités de la course. La grand-voile est la voile principale, située sur le mât central, tandis que le spi (abréviation de spinnaker) est une voile utilisée par vent arrière, et le gennaker une voile intermédiaire entre le spinnaker et le génois. Le bout est un terme utilisé pour désigner un cordage. Les ballasts sont des réservoirs remplis d’eau de mer à bord, là pour garantir une meilleure stabilité du bateau. Le sas étanche est un passage entre l’intérieur du bateau et le pont, pour protéger contre les vagues. Le dessalinisateur est un appareil convertissant l’eau salée en eau potable, essentiel pour la survie en mer.

Le Skipper Moderne : Maître des Vents et de la Stratégie

Face à ces machines de haute technologie et aux défis imposés par le vent du large, le profil du skipper a évolué. Aujourd'hui, le profil ingénieur sportif est le plus performant dans cette catégorie-là parce que mener des bateaux de ce type, sans comprendre la physique des choses, c'est quasiment impossible, selon Yoann Richomme. L'enjeu pour remporter la course est donc le bien-être du skipper. Adieu l'image d'Épinal du navigateur à la barre sous les embruns. La course au large aujourd'hui est sous pilote automatique et le skipper à l'intérieur d'un cockpit d'où presque tout part : le réglage des voiles et bien sûr la navigation. Architecte naval de formation, Yoann Richomme a donc dessiné lui-même son lieu de vie. À l'intérieur, pas de toilettes, pas de douche, pas de cuisine, un matelas volant pour dormir maximum 1h mais, des vitres et de la peinture blanche pour la luminosité et surtout un siège ergonomique pour pouvoir passer des heures devant des écrans d'ordinateur afin d'élaborer la stratégie de course en fonction des paramètres de météo, de courant, de vent, etc. Il y est donc question de modèles, de logiciels et de calculs.

Attention néanmoins aux fausses idées sur les skippers de la course au large, prévient Yoann Richomme. Ces bateaux gigantesques et ultra-rapides ne se manœuvrent pas les yeux fermés. Si tout se joue surtout dans la tête, pour l’emporter, il faut un excellent niveau de voile, ainsi qu’une préparation physique et mentale. De ce côté-là, le navigateur ingénieur est fin prêt : « Je n'ai pas peur, c'est la pression émotionnelle du départ à gérer qui est difficile au départ et puis peut être un peu la solitude, mais que demander de plus que de vivre de sa passion et de réaliser un rêve ? ». Pour mieux le partager, il a participé avec la Cité de la Voile Eric Tabarly à la création d'une centaine de kits pédagogiques, distribués depuis septembre dans les écoles du Morbihan pour que les élèves de primaire puissent assimiler un socle de connaissances scientifiques en suivant cette course au large.

Les manœuvres requièrent une connaissance précise du vent et du bateau. Affaler signifie baisser rapidement une voile à l'aide d'un système de cordage et de poulie. L'amure désigne le cordage servant à fixer le point d'une voile du côté du vent. Pour changer de direction, un skipper peut lofer, c'est-à-dire ramener le navire face au vent, ou abattre, s’éloigner du vent en modifiant l’angle du bateau. L'empannage consiste à effectuer un changement de direction du bateau avec le vent dans le dos, tandis que le virement de bord est le passage d’un bord à l’autre avec le vent de face. Les directions sont cruciales : tribord est le côté droit d'un navire lorsqu'on est embarqué, et bâbord le côté gauche. La proue est la partie avant d'un bateau et la poupe sa partie arrière. Isabelle Joschke, lors de son premier Vendée Globe, s’est formée à la prise de son pour faire un journal de bord parlé et ainsi documenter son aventure autour du monde malgré le manque de sommeil. Un quart désigne la période où le skipper est éveillé pour surveiller la navigation.

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De nombreux skippers illustrent cette combinaison de compétences. Le skipper allemand Boris Herrmann est monté en puissance depuis le début de l'année en signant deux deuxièmes places consécutives lors des deux dernières traversées de l'Atlantique en solitaire. Grâce à ses superbes performances, il fait déjà office de favori à la victoire finale pour sa deuxième participation seulement. Pip Hare, révélation du dernier Vendée Globe alors qu'elle naviguait à bord d'un bateau de l'ancienne génération, est de retour pour sa deuxième participation à la barre d'un foiler plus puissant qui lui a permis de flirter avec ses limites. Paul Meilhat est suivi de près par les amateurs de voile après plusieurs victoires et autres succès qui lui ont fait gagner en popularité sur les pontons du monde entier. Le vainqueur de la 9e édition du Vendée Globe, Yannick Bestaven, remet son titre en jeu et visera un deuxième succès, tout comme Michel Desjoyeaux, le seul skipper à avoir remporté deux fois le Vendée Globe.

Le Vendée Globe : L'Everest des Mers, un Défi Planétaire

Le "vent du large" trouve son expression la plus emblématique dans le Vendée Globe, la course que l'on surnomme "l'Everest des mers". C'est une course autour du monde à la voile en solitaire, sans escale ni assistance. Créée en 1989, cette compétition part des Sables-d’Olonne, en Vendée (France) pour un périple de plusieurs mois à travers les trois grands caps mythiques : Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Le Cap Horn, un cap situé à l’extrémité sud de l'île Horn, dans la partie chilienne de l’archipel de la Terre de Feu, est très redouté pour ses tempêtes. Une balise est un appareil émettant des signaux pour transmettre la position du skipper, et la route orthodromique représente le chemin le plus direct entre deux points sur la sphère terrestre. Le meilleur temps est de 74 jours 03 heures 35 minutes, attribué à Armel Le Cleac’h en 2016. Ce fut le cas cette nuit, alors qu’au Sud de l’immense Argentine, une poignée de solitaires se faisait rattraper par la tempête.

Pour sa dixième édition, 40 skippers, des hommes et des femmes dont le profil est aujourd'hui moins baroudeur que scientifique, prennent le départ à bord de leurs Imoca. Depuis dimanche 10 novembre, les skippers sont lancés à bord de leur voilier pour braver les océans. Voilà deux mois effectivement que nos solitaires ont lâché leurs amarres et dit au revoir à la foule sentimentale venue se presser aux Sables d’Olonne. « J’ai l’impression que c’est passé très vite, mais en même temps, quand je pense à tout ce qu’on a fait, la distance parcourue, toutes les galères, je me rends compte qu’il s’en est bien passé des choses ! Mais c’est passé vite parce que je me suis bien amusée ! » déclare la navigatrice britannique Samantha Davies.

Le skipper belge est devenu un véritable Vendéen d’adoption après avoir couvert toutes les éditions entre 2008 et 2020 en tant que journaliste. Le doyen de l’épreuve, comme lors de la précédente édition (seul Rich Wilson a fait mieux en prenant le départ de l’Everest des mers à 66 ans en 2016), est aussi celui qui la connaît le mieux. Pour sa sixième participation, record absolu, le « Roi Jean » continue de marquer le Vendée Globe de son empreinte. C’est avec la même sérénité d’esprit qu’essaie de naviguer Charlie Dalin (MACIF Santé Prévoyance, 1er), qui trouverait toutefois la vie encore un peu plus à son goût avec davantage de marge sur Yoann Richomme (PAPREC-ARKÉA, 2e).

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