Caroline Fourest, essayiste reconnue et voix influente dans les débats de société français, se distingue par son analyse acérée et sa position ferme concernant le port du voile, qu'elle articule autour d'une défense intransigeante de la laïcité. Son ouvrage, « Le génie de la laïcité » publié chez Grasset, explore avec profondeur la manière dont la laïcité est perçue et appliquée, ou non, notamment chez nos voisins anglo-saxons, offrant une grille de lecture essentielle pour comprendre les enjeux contemporains. Pour Caroline Fourest, la laïcité ne saurait être perçue comme une contrainte ou une source de division ; au contraire, elle proclame avec conviction que « la laïcité n'a tué personne, et nous protège tous, les croyants comme les déistes ou les athées ». Cette affirmation est au cœur de son plaidoyer, qui vise à restaurer une compréhension nuancée de ce principe fondamental de la République française.
La Laïcité, une Exception Française face aux Perceptions Américano-Centrées
L'une des pierres angulaires de l'analyse de Caroline Fourest réside dans la distinction cruciale entre la conception française et la vision américaine de la laïcité, une différence qui engendre un grand malentendu outre-Atlantique. En Amérique, la laïcité s’est construite pour protéger la liberté religieuse, garantissant à chacun le droit de pratiquer sa foi sans entrave. En France, à l'inverse, la laïcité a été conquise pour protéger la liberté de la religion, c’est-à-dire l'État et l'espace public de l'emprise des religions, assurant ainsi la neutralité de l'État et l'égalité de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions. Ces nuances ne sont jamais expliquées outre-Atlantique, où l’on amalgame systématiquement les positions racistes et féministes au sujet du hijab. Cette confusion est d'autant plus regrettable que, pour Caroline Fourest, elle découle d'un regard totalement américano-centré que la gauche américaine plaque sur la France, au nom du respect des cultures et de la diversité. Elle y voit une méconnaissance profonde des réalités européennes.
Cette perspective déformée conduit parfois à des comparaisons hâtives et inopportunes. Aux États-Unis, la Maison-Blanche a été remportée par un suprémaciste, et la plupart des fusillades sont commises par des extrémistes blancs, tandis que les rares femmes voilées y sont bien plus américanisées que radicalisées. En Europe, la situation est souvent différente : lorsqu’une jeune femme choisit de porter le voile, c’est souvent une façon de se démarquer, de rejeter la sécularisation et la libération sexuelle. Il est donc normal que des progressistes s’en inquiètent. La gauche américaine, en croyant encourager des mouvements comme Black Lives Matters, souffle dans les voiles de groupes s’apparentant en réalité à Nation Of Islam, ce qui, aux yeux de Fourest, est une erreur stratégique et idéologique. Elle s'oppose fermement à cette ingérence, déclarant avec force : « Qu’elle se garde de nous donner des leçons. C’est aux Etats-Unis, et non en France, que Donald Trump a été élu. Ici, nous avons su résister aux Le Pen. Notamment grâce à un féminisme laïque qui refuse à la fois de nier l’intégrisme et de céder au racisme. » Elle met en garde contre un possible « naufrage » similaire à celui des États-Unis qui guette l'Europe, craignant qu'à force d’être attaquée de toute part, l’Europe féministe et laïque finisse par se taire. Un jour où il ne resterait alors plus que l’extrême droite raciste pour parler, menaçant de couvrir l'Europe de Trump et de Poutine.
Le Voile, Symbole d'un Intégrisme Montant et d'une Rébellion Ambiguë
Pour Caroline Fourest, le port du voile ne peut être dissocié de la montée conjointe de l’extrémisme identitaire et religieux qui dévore l’Europe. Elle observe avec inquiétude qu'un nombre croissant de jeunes Français se radicalisent. Certains sont partis rejoindre Daech en Syrie, tandis que d’autres se contentent de devenir fondamentalistes en traitant leurs mères non voilées de « putes occidentalisées ». Dans les deux cas, cette nouvelle mode - intégriste et marketing - consistant à faire croire qu’une bonne musulmane, hype ou cool, doit courir avec un « hijab » ne va rien arranger. Elle souligne que cette vision régressive, très pudique mais aussi très politique, de l’islam est dénoncée par des féministes de culture musulmane, comme Linda Gherouz ou Zineb El Rhazoui, qui ne supportent plus cette évolution. Pour Caroline Fourest, le voile est devenu, pour les Frères musulmans, un enjeu politique majeur et un véritable drapeau.
