La navigation sur catamaran, qu'elle soit de loisir ou de compétition, exige une compréhension approfondie de ses particularités techniques pour garantir à la fois la performance et la sécurité. Parmi les éléments cruciaux, la dérive se distingue comme un composant fondamental, souvent sous-estimé ou mal compris. Loin d'être une simple pièce de bois ou de composite, elle agit comme une "voile sous-marine", indispensable à la bonne marche du bateau. Il est essentiel de les utiliser correctement si l’on veut que son catamaran soit performant.
Pour certains, la complexité du réglage des dérives est similaire à la relation que l'on peut entretenir avec des domaines moins intuitifs, comme l'électronique ou l'ingénierie. Les choses que l'on ne peut pas voir physiquement sont par nature entourées de mystère et beaucoup plus difficiles à comprendre. Pourtant, il est essentiel de bien les comprendre puisque les dérives ont un impact sur la performance mais aussi sur la sécurité à bord d’un catamaran. Parfois, les théories se contredisent et donnent lieu à des conseils contradictoires sur la bonne ou la mauvaise façon de les utiliser. En fait, il n’y a pas de « règle » unique concernant les dérives. Cet article vise à construire une base critique de compréhension afin que l'on puisse naviguer en toute sécurité et en toute confiance, car les dérives - comme le réglage des voiles - sont un sujet d’apprentissage permanent.
Les Fondamentaux de la Navigation et le Rôle Crucial de la Dérive
Pour appréhender pleinement l'importance des dérives, il convient de se familiariser avec les éléments essentiels de la navigation. La dérive, tout simplement, est ce qui vous permet de ne pas dériver. Lorsque le vent vient dans vos voiles, l’action de la dérive empêche le bateau de se décaler et donc le fait avancer. Elle contraste avec la quille, qui se trouve sous le bateau et représente un poids proportionnel à la taille et au poids de l'embarcation, l’empêchant de se retourner. Il n’y a pas de quille sur les dériveurs et catamarans - dits voiles légères - d’où la possibilité de dessaler. Cette absence de quille rend la dérive d'autant plus vitale pour la stabilité directionnelle et la remontée au vent.
Au-delà de la dérive, d'autres composants participent à la manœuvre et au contrôle du bateau. Les safrans, par exemple, sont des « pales » reliées à la barre qui permettent de s’orienter ; sur certains bateaux, il y a plusieurs safrans. Pour la gestion des cordages, le winch est un treuil à main qui permet de démultiplier la traction humaine. Grâce au winch et à la manivelle qui l’accompagne, même les petits bras s’en sortent ! Les taquets servent à retenir les drisses : une fois fermées, les drisses sont bloquées. L'ensemble des taquets, tous mis les uns à côté des autres, est appelé le piano, en raison de sa ressemblance visuelle. Pour affiner le réglage des voiles, les penons, ces petits fils de laine, sont inestimables. Pour être sûr de son allure, il faut que les penons de chaque côté du génois soient alignés, un indicateur visuel simple mais efficace pour barrer correctement. Enfin, la structure du mât est assurée par les haubans, qui le tiennent des deux côtés du bateau, et l’étai, qui est tendu entre le haut du mât et l’étrave, le génois se glissant dedans lorsqu’on le hisse. Il y a également un étai arrière, appelé pataras, qui relie le haut du mât à l'arrière du bateau, ajoutant à la rigidité de l'ensemble.
La Dérive de Catamaran : Une Voile Sous-Marine Essentielle à la Performance
Les dérives de catamaran sont souvent comparées à des « voiles sous-marines » ou des « foils ». Tout comme une voile au-dessus de l’eau, la voile sous l’eau nécessite un réglage approprié. Lors de la navigation au près, les dérives offrent une résistance sous l’eau et une portance qui compensent l’effet latéral de la poussée vélique. En termes simples, les dérives aident le catamaran à avancer vers l’avant et non sur le côté, et donc à garder le cap. Par conséquent, la meilleure pratique en navigation au près est d’abaisser les dérives. Disposer d’un catamaran à dérives, c’est profiter d’un cap supérieur à un modèle équivalent équipé d’ailerons fixes, forcément bien plus courts. C’est également la possibilité d’optimiser la traînée, la vitesse, et même la sécurité.