Elle insiste sur le fait que le danger de l'intégrisme prévaut sur celui du racisme, une nuance essentielle dans le débat public français. Elle affirme avec conviction que « la France n'est pas islamophobe » et que « ceux qui pensent faire baisser le racisme en minimisant le fanatisme ne font que renforcer le racisme ». Elle s'inscrit dans la tradition de Ferdinand Buisson, père fondateur de l'école laïque, en adoptant la ligne de « Ni capitulation, ni persécution ». Cela signifie d'une part ne pas capituler face à la montée de l'intégrisme - elle reste choquée, chez les jeunes générations, par le port du voile par rébellion - et d'autre part, ne pas persécuter, en garantissant, en tant que laïque, la liberté individuelle et la liberté de conscience.
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La question du voile est complexe car, si personne, à part les extrémistes, ne songe à interdire la vente du voile, la plupart des réactions politiques, comme celle de la ministre des Droits des femmes, visent à regretter sa banalisation par une grande enseigne. Au pire, des citoyens boycotteront la marque, à l'instar de certains propalestiniens qui choisissent de boycotter les dattes fabriquées dans les territoires occupés. Mais au-delà de ces réactions, le fond du problème demeure l'interprétation et l'utilisation de ce vêtement. On peut tout faire dire aux textes religieux, mais il existe des traductions qui parlent simplement de se couvrir la poitrine. Caroline Fourest met en garde : on peut tout à fait mettre le voile volontairement et volontairement militer pour un ordre patriarcal. Elle rappelle l'existence de femmes qui militent pour l’ordre patriarcal à l’extrême droite, comme des Giorgia Meloni, et chez les islamistes, et qu'il faut être essentialiste pour croire qu’être une femme protège d’être potentiellement antiféministe.
Le Voile Intégral : Entre Dignité des Femmes et Exigences de Sécurité
Le débat sur le voile intégral est particulièrement sensible et, pour Caroline Fourest, il est impératif de le mener, car il choque la sensibilité d'un pays attaché à l'égalité. Il faut, dit-elle, une sacrée dose de différentialisme, le frère jumeau du racisme, pour ne ressentir aucun frisson en voyant des ombres de femmes hanter certains quartiers comme si nous étions en Arabie saoudite. Elle espère que l'on ne s'y habituera jamais.
Pourtant, la question de l'interdiction totale est plus complexe. Si l'on peut interdire un signe religieux inégalitaire à l’école publique, au nom de sa vocation émancipatrice, ainsi que dans les services publics et les lieux représentant la République, à cause de leur symbolique, la situation est différente dans la rue. Ici, le choix d’un individu - fût-il aliénant - prime, tant qu’il ne nuit pas à la sécurité ou à l’« ordre public ». Une loi symbolique contre le voile intégral risquerait d'être particulariste et inapplicable. Elle soulève des questions comme : pourquoi interdire le voile intégral mais pas le port du masque en période de grippe A ? Si c'est à cause de la dignité des femmes, alors pourquoi ne pas interdire le voile simple, qui, selon certains, pourrait aussi porter atteinte à cette dignité ? Et si l'on interdisait le voile simple dans la rue, pourquoi ne pas interdire tout signe politique tendancieux ?
Pour sortir de ce « cercle infernal » et chercher l’efficacité, Caroline Fourest propose de dissocier deux choses : les raisons pour lesquelles on souhaite combattre le voile intégral (la dignité des femmes) et celles que l’on peut invoquer pour restreindre cet uniforme sectaire (la sécurité). Elle suggère une combinaison intelligente d’une résolution solennelle et d’une série de règlements plus généraux concernant le devoir de s’identifier. La résolution permettrait à la représentation nationale d'exprimer son rejet de tout signe portant atteinte à la dignité des femmes, ayant une force accrue si elle fait l’unanimité et transcende les clivages partisans, la gauche s’honorant à y participer. Quant à la mise en pratique, des mesures doivent permettre aux commerces et aux lieux publics d’afficher des règlements obligeant toute personne entrant dans ces lieux à s’identifier, pour des raisons de sécurité. Elle cite l'exemple d'un homme en cagoule noire dans le métro londonien qui a été arrêté en 2006, et s'interroge : pourquoi une femme aurait-elle le droit de porter une cagoule masquant son visage parce qu’elle est persuadée que Dieu lui demande ? Dieu n’a pas à être un passe-droit. Elle évoque un cas à Marseille où un bijoutier a été cambriolé par deux braqueurs, dont l'un portait une silhouette avec un voile intégral. Ainsi, dans de nombreux cas (chercher son enfant, un colis à la poste, prendre le bus, entrer dans un magasin ou une zone sous vidéosurveillance), une femme en voile intégral doit accepter de s’identifier sous peine d’être verbalisée. En dehors de ces situations, elle reste libre de porter un voile pour se protéger de la colère d’un dieu misogyne, ou de la grippe A, et libre aux autres de continuer à dire ce qu’ils en pensent.
La Genèse Historique de la Laïcité et son Application à l'École
Caroline Fourest, dans son œuvre et ses prises de position, se livre à une genèse historique du combat mené pour la laïcité afin d'expliquer son propos. Elle a écrit son livre pour transmettre cette mémoire qui a mené à la loi de 2004, non pas comme une loi d’exception, mais comme une loi d’égalité. Elle déplore que les jeunes, souvent manipulés et à qui on explique qu’ils sont ciblés en tant que musulmans, puissent croire que cette loi a été voulue pour humilier l’Islam. Si on leur expliquait que cette loi est l’enfant de Condorcet, d’Aristide Briand et de Ferdinand Buisson - des pères fondateurs d’une école laïque qui voulait lutter contre les superstitions, contre les préjugés, tous libres-penseurs et précurseurs de l’anti-racisme -, alors les choses seraient différentes. Si on ne leur apprend pas cette histoire, si on ne leur explique pas dans nos classes, dans nos rues, alors il est facile pour certains d’expliquer qu’on fait des lois d’exceptions.
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Elle met en garde contre le « nouveau cléricalisme » qui est l'intégrisme, et renchérit sur la nécessité de ne pas subventionner les concurrents de l’école laïque, c’est-à-dire les écoles privées « très largement confessionnelles ». Caroline Fourest, qui a elle-même fréquenté l'enseignement catholique privé et l’école publique au cours de son parcours scolaire, précise qu'elle ne vise pas l'ensemble de ces écoles dans ses propos. Elle admet aussi une « laïcité à géométrie variable » : « On aimerait faire dire tout et n'importe quoi à la laïcité », mais il y a une distinction claire entre les sphères de libertés et les sphères civiques. Elle rappelle ainsi que la plage, par exemple, n’est pas l’école laïque.
Concernant la question du voile à l'école, une auditrice, directrice d’école, lui a posé le cas de figure d’une maman accompagnant les sorties scolaires intégralement voilée. Caroline Fourest exprime sa compréhension de la situation : « Je comprends qu’on puisse souhaiter que ses enfants, même dans les sorties pédagogiques, soient encadrés par des gens qui correspondent plutôt à sa philosophie, mais je pense qu’on ne peut pas aller jusque-là, pour une raison de générosité qui vise à faire comprendre la laïcité. » Elle considère ces mères comme des adultes ayant fait leur choix, et leur dire qu’elles ne peuvent pas accompagner les enfants en sortie scolaire parce qu’elles portent le voile serait un message qui ne passerait absolument pas. Ayant déjà tant de mal à faire expliquer la loi de mars 2004 aux élèves, ils ne comprendraient pas cette restriction. Dans ce contexte, elle appelle les laïques à « faire un geste » et espère qu'en retour, les personnes concernées cesseront de raconter que la laïcité les opprime et est islamophobe, afin d'avancer tous dans la bonne direction.
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