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Cette importance se reflète dans la conception de nombreux catamarans. Par exemple, tous les Catana sont équipés de dérives, souvent très longues et structurellement maintenues dans le puits par toute la hauteur des coques. Les derniers modèles Catana sont même équipés de dérives courbes, une innovation visant à optimiser davantage l'hydrodynamisme. Les derniers Outremer, quant à eux, adoptent des puits structurels plus courts de façon à réduire la taille des dérives, cherchant un équilibre différent entre performance et encombrement. De nombreux trimarans sont eux aussi équipés de dérives, ce qui souligne l'universalité de ce principe hydrodynamique pour les multicoques. L'efficacité d'une dérive n'est cependant avérée que lorsqu'elle est correctement immergée et réglée, une dérive qui bouge sans être fixée ne servant à rien.
Principes de Réglage des Dérives : Adapter à Chaque Allure et Condition
Le réglage des dérives est un art qui s'adapte en permanence aux conditions de vent, de mer et à l'allure du bateau. Il n’y a pas de « règle » unique ; l'expérience et l'observation sont primordiales.
Au près (remontée au vent) :C'est dans cette allure que les dérives jouent leur rôle le plus fondamental. Pour maximiser la résistance latérale et minimiser la dérive, il est recommandé d’abaisser les dérives. Cependant, même au près, le réglage peut évoluer avec l'intensité du vent :
- Par vent très faible : La pratique courante consiste à lever complètement la dérive au vent et à ne régler que la dérive sous le vent. L'objectif est de réduire la surface mouillée inutile qui générerait de la traînée.
- À mesure que le vent monte : Vous pourriez envisager d’abaisser progressivement la dérive au vent pour obtenir une meilleure résistance sous l’eau, équilibrant ainsi la poussée vélique croissante.
- Si le vent forcit encore : Sans hésiter, il convient d'enlever de la dérive en même temps que le vent force. Au près, si vous laissez votre dérive entière, vous ne tiendrez pas le bateau et celui-ci tapera fort. Une technique éprouvée consiste à lever la dérive par tranche de 10 centimètres, et vous verrez votre bateau plus serein. Ceux qui n'enlèvent pas de dérive finissent par chavirer, par un départ au lof ou pire à l'abatée. Plus le vent monte, plus vous en enlevez, et en même temps vous allez sentir le besoin de vous reculer sur le bateau. Le centre de voile recule dans la brise et le centre de dérive doit suivre pour maintenir l'équilibre. Cela permet au bateau de rester équilibré, évitant qu'il ne gîte excessivement, que l'on doive choquer sans arrêt, que le bateau loffe trop et reste presque arrêté.
Au vent arrière (descente au vent) :Lors de la navigation au vent arrière, la force exercée par la voile agit presque entièrement dans la direction souhaitée pour le catamaran. Par conséquent, la résistance des dérives n’est pas nécessaire et pourrait même ralentir votre catamaran. Dans cette configuration, il est recommandé de relever les dérives. Toutefois, attention tout de même, même au vent arrière, à ne pas relever complètement la dérive non plus (en particulier sur un laser ou X4) pour deux raisons : il n'est pas pratique de plonger sous le bateau pour remettre la dérive pour ressaler le bateau, mais surtout il y a une propension particulièrement élevée des bateaux à rouler par grand vent si l’on ne maîtrise pas parfaitement l’assiette et la puissance dans la voile. Cela ajoute une nuance importante à la règle générale, surtout pour les embarcations plus légères.
En fonction de la vitesse :Quand la vitesse augmente, il est intéressant de relever la dérive au vent pour optimiser la traînée. Chaque ajustement est un pas vers une meilleure harmonie avec les éléments.
En régate :En régate, les réglages des dérives sont encore plus dynamiques et précis. Par exemple, au passage de la bouée sous le vent, si vous êtes au largue et que vous allez devoir loffer, il vous faut de la dérive pour compenser la poussée latérale. À l'inverse, à la bouée au vent, il est impératif de la rentrer au plus vite pour ne pas créer de frein inutile dans la phase d'abattée ou de VMG au portant. Le réglage des voiles va de pair avec celui des dérives : pour loffer, on borde d'abord la grand-voile ; pour abattre, on choque d'abord la grand-voile de manière à avancer ou reculer les centres de voiles et dérives plutôt que de tirer ou pousser comme un bœuf sur la barre. Votre bateau doit toujours être équilibré, et cette recherche d'équilibre est le cœur du réglage fin.
Dérives et Sécurité : Prévention du "Croche-Pied" et Protection
La sécurité à bord est une préoccupation majeure, et les dérives y contribuent de manière significative, notamment en prévenant un phénomène redouté : le « croche-pied ». L’expression « faire un croche-pied » est souvent utilisée, mais elle est parfois mal comprise. Voici ce que cela signifie : si le vent ou les vagues viennent du côté du bateau et que la coque au vent se soulève légèrement, ou s’il y a une rafale et que le bateau passe un pic, la coque sous le vent peut s’enfoncer dans la vague suivante. La meilleure façon de se représenter ce phénomène est d’imaginer que l’un de vos lacets est coincé, mais que le reste de votre corps continue à marcher. Vous tomberez.
Une question cruciale se pose souvent : quelle dérive utiliser pour la sécurité ? Le fait que la dérive sous le vent soit abaissée augmente le risque de « trébucher ». Par conséquent, en cas de gros temps - ou d’augmentation imminente du vent ou de la vitesse, par exemple si vous êtes proche d’un littoral montagneux - lorsque vous avez l’impression que la coque se soulève ou risque de se soulever fortement, il est en fait plus sûr de relever la dérive sous le vent et de n’utiliser que la dérive au vent. Cette approche permet au bateau de déraper plus facilement latéralement plutôt que de se planter dans l'eau. Pour la sécurité, il est donc préférable de relever l’appendice sous le vent : en cas de forte risée, le risque de croche-pied est alors réduit. Une autre école de pensée, pour les gros temps extrêmes, préconise de relever tout afin que les coques dérapent, maximisant la capacité du bateau à glisser sur l'eau plutôt qu'à s'y opposer frontalement, ce qui peut éviter des situations dangereuses.
Par ailleurs, les dérives peuvent également offrir une protection physique aux parties immergées du bateau. L’argument inverse à la suppression totale des dérives est que l’abaissement de celles-ci protège les zones immergées sous les coques en cas d’échouage ou de collision avec un objet immergé. Le fait d’abaisser partiellement les deux dérives permet de protéger l’hélice, un organe vital et souvent vulnérable. Les placer au niveau du pont, en les remontant complètement dans leurs puits, permet de protéger le gouvernail lors de manœuvres délicates ou à l'approche de zones peu profondes.
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L'Équilibre Dynamique : Interdépendance des Dérives et du Gouvernail
L'utilisation des dérives est un exercice d’équilibre constant et dynamique. L'interaction entre les dérives et le gouvernail est fondamentale pour le contrôle du catamaran. Un autre argument contre la suppression totale des dérives est que, sans dérives, le gouvernail fait tout le travail de résistance. C’est difficile à croire, mais il agit également comme une toute petite voile sous-marine. La charge sur le gouvernail est énorme sans dérive, ce qui peut entraîner une usure prématurée et une perte d'efficacité.
Pour savoir si le gouvernail travaille trop, il suffit de regarder l’angle de barre du pilote automatique. S’il est à son maximum et qu’il doit travailler très dur pour maintenir le bateau en ligne droite, c’est que vous avez probablement trop de glissement latéral. C’est un peu comme si le bateau naviguait sur une patinoire, il manque d'accroche latérale. Dans ce cas, il est fortement recommandé de baisser un peu les deux dérives pour redonner au bateau l'adhérence nécessaire et soulager le gouvernail.
Ce comportement global du catamaran est influencé par une multitude de facteurs : le poids du bateau, la répartition du poids à bord, la surface de la voile hissée, la force du vent, l’état de la mer et le réglage général de la voile sont autant d’éléments qui influent sur la façon d’utiliser les dérives. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de règle « unique ». La meilleure approche est de commencer à les utiliser et de voir comment le bateau réagit. Ce qu’il y a de beau avec l’achat d’un catamaran Outremer, c’est que si vous le gardez léger et bien réglé, il vous parlera et vous guidera. Cette interaction intuitive avec votre embarcation vous permettra d'apprendre et d'affiner vos réglages. On peut le constater par soi-même en comparant un catamaran neuf, sorti de l'usine sans rien dessus, à un autre chargé des effets personnels de quatre personnes : le comportement est radicalement différent.
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